Les malades de l'amour

Anorexiques ou boulimiques d'affection ou de sexe, ils se retrouvent le soir dans des groupes de parole pour échanger sur leur souffrance, et se soutenir. Plongée chez les Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes (DASA). Et si la maladie d'amour pouvait se soigner comme l'alcoolisme ?

Anorexiques ou boulimiques d'affection ou de sexe, ils se retrouvent le soir dans des groupes de parole pour échanger sur leur souffrance, et se soutenir. Plongée chez les Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes (DASA). Et si la maladie d'amour pouvait se soigner comme l'alcoolisme ?

 

 

« Bonjour, je m'appelle Julie. Je suis Dépendante Affective et Sexuelle Anonyme ». En ce dimanche soir d'hiver, la voix de cette jeune femme brune engoncée dans son manteau résonne contre les murs froids de la pièce. « Bonjour Julie » répondent en cœur les quinze participants de cette réunion de Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes (DASA). A la fenêtre de cette salle attenante à l'Eglise Saint Leu à Paris, les néons colorés de la rue Saint Denis proposent des plaisirs sexuels facturés. Tout le monde se connaît, se sourit, se soutient. Aujourd'hui, comme chaque premier dimanche du mois, opération portes ouvertes pour la fraternité DASA. Tous les membres acceptent de se plier à l'exercice et racontent leur arrivée à DASA, première étape du programme en douze points de désintoxication amoureuse. « Nous avons admis que nous étions impuissants devant notre dépendance affective et sexuelle, que nous avions perdu la maîtrise de nos vies ». La modératrice de la réunion, Sophie, lit les principes de base des DASA. Derrière ses lunettes carrées, elle a plus l'air d'une maîtresse d'école que d'une dangereuse obsédée sexuelle. À son doigt brille une alliance. Elle poursuit les quelques pages de littérature DASA à voix haute et distribue ensuite à chacun la parole. Trois à quatre minutes pas plus précise-t-elle, « pour que chacun puisse avoir son temps de partage ». « Tout propos excessivement sexuel ou grossier est banni. Vous êtes tenu de respecter l'intimité et la pudeur de chacun ». Non, DASA ce ne sont pas des réunions de détraqués qui aiment à se retrouver le soir dans des Eglises pour se raconter des histoires salaces.

 

Sophie distribue ensuite la parole aux participants. Les mains se lèvent, l'enthousiasme est perceptible, le besoin de parler aussi. Pour beaucoup, ces réunions DASA sont de réelles soupapes à « une vie trop dure à vivre pour être vécue telle quelle » comme l'expliquait Freud. Sophie, lorsqu'elle se donnera la parole plus tard, racontera une existence dévorée par la jalousie. « Je suis mariée, et toute femme est une rivale à mes yeux. Ma jalousie me pourrit la vie, mais aussi celle de mes enfants. Je suis venue à DASA pour que mes enfants arrêtent de m'entendre crier sur mon mari tous les soirs ». Derrière chaque visage, il y a une réalité de cette nouvelle maladie, la dépendance affective et sexuelle.

 

Elle court, elle court, la maladie d'amour

Jean-Pierre a une grosse voix. Un embonpoint prononcé, il rit fort. Fait des mimiques à chaque fois que le témoignage de quelqu'un le touche. Quand il prend la parole, il brasse l'air avec ses doigts, dont l'un est cerné d'une alliance. « Je viens à DASA depuis le début des années 1990. Aujourd'hui, je voulais vous faire part d'un sentiment très nouveau pour moi. Je me sens bien. Et putain, j'aime ma femme. Celle là même que j'ai engueulée parce qu'elle voulait pas assez faire l'amour avec moi ». Jean-Pierre est un membre fondateur de la fraternité DASA en France. Cela fait presque vingt ans qu'il fréquente ces groupes de parole importés des Etats-Unis. À l'origine, il y a un américain Alcoolique Anonyme qui trompe beaucoup sa femme. Il découvre le concept de « dépendance affective » théorisé par un psychiatre, Patrick Carnes, dans un livre resté célèbre dans le milieu, Sortir de l'ombre : Comprendre la dépendance sexuelle. Cet Américain a tenu à rester anonyme, mais n'en a pas moins créé les Sexual and Love Addicted Anonymous (SLAA), grand frère anglo-saxon des DASA. Les SLAA rejoignent la cohorte de groupes de « self-help » qui fleurissent aux Etats-Unis à la fin des années 1970. Outre mangeurs, débiteurs, alcooliques, narcotiques, un seul concept : aidez-vous et le ciel vous aidera. Toute la phraséologie des Alcooliques Anonymes, la manière souvent moquée de dire bonjour, le programme en douze étapes, la prière de la sérénité de Marc Aurèle récitée à chaque fin de séance, est ici transposé à la sauce dépendance affective.

