AILLEURS ! (SUR LA POLYMORPHIE COMPLEXE DE L'ESPACE POLITIQUE)

Je me réveille ce matin, je regarde les arbres qui bougent dans le vent, je regarde la mer, je monte sur le toit, je me réchauffe au soleil, je suis en colère sans raison, une colère profonde qui vient de loin, depuis quelques jours j'ai une pensée sur le bout de la langue, sur le bout des doigts, que je n'arrive pas à saisir, ce matin ça vient, tout à coup c'est la: esclaves! ESCLAVES !

 Je me réveille ce matin, je regarde les arbres qui bougent dans le vent, je regarde la mer, je monte sur le toit, je me réchauffe au soleil, je suis en colère sans raison, une colère profonde qui vient de loin, depuis quelques jours j'ai une pensée sur le bout de la langue, sur le bout des doigts, que je n'arrive pas à saisir, ce matin ça vient, tout à coup c'est la: esclaves! ESCLAVES ! Est-ce que les événements en Guyane l'ont déclenchée ? Que la Guyane décolle... Mon oeil ! Est-ce une réminiscence de mes lectures de l'immense Simone Weil ? Mais elle-même (pourtant drôlement lucide) n'était-elle pas incurablement optimiste lorsqu'elle écrivait : « Il semblerait que l’homme naisse esclave, et que la servitude soit sa condition propre. Pourtant rien au monde ne peut empêcher l’homme de se sentir né pour la liberté. Jamais quoiqu’il advienne, il ne peut accepter la servitude ; car il pense. » ? Il pense ? Moi, ce matin, je pense aux débats sans fins de la campagne présidentielle. Je pense aux positions les plus radicales. Par exemple la position des boycotteurs actifs. Même eux croient en la démocratie directe. Même eux ont un espoir de changement. Pourtant l'évidence est la. Il n'y a rien à changer. Rien ne changera. Ou alors en pire. Pourquoi est-ce que l'extension sans fin des structures du pouvoir, du village à la province, à l'état, à l'europe, à l'empire, au système-monde, signifie automatiquement l'extension du système d'esclavage ? Pourquoi seules les micro-sociétés, les tribus, y échappent ? Et pour combien de temps ? Je me souviens du récit de René Caillé sur sa traversée incognito de l'afrique de l'ouest. Le voyage à tombouctou. C'était en 1827-28. D'après son récit, le pouvoir, dans les plus petits royaumes, est déjà parfaitement en place. Roi, chefs religieux, guerriers, et puis les paysans exploités à mort. Tout est là ! Implacable. Il faut relire Caillé… parce que c'est comme ça que tout a commencé. Chez nous aussi, partout. À petite échelle. Et puis le système d'esclavage s'est étendu, et plus il s'est étendu plus il est devenu opaque. On ne sait même plus aujourd'hui de qui nous sommes les esclaves. Les dieux sont dans l'ombre. Perchés sur un Olympe inatteignable. Invisibles. En dessous nous nous débattons, nous nous combattons, nous nous déchirons, nous nous grimpons les uns sur les autres. Des hiérarchies sans fin de contre-maitres. Patrons, hommes politiques, technocrates, administrateurs. Chacun se repait, se satisfait, s'excite de son petit pouvoir. En guerre totale contre le petit pouvoir le plus proche. Chacun participant du système de l'esclavage. L'astuce diabolique est d'avoir fait de chacun de nous, ou presque, un contre-maître. Il n'y a que ceux qui sont vraiment tout en bas qui ont intérêt a tout péter. Mais ceux-là… sont des étrangers en situation irrégulière. Ils n'ont aucun droit. Aucune légitimité. Impossible pour eux, impensable même, de se révolter ! (Mensonge doublement ignoble de la droite et du FN qui prétendent vouloir les renvoyer chez eux, alors qu'ils sont absolument nécessaires au bon fonctionnement du système, de même d'ailleurs que les chômeurs.) Le système-monde est si complexe aujourd'hui, si ingénieux, si plein de fausses libertés. Le samedi (le vendredi, le jeudi, etc.) on fait la fête. On s'amuse. On dépense. On se drogue. On échappe pour quelques heures. Parfois même on joue à la révolution. On casse des vitrines. On crie très fort. On se sent fort d'être ensemble. On écrit des textes définitifs. On se bagarre pour élire un nouveau chef. Un nouveau contre-maitre. Pourtant Mirbeau l'avait bien dit. Il faut être fou pour offrir volontairement un poste de contre-maitre bien paye à l'un de nous. Qui ensuite nous fera marcher à la baguette. En rythme. En musique. Et oubliera toutes ses promesses. On se convainc que ça va aller mieux. Qu'on va changer tout ça. Que tel ou tel sera un meilleur chef. Ou même qu'on peut se passer de chefs. Quel naïveté ! À supposer même qu'on la fasse la révolution. Qu'on coupe des têtes. Ça ne fera qu'accélérer l'évolution du système monde vers un système monde plus homogène, plus cohérent, le système 2.0 puis le système 3.0, etc. Esclaves on l'est depuis