L'ASPIC

Puisque je forge principalement des aciers de récup', qui, bien qu'anciens, n'en restent pas moins des aciers de haute qualité, ma réflexion a porté sur les vies successives d'un couteau que j'ai forgé dans une ancienne lime. J'avais sculpté le pommeau en forme de vipère, d'où son nom : l'aspic !

 LA VERITABLE HISTOIRE DE L’ASPIC 

Les réseaux sociaux sont le lieu idéal pour partager avec une large audience l’évolution au quotidien de mes avancées dans l’art difficile de créer des couteaux. C’est avec un réel plaisir que je vous fais partager, depuis plusieurs mois maintenant, mes évolutions, mes ratés, mes couteaux finis. J’apprécie les critiques constructives, les « j’aime », les commentaires. Mais cet espace où l’information échangée reste volatile et malgré tout assez succinte n’est pas le lieu idéal pour partager des réflexions un peu plus longues. Je profite donc de mon site pour poser ça là en créant cette page "élucubrations" que je soumet humblement à votre attention en espérant que quelques-uns d’entre vous acceptent de prendre un peu de temps pour les lire.   

Faire un couteau, c’est « frapper du fer », bien sûr ! Mais cette étape initiale ne prend qu’un cinquième du temps de fabrication environ. Durant les étapes suivantes, de longues heures de lime, ponçage et polissage conduisent forcément l’esprit, du fait de gestes répétitifs et presque hypnotiques, à une divagation propice à la réflexion et, en définitive, à ce que je n’hésiterai pas à qualifier de « méditation active ».  Au cours de ces vagabondages, l’esprit saute d’idées en idées et, parfois, s’arrête sur une idée plus amusante que les autres.  Je suis sûr que mes compagnons couteliers savent, pour la plupart, de quoi je veux parler. Ainsi, pendant que la main s’affaire sur son ouvrage et apprivoise la matière, l’esprit, ce grand vagabond, en profite pour se prélasser sur les sentiers ensoleillés de l’imaginaire.

 C’est comme ça que j’ai commencé à me demander si ce couteau que j’allais vendre d’ici quelques temps serait neuf ou d’occasion. Certainement ! il serait neuf, puisque son futur acquéreur (s’il se manifeste!), en sera le premier utilisateur. Lorsqu’il coupera pour la première fois quelque chose avec son Aspic, le fil de ce dernier n’aura jamais avant tranché autre chose. Neuf donc !  Oui mais... 

 L’acier que j’utilise a, lui, une vie entière derrière lui. IL s’agissait d’une rape très ancienne. Durant de longues décennies, elle a fréquenté assidument l’établi d’un menuisier. Je l’imagine aisément rogner fidèlement tout ce que ce dernier lui mettait sous la dent. Se frotter des heures et des heures à toutes les essences de bois que son maître a travaillées durant sa longue carrière. Puis un jour, cesser d’être utile en tant que rape. Ses dents trop usées. Son manche de bois dur trop fendu et devenu trop lâche. C’en était trop pour cette courageuse-là ! Elle s’est mise en retrait, à moins que l’on ne l’ait mise en retraite, là, tout au fond de ce vieux jardin où je l’ai trouvée. Combien de temps après ? dix ? vingt, trente ans ?! 

Elle qui croyait que sa vie était derrière elle ! Elle s’est vue soudain un nouvel avenir. S’est prise à nouveau à espérer être encore « quelqu’un » pour quelqu’un.

 Alors ? Neuf ce nouveau couteau ? oui mais pas vierge. Neuf mais pas nouveau. Nouvellement naît à cette forme que je lui ai fait revêtir. Dans mes mains il est devenu l’Aspic d’Angström. Mais mes mains n’ont été que le catalyseur qui a transformé une forme en une autre. Jamais je n’ai eu le pouvoir de créer depuis rien un couteau qui n’aurait jamais existé avant d’être passé au feu de ma forge.

 Mon esprit vagabondait ! Mes mains, suivant d’elles-mêmes la partition des gestes, laissaient à mon cerveau tout le temps qu’il lui fallait pour plonger plus en profondeur dans cette réflexion. 

Combien de ressources nécessaires ? Combien de mains avant les miennes ont-elles été nécessaires pour faire de ce futur couteau ce qu’il est aujourd’hui ? Mentalement, je comptais : Celles qui ont façonné la vieille rape que j’ai trouvée dans les ronces. Celles qui ont, avant elles, coulé l’acier dans laquelle elle a été fabriquée. Et encore avant celles-là, celles qui ont extrait le minerai de fer, celles qui l’ont chauffé, et avant encore ? Combien de mains avant les miennes ? A la vérité, elles sont innombrables. Car aux mains laborieuses, il me faillait bien ajouter les personnes qui ont engendré les ouvriers qui pendaient au bout de ces mains et les ancêtres de ces personnes, et les miens……C’était énorme !!

 C’était sans fin ! Angström Aspic ! tes racines, tout comme les miennes, et les nôtres Humains plongent dans les profondeurs de l’Histoire. Tu étais déjà présent, certes sous une autre forme, au temps où mes ancêtres portaient encore des peaux de bêtes en guise d’habits et chassaient en dehors du champ de la connaissance de ton existence d’acier.

 Mon esprit s’était éloigné bien loin ! IL embrassait peut-être l’idée que toute chose, toute personne n’a pas d’existence propre en soi et pour soi. Chaque être, chaque chose n’existe qu’en lien avec le reste du monde. IL s’agirait alors d’une vaste chaîne dont nous ne serions tous qu’un simple maillon. Tout est lié. Mon couteau n’existe pas en tant que tel. La rape qui lui a donné naissance n’existe plus mais la matière qui la fondait a revêtu une autre apparence. Tout ne fait en fait que changer de forme d’un moment à l’autre. Il n’y a pas de rupture, pas de fin. Ainsi, Aspic ! Ton futur est aussi lointain que ton passé. Et tu pourras murmurer à l’oreille de nos arrières arrière petits enfants qu’un temps, tu fus une vieille rape tout comme l’instant d’avant tu étais un minerai et celui d’après une lame tranchante. Tes vies antérieures furent aussi nombreuses que tes vies futures seront différentes ! Le changement, c’est la vie même ! IL la perpétue en sautant d’une forme à l’autre sans altérer l’essence fondamentale des choses et des êtres. 

Mon cher couteau, tu es l’observateur privilégié de l’Histoire des hommes. A moins que tu ne sois qu’un vieux bout de fer qui deviendra, un jour lointain, poussière de rouille dont chaque grain poursuivra, dans des horizons différents, la longue histoire de ton Existence...et de la nôtre !

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