 

S'il fallait inventer un détecteur à imposteurs dans ces réunions DASA, le rire pourrait servir. Car à voir toutes ces personnes normalement constituées au premier abord, on les imagine mal se tenir la main et réciter des principes de vie DASA tels que : « nous nous enlisons dans la dépendance affective, l'intrigue romantique ou les activités sexuelles compulsives ». Mais si de telles phrases n'arrachent de rictus à personne, c'est aussi parce que de nombreux DASA sont des habitués d'autres clubs de désintoxication. Alexandre, la quarantaine aux yeux bleus translucides passe l'intégralité de la séance à jouer avec une grosse pièce dans les mains. A la sortie, ce jeton prend tout son sens : c'est un jeton de sobriété, car Alexandre est aussi Alcoolique Anonyme. Il s'explique, à la terrasse d'un café après la réunion, devant une eau minérale : « Alcoolique Anonyme, c'est souvent l'arbre qui cache la forêt DASA ». Mathilde, les yeux usés et le teint gris, parle au cours de la réunion de cet homme qui l'a fait plonger. Elle l'a aimé, épousé, quitté. Comme une mauvaise drogue, l'héroïne, celle qu'elle a prise pour panser ses plaies amoureuses. Maintenant, elle n'est plus « narco », mais toujours accro à son homme. Elle tente pour la millième fois de recoller les morceaux de son couple, et si cette fois-ci, « ça tient à peu près la route, c'est grâce aux DASA ». Ainsi, les membres de DASA souffrent souvent de polyaddiction, un comportement compulsif en dissimulant un autre.

 

DASA addict

Et puis à DASA, il y a un côté « pot-pourri » de la souffrance amoureuse qui peut sembler étrange. Mariés, divorcés, célibataires invétérés, tout le monde est à la même enseigne. Au cours de la réunion du dimanche, les témoignages diffèrent beaucoup. Il y a Michael par exemple. Gros col roulé, physique passe-partout : c'est celui qui s'assoit à côté de vous dans le métro, votre voisin de palier que vous croisez aux boites aux lettres, votre collègue de bureau, vous l'avez vu partout et nulle part à la fois. « On ne meurt pas d'être un chômeur longue durée, un célibataire invétéré, un lâcheur d'amis. Mais on fait que survivre, on ne vit pas » explique-t-il. Souvent, derrière la dépendance affective, il y a aussi de gros décrochages sociaux. C'est un peu comme l'alcoolisme chez un SDF, il est très difficile de savoir qui, de la rue ou de la bouteille, a commencé.

 

A côté de Michael, il y a Pascal qui prend la parole pour décrire une solitude du niveau de toutes ces personnes âgées mortes silencieusement pendant la canicule de 2003. « J'en peux plus d'avoir peur des gens comme ça. Je passe mes journées tout seul. Je ne sais plus parler aux gens. Alors à une fille... » Pour parler à des gens, il fréquente assidument les réunions DASA. A Paris, c'est possible d'assister à une réunion différente chaque soir. « C'est l'un des travers de DASA, c'est qu'il y a des gens tellement seuls qu'ils vont à DASA juste pour voir quelqu'un pendant leur journée » explique Alexandre, le buveur d'eau aux yeux clairs. Certains sont désormais DASA addicts, la fonction de socialisation étant plus forte que l'aspect thérapeutique.