notre naissance ou presque. L'apprentissage commence immédiatement. La famille d'abord. Puis l'école. Oh, je ne leur en veux pas tant que ça. Ils n'ont fait que nous transmettre leur asservissement. Leur castration. Nous apprendre comment toujours travailler plus. Comment se battre pour être le meilleur. Le plus aimé des petits chefs. Comment rester à notre place. Comment être bien gentil. Comment être bien poli. Comment admirer la réussite. Comment révérer l'argent. Ils nous ont formatés depuis le berceau. Il n'y a rien à faire. Nous sommes programmés pour le meilleur des mondes. Comment y échapper ? L'insurrection qui vient ? Laissez moi rire ! Elle viendrait d'ou d'ailleurs ? Elle s'insurgerait contre quoi ? Que réclamons nous en général ? Plus de travail ? Un meilleur salaire ? La couverture sociale ? La retraite ? Ca se limite à ça ! Certains, extrémistes, demandent encore un peu plus. Ils veulent la liberté. Mais quelle liberté ? La liberté de quoi faire ? Supposons une seconde qu'on foute tout en l'air. Le pouvoir. Les patrons (c'est à dire les tout petits contre-maitres), l'économie (c'est à dire l'exploitation sans fin). Et ensuite ? Ensuite le bordel. Pendant un certain temps. Eux, la haut dans leur olympe se marrent. Ils nous regardent rêver, nous battre, nous épuiser, nous déchirer entre nous. Ils nous regardent crever de faim. Ils nous regardent nous soumettre à un nouveau petit chef. Pire que le précédent. L'histoire de la révolution fraounzaise devrait nous être un avertissement. Mais qui la connait, vraiment ? Et puis de toute façon nous ne voulons pas savoir. Nous ne voulons pas comprendre qu'une révolution ne fait que débloquer les forces économiques, les nouveaux pouvoirs qui attendent de surgir. Pourquoi une autre maniere d'être ensemble est-elle impossible ? Parce que tout est construit sur le pouvoir. Et que cette construction aujourd'hui est tellement énorme qu'elle échappe même à notre regard. Il nous est absolument impossible de la voir de l'extérieur. Parce qu'elle ne possède pas d'extérieur. Tous ses semblant d'extérieurs, contre-culture, discours révolutionnaires, expériences communautaires, lieux de résistance, etc. Sont des trompe l'oeil. Ils sont encore dedans. Toutes nos révoltes en sont partie intégrante. Le nourrissent. L'argent n'est qu'un signe, un piège, une carotte, soit-disant accessible, soit-disant à portée de main, comme le pompon des manèges pour enfant. Tu as un peu d'argent donc tu achètes un supplément de pouvoir. Un supplément infime. Comme un prisonnier achète un rab de cigarettes. Ça ne va pas plus loin. Le système, l'empire, est indestructible. Il s'est tellement complexifié qu'il dépasse les dimensions terrestres. Il englobe l'univers entier. Il a récemment annexé les exo-planètes de l'étoile Trappist-1, a 40 années lumières de nous. Et on pense que de renverser tel petit chef va changer notre état ? Pure chimère ! Doux rêve ! Même si il arrivait que nous élisions le plus révolutionnaire d'entre eux, il ne pourrait rien faire. Même si nous décidions de gouverner directement, nous ne pourrions rien faire. Que voulons nous faire d'ailleurs ? Rétablir un peu plus de solidarité ? Oui ça semble possible d'être un peu plus solidaires. Mais à terme, c'est à dire très vite, le système de compétition se remet en place. Pour l'éviter il faudrait une révolution psychique. Une révolution dont nous ne voulons pas. Car ces groupes humains sans état, sans chefs, ces tribus obéissaient à un système de coercition sans faille. Sans une once de liberté individuelle. En fait, leur principe, leur ontologie était celle d'un groupe. Elles ne reconnaissaient pas l'individu. L'autonomie individuelle. Or toute notre culture est construite sur cette tension vers le maximum d'individualité. Depuis au moins le christianisme. La figure du saint. Le paradis. Le tri final des bons et des mauvais. Notre salut est individuel. Jamais collectif. En fait, toute notre culture est construite sur un double contrainte. Soit unique ! Mais soit un élément quelconque du groupe, un rouage équivalent de la machine, une courroie immédiatement remplaçable du système. Soit le même ! Et soit different ! Réalise-toi ! Et c'est sans doute le pire leurre. Le pire piège qui nous est tendu. Se réaliser signifie finalement parvenir à l'exacte échelon qui nous est destiné ou auquel nous nous destinons (ou auquel nos parents nous destinaient) dans la hiérarchie humaine sans fin. Occuper l'exacte place, donc, ou nous sommes le plus productif, le plus efficace. Pour le système monde. Pour les dieux de l'olympe. Que tu sois artiste, camionneur, ingénieur, balayeur, chômeur, révolutionnaire, poète, peu