Manifestation des précaires de l'éducation nationale du jeudi 5 avril 2018, Paris CR

La première journée de grève nationale contre la précarité dans l’Éducation nationale du 5 avril dernier a été un véritable succès : des manifestations et des assemblées de grève ont été organisées dans plus de 20 villes en France

À Paris, malgré les vexations, petites humiliations et abus de pouvoir pratiqués de manière arbitraire par la police, lors de la manifestation de l’après-midi, l'assemblée générale des grévistes d'IDF a décidé d'appeler à une nouvelle journée de grève le mardi 22 mai 2018 et à se rassembler devant le rectorat le mercredi 30 mai à 15 heures pour exiger le renouvellement de tous leurs contrats

La veille de la manifestation, au soir, les organisateurs ont été informés par la préfecture de police que le parcours initial, auparavant déposé et autorisé, venait d'être inopinément modifié, que les manifestants devraient circuler dans les couloirs de bus et emprunter des axes pour la plupart en travaux au sud du Luxembourg. Le trajet devait les conduire les manifestants devant le ministère de l'Éducation nationale, 110 rue de Grenelle, par des rues passant au nord du jardin du Luxembourg, dans le quartier latin et saint-germain.

Le matin du 5 avril, réunie en assemblée générale, une centaine de personnes a décidé par vote :

  • d'une nouvelle assemblée générale le 9 mai à 18 heures à la Bourse du travail
  • d'une nouvelle journée de grève le 22 mai
  • d'un rassemblement le mercredi 30 mai devant les rectorats pour exiger le renouvellement des contrats de tout.tes celles.ceux qui le souhaitent, signifier notre le refus de la politique de non-renouvellement-sanction, dénoncer l'embauche par le rectorat plutôt que par les chef.fe.s d'établissement et pour demander la titularisation sans conditions de celles.ceux qui le veulent.

À 14 heures, les précaires de l'Éducation nationale se rejoignent place de la Sorbonne.

Alors que AED, AVS, CUI, CAE, AESH, AP, professeur.e.s contratuel.le.s et vacataires de l'ESR arrivent en nombre place de la Sorbonne, que des journalistes interviewent certain.e.s manifestant.e.s , que des photographes prennent des photos, de nombreux camions de CRS viennent s'ajouter à la vingtaine de policiers en civil déjà sur place.

Les manifestants, environ quatre cents de personnes (chiffre non négligeable pour des précaires isolés), se mettent en route en remontant le boulevard Saint-Michel jusqu'à Port-Royal, ils tournent alors à droite sur le boulevard Montparnasse jusqu'à la place Pablo-Picasso, prennent le boulevard Raspail sur la droite jusqu'à l'embranchement de la rue de Grenelle, en suivant les indications des CRS qui aiguillent la tête de cortège à chaque carrefour. Des CRS ferment le cortège. D'autres encadrent de près les précaires de l'Éducation nationale, en marchant en colonnes, sur les deux côtés des trottoirs.

Le cortège est nassé

Rue de Grenelle, à la hauteur de la société nationale d'horticulture de France, les CRS postés au carrefour de la rue Saint-Simon, refusent au cortège de continuer sa route jusqu'au ministère (où il la manifestation devait se disperser) et, de façon concommitante, ils bloquent la rue, carrefour de la rue du Bac : le cortège des précaires de l'éducation nationale, ne pouvant plus ni avancer, ni reculer, a ainsi été bloqué pendant plus d'une heure.

A pieds, Griveaux est passé par là

Hasard du calendrier ou aléas de l'emploi du temps d'un jeudi 5 avril, Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a traversé la nasse sous les applaudissement et les huées : entouré par trois collaborateurs (sbires ou garde du corps), sourire aux lèvres, l'air suffisant et arrogant, pourquoi passe-t-il précisément par là, à ce moment-là ? Peut-être veut-il parler aux précaires de l'éducation, dialoguer avec eux et prendre connaissance des raisons de leur grève ?

Le ruban bleu de l'autisme

Parmi les précaires de l'éducation nationale, nombreux sont ceux qui travaillent au quotidien avec des élèves en situation de handicap TED, TSA (AED,AVS, CUI, CAE, AESH et professeur.e.s contractuel.le.s). Puisque le ruban bleu de l'autisme est épinglé sur le revers de son costume, M. Griveau est interpelé à ce sujet. Un échange courtois (la courtoisie étant chère à notre président) s'est engagé.

M. Griveaux, à trois-quart de dos, ne cachant pas un air peu décidé à échanger plus d'une poignée de secondes avec un.e précaire de l'éducation, visiblement peu à l'aise d'être là (sûrement s'est-il dit à lui prononcé le mot de Cambronne intérieurement, malgré sa bonne éducation et le fait qu'on lui ait appris qu'il ne fallait pas dire de gros mots), d'être dans l'obligation de ne pas déroger à la règle de la plus élémentaire civilité qui est de répondre lorsque quelqu'un s'adresse à vous de manière civilisé.

