LA FLAMME VERTE

EN dehors de mon enclume, il m'arrive parfois de forger quelques mots pour tenter d'en faire des phrases à peu près lisibles. Je vous les soumets en espérant pouvoir, au fil du temps, les affûter et les polir comme mes lames...

La flamme verte s’élevait dans l’air sombre du soir et on aurait dit que ma forge s’était transformée en un dragon fulminant. Elle vrombissait et semblait en colère. Je me sentais minuscule à côté de cette force et je savais que je ne maitrisais rien ! Ce qui se passait à l’intérieur de cet athanor me serait à jamais étranger. Tout ce que je savais, je l’avais lu dans les livres, et ceux-ci m’évoquaient, en cet instant, les vieux grimoires d’anciens sorciers contenant les formules magiques qui m’ouvriraient les portes du succès. Dans mon creuset en fonte, j’avais mis assez de cuivre et d’étain pour obtenir le légendaire airain que je cherchais à obtenir. Je savais tout des proportions, des températures et des réactions (al)chimiques à l’œuvre. Mais cette flamme verte due au cuivre me paraissait tout à fait magique. Le soir était froid et mon attente m’avait parue interminable. Le volet d’acier de ma forge était fermé mais, trop curieux, je ne cessai de l’entr’ouvrir pour me repaître du spectacle fabuleux qui se jouait dans le ventre de ma forge. Il me revenait alors en mémoire les temps passés à fabriquer ce four magique. Il m’avait fallu une sacrée dose d’inconscience le jour où, pour la première fois, j’avais placé une flamme devant le brûleur que je venais de construire. Un peu tremblant, et certain que je n’aurais aucune échappatoire si cela tournait mal, j’avais avancé fébrilement la main et guetté le moment où la torche allait surgir. Ce moment me semble aujourd’hui assez lointain. C’est avec une certaine familiarité que je parle au « monstre » à présent !

Je reste comme un enfant devant le métal rougi et lorsque je le pose sur la surface cabossée de ma vieille enclume, c’est avec respect que je le frappe. Ce même respect que je manifestais ce soir là lorsque, après de longues minutes d’attente j’avais fini par sortir mon bol de fonte empli d’un liquide en fusion et lumineux. La magie avait opéré ! là, devant moi, au bout de mes tenailles tremblantes, l’airain m’offrait à voir sa surface liquéfiée. Fébrile, j’avais coulé le précieux liquide dans un moule en brique réfractaire que j’avais confectionné auparavant. Une fois le geste accompli, j’étais soulagé et épuisé.

 

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