 

S'il fallait retenir une caractéristique de cette dépendance affective, ça serait l'idée de « chaîne de dépendance ». Eva Arkady écrit des ouvrages de développement personnel, dont Libre, l'après-dépendance affective. A la suite de ruptures amoureuses successives, elle a commencé à réfléchir à la problématique. Elle en a tiré des livres, et estime que « c'est une vraie maladie dont souffrent 80% des femmes. C'est la pathologie la plus répandue de la planète, car en fait c'est simple, toute personne qui a eu une famille dysfonctionnelle dispose d'un fort terrain à la dépendance affective ». Dans beaucoup de cas, les membres des DASA sont déjà dépendants d'autre chose, ou dépendants d'une personne elle-même dépendante à une substance. Julie, la benjamine de l'assemblée, aurait aimé « se scier les mains pour ne pas envoyer de texto de bonne année à son ex ». Amoureuse éconduite ? Peut-être pas. L'ex en question est alcoolique, elle l'aime mais il n'est pas capable d'avoir une relation de couple stable. La boisson ou elle, lui a-t-elle dit. Il a préféré l'alcool, c'est désormais à Julie de se sevrer de lui.

 

« Propagande universelle pour la romance »

Les DASA ne seraient-ils pas simplement des personnes passionnées ? A l'heure de la « propagande universelle pour la romance » comme le décrit bien le sociologue Jean-Claude Kauffmann, les amoureux anonymes ne seraient-ils pas une excroissance d'une société qui biberonne ses citoyens à l'amour dès le plus jeune âge ? En réalité, selon Annick Bourget, doctorante en sexologie à l'université du Québec à Montréal, « un seul élément distingue l'amour de la dépendance : la souffrance. La dépendance devient malsaine lorsque la relation occupe toute la place et que malgré la douleur, on retourne après chaque peine vers la personne qui nous fait souffrir ». L'amour et la dépendance affective n'auraient rien à voir : la différence se situe dans la capacité à capituler, à abandonner une relation dont il n'y a rien d'autre que des larmes à tirer.

 

DASA repose sur un principe qui est loin d'avoir fait ses preuves aux yeux des addictologues. Le problème de la dépendance affective, c'est qu'elle est très difficile à quantifier. Autant, pour un alcoolique ou un drogué, il est possible de compter la quantité de doses ingérées. Même avec ce qu'on appelle les « nouvelles dépendances », telles que les jeux vidéos, Internet, le travail, les sites de rencontres, il y a une échelle : le temps. Alors qu'avec la dépendance affective, il apparaît compliqué d'évaluer la profondeur du mal.

 

Inefficace peut-être, intéressante sûrement, la démarche que font chaque soir à Paris près de 250 personnes en rejoignant les groupes DASA pour parler en dit beaucoup sur notre époque. Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, s'est rendu il y a deux ans à une réunion DASA, incognito. Il fustige maintenant « ceux que la crise n'a pas encore châtrés qui se réunissent dans les halls d'Eglise, par des soirées d'hiver, pour tenir des discours raisonneurs et déprimants sur leur libido. Alors qu'il y a 30 ans, avoir une sexualité épanouie et multiple était un signe de santé. »

 

D'autant plus que pour certains, le remède DASA est pire que le mal. Alexandre raconte que des membres de DASA ne sont pas uniquement là pour parler. « Il y en a qui viennent à DASA parce qu'ils obsèdent sur quelqu'un. Alors que moi je trouverais ça plus simple qu'ils aillent dire à la personne concernée : j'ai envie de coucher avec toi. » Des intrigues amoureuses se nouent au sein de la fraternité. Un peu comme si des Alcooliques Anonymes allaient tous boire un verre ensemble en sortant d'une séance.

 

BOITE NOIRE

« Nous préférons éviter d'attirer l'attention des médias sur DASA dans son ensemble ». C'est l'un des principes fondateurs de la fraternité, inscrit dans le « kit de survie DASA ». Pour réaliser cette enquête, je n'ai pas été en mesure de dévoiler mon identité de journaliste. Je ne voulais pas influencer la réunion à laquelle j'ai assisté, DASA étant fondé sur un strict respect de l'intimité des membres. C'est aussi pour cela que les prénoms ont été modifiés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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