Mais, M. Griveaux ne semble pas habitué aux échanges spontanés et impromptus engagés dans la rue avec des travailleurs précaires (fussent-ils de l'éducation nationale) qui n'ont pas été triés et sélectionnés auparavant ; ces circonstances-là rompent trop avec les conversations raffinés et les échanges parfumés des salons et des dorures de la République.

On ne discute pas de la politique du handicap au débotté au coin d'une rue, quand bien même il s'agit de la rue de Grenelle, où sont nassés les précaires de l'éducation nationale, quand bien même on a eu le courage de traverser à pieds cette nasse d'une manifestation autorisée et déposée à la préfecture.

Dans l'obligation de parler à un.e précaire de l'éducation, en regardant le bitume sans daigner tourner la tête vers son allocutaire.

- Bonjour Monsieur, je vois que vous portez le ruban bleu de l'autisme... et je m'en réjouis.

- Effectivement, le 2 avril, lundi de Pâques était la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme et demain, le président annonce le 4e plan autisme qui doit viser à mieux diagnostiquer et accompagner les personnes avec autisme; car en matière de politique de l'autisme, la France n'est pas encore au niveau.

- Vous n'êtes pas sans savoir que vous venez de traverser le cortège des précaires de l'éducation nationale dont nombreux sont ceux accompagnent au quotidien des élèves autistes, dans le 1er et le 2nd degré: voulez-vous venir parler de manière improvisée avec nous, afin d'écouter nos témoignages concernant notre travail de tous les jours avec des élèves TSA ou TED et, ainsi, avoir une idée de comment se passe la scolarisation des enfants autistes dans les écoles, les collèges et les lycées du point de vue des accompagnants ?

- Je suis désolé. Je suis attendu. J'ai un rendez-vous.

- Vous parlez de rendez-vous, pourrions nous prendre un rendez-vous avec vous et le ministre pour échanger sur la situation des contractuel.le.s qui accompagnent les élèves TED ou TSA?

- (sourire poli de M. Griveaux)

-Pouvez-vous me dire ce que vont devenir les contrats. Le mien, par exemple, s'achève le 31 août 2018. A l'heure actuelle, je ne sais pas s'il sera renouvelé après huit années de CDD, j'ignore ce que je vais faire le 1er septembre, c'est-à-dire dans quatre mois. Cette situation d'extrême précarité est difficile à vivre...

- Ne vous inquiétez pas pour vos contrats: ils seront reconduits.

- Pouvez-vous venir faire cette déclaration devant les manifestant.e.s?

- Excusez-moi, je suis pressé, je suis attendu.

- Mais, dites-moi au moins quelle sera la nature de ces contrats dont vous venez de m'assurer qu'ils seront de manière certaine renouvelés ? Pouvons-nous espérer des CDI ? Nous demandons la création d'un véritable statut pérenne, l'urgence qu'il y a à trouver une solution rapide pour les CUI CAE en fin de contrat (dont certain.e.s sont dans la détresse matérielle et psychologique quand ils apprennent sans préavis qu'elles.ils doivent retourner à pôle emploi après avoir travaillé, s'être investi.e.s auprès des enfants en situation de handicap, avoir suivi la formation de 60 heures (tout ça, pourquoi?) pour finir par être remercié.e.s brutalement, l'harmonisation de tous les contrats, la revalorisation de nos salaires, des fiches de poste précises qui nous protégeraient de la multiplication de tâches que nos supérieurs nous demandent souvent et qui peuvent être éloignés de nos véritables attributions, la fin de l'annualisation du temps de travail qui est illégale et qui a été condamnée par les prud'hommes, une amélioration de nos conditions de travail, de meilleurs salaires et la fin des statuts précaires de l'éducation nationale, la titularisation de tous ceux et celles qui le souhaitent sans conditions de concours, de nationalité, de formation ou de stage... Tenez, voici notre tract, lisez-le... M. Griveaux a depuis longtemps franchi le cordon des CRS ; il disparu derrière les camions de police.

Quid sur un porte-parole de gouvernement traversant la nasse d'une manifestation ?

Jamais un membre de gouvernement n'a été vu en train de fendre une nasse, jamais. Les précaires de l'éducation nationale, après avoir vu le parcours de leur manifestation modifié, avoir été obligés de circuler dans les couloirs de bus et des rues en travaux, bloqués à 500 mètres du ministère de l'éducation nationale, (arrivée autorisée par la préfecture de police), nassés, auraient eu toutes les raisons d'être en colère et de s'emporter. Mais, non ! rien de cela ! Le cortège attend calmement d'être libéré, en bavardant dans la joie et le bonne humeur, continuant à parler de leurs différentes contrats, de leurs expériences de précaires au sein du mammouth, à se raconter des anecdotes emblématiques de la précarités dans les établissements scolaires.