importe au final. Le système-monde se nourrit aussi bien de contestation, de désaccord, de guerres. Le système-monde a besoin que nous nous dressions les uns contre les autres. Que nous nous entretuions ! Mais aussi que nous inventions sans le vouloir de nouvelles voies de développement. Comme l'a été le marxisme par exemple. Avec sa valeur-travail. Non, il n'y pas de complot (à part bien sur les milliards de petits complots quotidiens dont est fait ce monde). Il y a une logique génétique du pouvoir et de la compétition, qui ne fait que se renforcer en se déployant dans des systèmes plus larges et plus complexes. Et qui dans le même temps devient invisible. Elle n'apparait parfois qu'à des ivrognes, à des rêveurs, ou après une mauvaise nuit. Très vite elle s'efface comme un rêve. Si on ne la note pas soigneusement au réveil. Ce que je tente aujourd'hui. Même ainsi je sais déjà que personne ne la prendra au sérieux. Personne n'y accordera attention. Pourquoi ? Parce que nous sommes bien trop occupés par nos petites querelles. Bien trop confortables. Et parce que les Cassandre, on ne les écoute pas. On les fait taire. Pourquoi ? Parce que cette vision est sans espoir. Parce qu'il faudrait tout arrêter. Abandonner nos querelles, nos disputes, nos occupations, nos malheurs, nos plaisirs, nos minuscules privilèges. Partir sur les routes. Ou bien se taire. Et les dieux dans tout ça ? Ou sont-ils les dieux ? Que font-ils ? Je ne sais pas. En fait je m'en fiche. Ils ne sont dieux que parce que nous y croyons. Comme l'argent n'est argent que par notre croyance sans faille. Il suffirait que nous n'y croyons plus quelques minutes pour qu'ils disparaissent en fumée. Eux et leurs milliards. Si il y a complot c'est bien le notre. Complot pour notre malheur. Pour notre asservissement. Malheur ? Peut être pas finalement. C'est le moment de relire le Discours sur la servitude volontaire de la Boétie. Peut être que nous avons exactement ce qu'il nous faut. La liberté ? Hors de portée ! Bien trop exigeante ! Bien trop fatigante ! Un troupeau de moutons bêlants est perdu sans ses chiens. Mais un mouton (à laine en tout cas) est un sacré privilégié auprès de nous. On le tond au printemps quand il fait chaud. Il gambade dans la montagne, tout l'été. Il s'en tire à bon compte. Nous, c'est une autre paire de manche. Nous travaillons depuis l'enfance sans relâche. D'abord, pendant des années interminables, nous apprenons notre rôle à coups de cravache. Nous passons le dispositif complexe de sélection qui nous attribue une place dans la machine. Ensuite, et bien au boulot ! Jusqu'à la fin, ou presque. Esclaves sans le savoir! Esclaves consentants !
Alors ?
Alors, peut-être que notre seule chance réside dans la multiplicité de l'espace. L'espace de la ville (par exemple) est polymorphe: polymorphie complexe, a n dimensions, faite d'espaces superposés, en pâte feuilletée, d'espaces transversaux, qui se traversent, mais aussi d'espaces courbes, qui ne se rencontrent jamais, sans être parallèles. Chaque espace particulier est régi par ses propres lois mathématiques, physiques, biologiques, génétiques, esthétiques, économiques, sociales, etc. Chacun possède sa propre dynamique, sa vitesse de transformation, de croissance, propre. Il y a la ville verticale, forme urbaine du pouvoir, la ville hiérarchique,  forme urbaine du travail, la ville complexe, forme urbaine du commerce. Mais il y a aussi la ville montagnes russes, terrain de skateboard par exemple, terrain de jeu. Il y a la ville brouillée, espace de mixage communautaire. La ville horizontale, terrain de culture de l'anarchie, pourquoi pas ? La ville sans état. Pourquoi ne pas, par pure décision, créer notre ville, notre monde, dans le même espace géographique, sur la même carte, mais à un autre niveau, une autre couche ? Suffirait-il alors, non pas de lutter pour une meilleure place (mais une meilleure place pour qui? Une meilleure place dans quoi ?) mais d'être AILLEURS ? Et dans ce cas les batailles pour la revendication de l'espace, comme dans les manifestations, le combat frontal pour la maitrise de l'espace, peuvent-ils être contre-productifs ? Nous sommes nombreux a être las de l'encadrement et de la confrontation policière, des gazages. Nous sommes quelques-uns a préférer la manif sauvage (même si presque impossible aujourd'hui). Mieux encore, ne faut-il pas que tous nos actes soient manifestation, invention d'espace. Abandonner le terrain de la lutte, est-ce une démission ? Ou bien une technique de guérilla ? Ou bien encore autre chose... un saut quantique, une chose sans nom ?

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