Billet de blog 5 déc. 2022

Nhat Vo Tran
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Philippe Papin, quand les donations pieuses racontent la vie des Vietnamiens d'antan

Parution du livre La Chair des Stèles, enquête sur les donateurs et les Épigones du Bouddha et des divinités, au Vietnam, des origines à la fin du XVIIe siècle du Pr Philippe Papin, véritable « histoire populaire » vietnamienne.

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Le nouveau livre [1] du Professeur Philippe Papin, spécialiste du Vietnam classique, est paru le mois dernier et s’annonce comme une référence majeure pour les études vietnamiennes. Derrière ce titre assez énigmatique, La Chair des Stèles, se cache une véritable histoire sociale du Vietnam où l’étude de milliers d’inscriptions gravées dans la pierre ramènent à la vie une foule de personnages différents et représentatifs de la société vietnamienne d’autrefois. Fruit de vingt ans de travail, ce fort gros ouvrage (636 pages) est peut-être l’œuvre d’une vie.

Illustration 1
La Chair des Stèles (Philippe Papin)

Aujourd’hui Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) où il occupe la chaire Histoire et sociétés du Viêt-Nam classique, Philippe Papin est un ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud et agrégé d’Histoire.

Il a commencé sa carrière d’historien avec l’étude des guerres de religion en France [2] et en Espagne mais, en 1988, ayant découvert le Vietnam, en fait l’objet principal de ses recherches. Il séjourne quinze ans à Hanoi, dont sept à la tête du centre de Hanoi de l’École française d’Extrême-Orient, collabore régulièrement avec les chercheurs vietnamiens et réalise de nombreuses investigations sur le terrain.

Travailleur infatigable et éclectique, il a multiplié la production d’ouvrages parfois fort renommés comme son Histoire de Hanoi (Fayard, 2001), Vivre avec les Vietnamiens (écrit avec Laurent Passicousset, éditions L’Archipel, 2010) ou encore Viêt Nam, parcours d'une nation, éditions Belin, 2003.

Il s’est également échiné à rendre accessible au public des textes et sources sur le Vietnam d’autrefois avec, par exemple, une nouvelle et magnifique édition de L’Imagerie populaire du Vietnam de Maurice Durand (EFEO, 2011), une réédition annotée du livre Une Campagne au Tonkin du Dr Hocquard (Arléa, 1999). Dans Parcours d’un historien du Vietnam (Les Indes Savantes, 2008), il rend un hommage appuyé au grand historien vietnamien Nguyễn Thế Anh en rassemblant une centaine de ses textes.

À ses heures perdues, il s’est aventuré avec bonheur sur des chemins plus littéraires avec Les fraternités (Les Belles Lettres, 2018), ou, sous le pseudonyme de Pierre d’Étanges, Une belle immobile (Les Indes savantes, 2010) et Confessions cannibales (Flammarion, 2013).

Son travail proprement universitaire a notamment mené à la publication des 22 volumes du Corpus des inscriptions anciennes du Vietnam entre 2005 et 2021 [3], fruit d’une collaboration franco-vietnamienne. Ce qui nous ramène à la grande spécialité de Philippe Papin qu’est l’étude de l’épigraphie vietnamienne, objet de son dernier livre.

Le Vietnam du Nord est virtuellement hérissé de stèles gravées de textes divers en caractères chinois et vernaculaires (nôm [4]). Dans son livre, l’auteur s’attaque à près de 2200 inscriptions de donation gravées entre les VIIe et le XVIIe siècles dans le delta du Fleuve Rouge. Ces textes renferment les histoires de villageois et, de manière notable, de donateurs modestes qui ont pris le soin d’immortaliser leurs offrandes pieuses dans la pierre de ces stèles. Loin des vies et des exploits des puissants, rois, grands généraux et autres personnalités, qui, traditionnellement, font l’Histoire, la collecte et l’étude de ces récits nous placent dans une tout autre perspective qui s’annonce passionnante et très vivante…

Au fil des pages, on découvre que les donations pieuses sont fondamentales pour comprendre et appréhender le Vietnam d’antan. Comme en Occident, elles ont joué un grand rôle dans la vie religieuse mais aussi et surtout dans la vie économique et sociale des villages. La répartition des richesses n’est pas la moindre de leur utilité.

Si, comme l’explique le résumé de la quatrième de couverture, les premières donations sont faites par les moines et les puissants (princesses, grands mandarins, odalisques) et en pure charité, surviennent assez vite des donations issues de personnes bien plus ordinaires (simples notables, dévots bouddhistes, paysans mais aussi paysannes…).

De même, la typologie des stèles évolue : Elles deviennent plus individuelles, racontent parfois l’histoire et les aspirations du donateur ou de la donatrice. Ce faisant, sortent de l’ombre les visages oubliés des petites gens au travers de passionnants récits.

Dans le domaine de l’histoire des religions et des croyances, le livre souligne une évolution majeure, survenue dans la première moitié du XVIIe siècle. Le contrat de donation (inscrit sur la stèle) prévoit désormais l’élévation des donateurs au rang d’Épigones du Bouddha ou de la divinité tutélaire (sorte de semi-divinisation) et la célébration annuelle du gi (anniversaire de leur décès).

Ce commerce de titres honorifiques et religieux n’est pas sans rappeler les indulgences de l’Église catholique, sans dire toutefois que les tenants et aboutissants soient les mêmes. Dans tous les cas, l’apparition et l’essor d’un type de donation ouvrant droit à une rétribution spirituelle, modifie les pratiques religieuses et permet aux villages de se financer efficacement.

En somme, avec cette enquête fouillée, Philipe Papin offre un florilège de récits sur la vie des petites gens qui ravira et fera découvrir au non-initié le Vietnam populaire d’autrefois, tout en proposant une interprétation historique sur le sens de la donation pieuse et son évolution qui ouvrira de nouvelles pistes pour les chercheurs aguerris.

Lou Vargas de Bonis
(EPHE, doctorante en histoire et épigraphie du Vietnam ancien)
Võ Trần Nhật
(IFRAE, doctorant en histoire du Vietnam et droit international)

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[1] La Chair des Stèles, enquête sur les donateurs et les Épigones du Bouddha et des divinités, au Vietnam, des origines à la fin du XVIIe siècle, Philippe Papin, Belles Lettres, 18 novembre 2022, 636 pages, 68 illustrations, 12 cartes.

[2] Il est revenu sur le sujet avec sa présentation, annotation et traduction (en français moderne) du livre de Pierre de l’Estoile « À Paris pendant les guerres de Religion » en 2007 (éditions Arléa)

[3] Corpus des inscriptions anciennes du Vietnam (Hà-Nội : Institut Hán-Nôm, EPHE et EFEO, 2005-2021, avec Trịnh Khắc Mạnh et Nguyễn Văn Nguyên)

[4] Les caractères vernaculaires vietnamiens, ou nôm, désigne l’utilisation par les Vietnamiens des sinogrammes pour écrire leur propre langue (grammaire vietnamienne, création de caractères, jeux sur l’homophonie, etc.). L’écriture nôm n’a jamais été ni codifiée ni uniformisée.

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