Certains en viennent à penser que si le porte-parole du gouvernement est passé par là, ce n'est pas forcément par le fait du hasard, mais à dessein; toutefois, il est difficile de penser que cette traversée de la nasse soit une provocation ? Incitation à outrage? Volonté de se faire insulter de la part du porte-parole du gouvernement, essai d'être celui qui poursuit pour outrage à personne dépositaire de l’autorité publique des précaires de l'Éducation nationale (passible de six ans de prison et 7 500 euros d’amende) ? Botté en touche.

En effet, c'était sans compter sur l'habitude (devenue chez eux comme une seconde nature) des précaires de l'éducation à devoir supporter au quotidien les abus de pouvoir en série, les décisions arbitraires, l'injustice, les vexations (petites ou grandes), les inégalités quotidiennes, les humiliations ; et l'habitude à endurer le bon vouloir de leurs supérieurs, sans répondre à l'offense par l'offense.

Être précaire de l'éducation, c'est savoir que ce qui est écrit au fronton des écoles concerne la laïcité mais pas le statut et les conditions de travail de ceux qui signent des CDD, que tous ne sont pas égaux, n'ont pas les mêmes droits, que les titulaires qui travaillent avec vous dans l'école de la République auront toujours le dernier mot : car, dénoncer ce déséquilibre vaut trop souvent sanction ; le précaire le sait. Taillable et corvéable, conscient des inégalités qui font de lui un subalterne, le précaire, qu'il soit AED, AVS, AP, CUI, CAE, maintenant PEC, AESH ou professeur.e.s contractuel.le.s, il ou elle à la merci de toutes les pressions hiérarchiques. Alors les vexations policières de cette journée de grève sont à l'image de ce que tout précaire de l'éducation nationale vit dans leurs établissements : injustes et arbitraires, comme le sont les contrats à durée déterminée sous-payés et reconduits sur plusieurs années, l'hétérogénéité des CDD, les aberrations des emplois du temps qui entraînent des heures non payées, la suppression des emplois aidés qui laisse des personnes fragiles dans un état de fragilité indigne de notre devise républicaine, les quotités horaires imposées,

Les manifestants, conscients de la punition disproportionnée infligée par les forces de l'ordre à leur cortège, étaient néanmoins un peu fiers et flattés, de susciter tant de sollicitude de la part des forces de polices: en effet, que craignait le ministre de l'éducation nationale de 400 petites mains des écoles, collèges ou lycées, demandant à être entendu sur leur contrats précaires au point de mobiliser autant de police... - ... qu'on lui coupe la tête ?

Quoi qu'il en soit, les manifestants ont refusé unanimement la proposition de sortir par petits groupes (2 par 2, 5 par 5), de se faire fouiller et de présenter une pièce d'identité. Refusant tout fichage, ils ont préféré attendre, nassés, une solution de fin de manifestation acceptable et digne d'une manifestation légale et déposée, manifestation qui s'était déroulée sans incident et sans heurt. Au bout de plusieurs propositions (toutes plus aberrantes les unes que es autres), fatigués de parlementer avec un caractère si obtus, les manifestants ont décidé d'accepter la sanction arbitraire (et ridicule) : se faire raccompagner jusqu'au métro le plus proche, encadrés par des dizaines de CRS. Mais fallait-il se mettre en rang deux par deux ? Les manifestant.e. s du cortège des précaires de l'éducation nationale ont alors été dirigé.e.s vers le métro rue de Bac, encadré.e.s par un cordon impressionnant de CRS, sous le regard des riverains, chics et élégants, attablés au soleil ou faisant du shopping dans les boutiques sympa de la rue du Bac, qui ont paru contents de cette animation de rue si exotique pour qui vit dans ces quartiers. «  Merci la police! »

Cette première journée de grève nationale contre la précarité dans l'Éducation nationale a été un véritable succès : dans leurs établissements, beaucoup de précaires ont débrayés et se sont mis en grève. Le 5 avril dernier, de nombreuses vies scolaires étaient fermées. Quand on sait qu'un précaire de l'éducation nationale a le sentiment d'être esseulé dans son établissement, cette journée peut être considérée comme une grande victoire: celle de la fin de l'isolement des précaires de l'éducation nationale. Désormais, ensemble pour demander des droits dignes et lutter contre la précarisation dans la fonction publique et dans le privé, pour conserver un Code du travail qui soit conforme à la déclaration universelle des droits de l'homme.

 

ici la manif est continuellement nassée ici la manif est continuellement nassée

 

(https://twitter.com/Belletapisserie)

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