LE FIL

Voilà comment vagabonde l'esprit quand on forge...

Comme je l’ai déjà dit, fabriquer des couteaux permet souvent à l’esprit de vagabonder et voici ce que m’a inspiré mon dernier projet :

Drôle de métier que celui de coutelier !  Quel que soit son talent, son acharnement à polir sa lame, à fignoler son manche, tous ses efforts ne tendent en fait qu’à tenter vainement d’atteindre un but sans cesse repoussé, toujours et pour toujours hors d’atteinte : le fil parfait ! A bien y réfléchir, le couteau idéal serait invisible. Son fil pas plus épais qu’un atome. Tout ce qui se trouverait autour de ce fil idéal ne serait qu’un appendice grossier lui servant de support. Le fil de lame serait presque immatériel et, à cette condition seulement, il pourrait trancher toute matière aussi dense et compacte soit-elle. Ce fil idéal symboliserait alors l’esprit, quand le reste du couteau serait la matière qui lui sert de support. A l’observer au travers de ce prisme, le couteau contient une forte charge symbolique mêlant l’esprit qu’une finesse absolue confine aux retranchements ultimes du perceptible et la matière, plus grossière, que, seule, nous pouvons palper et soupeser et sur laquelle nous projetons tous nos jugements de valeurs esthétiques ou techniques. Quelque soit l’aspect du corps du couteau, au final, seul compte cette partie invisible de lui pour laquelle quelqu’un serait prêt à payer : son fil. Qu’un couteau soit le plus beau du monde, si son tranchant est inexistant, il n’a pas d’âme. Pas d’âme, pas de lame ! Mais un fil solide et coupant justifierait d’utiliser le couteau même le plus moche et le plus tordu. C’est ici la question de la finalité. La valeur d’un outil ne peut être estimée qu’à l’aune de son utilité. Or, un couteau a beau être paré de ses plus beaux atours et friser l’œuvre d’art par l’harmonie de ses proportions, il n’en demeure pas moins un outil dont on n’attend de lui qu’une seule chose : qu’il coupe !..

…Et on en revient à cette partie de lui qu’on ne peut percevoir et qui pourtant justifie tout le reste.

Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec l’Homme et cela m’a conforté dans le fait de ne jamais juger les apparences. De ne jamais m’arrêter aux formes et à l’aspect d’une personne. De toujours faire l’effort d’aller voir si le fil de l’Âme est bien affûté !

 

 

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