LE GRAND CIRQUE DE L'OKLAHOMA

De ce grand cirque de l'Oklahoma nous sommes les spectateurs passionnés ou effarés... mais le scénario est écrit par d'autres, ceux que Philip K. Dick nomme les Yance-men, qu'on appelle chez-nous les journalistes, et qui sont grassement payés (les meilleurs en tout cas) pour produire chaque jour une fiction plausible autant que haletante dont nous sommes les spectateurs médusés.

 

De ce grand cirque de l'Oklahoma nous sommes les spectateurs passionnés ou effarés... mais le scénario est écrit par d'autres, ceux que Philip K. Dick nomme les Yance-men, qu'on appelle chez-nous les journalistes, et qui sont grassement payés (les meilleurs en tout cas) pour produire chaque jour une fiction plausible autant que haletante dont nous sommes les spectateurs médusés. Notre seul recours, notre seule possible participation, est contrôlée (ou plutôt engloutie, absorbée, neutralisée) par le 'système politique', une construction extrêmement complexe et dont les modifications permanentes et les réglages incessants nous privent de toute maitrise. Système politique de ce qui dans cette énorme fiction s'appelle 'démocratie'. On nous présente alors une panoplie de marionnettes, il y en a pour tous les gouts, et notre merveilleuse liberté occidentale (en plus de celle décrite plus haut dite liberté de presse) consiste a ce moment dans cette possibilité théorique de choisir la meilleure ou plutôt la moins pire.

 Mais qui a dit qu'a ce moment-la, écrasés que nous sommes par une propagande a la fois brutale, massive, et insidieuse, subtile, invisible (sans compter la complexité des informations invérifiables proliférant sur les réseaux de communication post-modernes) nous sommes capables de choix? Et quand bien même? Au final, comme nous avons pu le vérifier depuis quelques décennies, toutes les marionnettes se valent, puisque de toute façon elles ne sont que des marionnettes et que ces marionnettes (ou illusionnistes, dompteurs, femme-tronc, homme-liane, etc.) sont les éléments vitaux du grand cirque de la comico-nomie (ou de ce théâtre de Guignol ? puisque nous sommes encouragés a hurler contre les méchants désignés par la fiction –les terroristes par exemple– et que nos hurlements sont une part essentielle du spectacle).

J'en conclus pour le moment que l'économie-politique est une notion centrale, fondamentale, qu'il n'y a pas d'économie sans politique et de politique sans économie. (Il faudra ailleurs réfléchir a d'autres sens possibles de ces deux termes que je n'utilise ici que dans leurs signification occidentale et moderne). Quand Debord parlait de spectacle ce n'était pas dans ce sens-la, le sens d'une illusion fabriquée de toute pièces, mais dans celui d'une 'séparation'. Quelle séparation exactement ? Plusieurs, sans doute, depuis le début des temps humains (dont l'élévation religieuse, ou les constructions sociales). Je peux parler un peu mieux de l'une des plus récemment mise en place, cette machine a voir (et a penser) inventée par les mathématiciens de la renaissance, l'image projetée, qui, après quelques siècles d'apprentissage intensif nous permet aujourd'hui d'appréhender le monde comme une série de photos, et la réalité comme un film. Notre mode opératoire (et celui de nos outils, de nos robots) passe par cette redoutable et invisible machine.

Spectacle donc, en effet, double spectacle, même, puisqu'a force de voir la réalité comme un film nous sommes passés maitres dans l'exploit visuel et mental de prendre le film pour la réalité. Ce film, devenu aujourd'hui interactif, s'adapte de manière très étroite a chacun (se moule exactement sur le 'corps réseautique' de chacun) grace aux moyens de calcul et d'imagerie énormes qui exploitent en permanence notre environnement cybernétique, le réseau d'interactions qui nous définit en tant qu'individus spécifiques (et communs). Il comprend, en plus de toutes nos interactions sociales et administratives traditionnelles, les données fournies par chacun de nos gestes dans l'espace virtuel électronique. Si bien qu'aujourd'hui il ne s'agit plus vraiment d'un film que nous pourrions regarder ensemble, mais d'une bulle de réalité tout a fait personnalisée qui nous entoure, nous protège, et nous isole parfaitement, au point que comme l'ont dénoncé plusieurs chercheurs (lire par exemple Evgeny Morozov, Feodalism 2.0) les réponses personnalisées de Google ne nous fournissent plus que des informations qui nous conviennent, c'est a dire qui ne nous apprennent rien.

Dans ce dispositif complexe et pervasif le geste politique n'est que l'un des minuscules gestes sommes toutes extrêmement prévisibles qui nous constituent et qui viennent préciser notre profil, finalement destiné a exploitation (pas seulement marchande). Et ce sera ma conclusion toute provisoire : ce geste politique, tout comme notre intérêt marqué pour le spectacle économique, est aujourd'hui (comme peut-être hier) dépourvu de toute portée et même de toute signification. Serons-nous capables de lui redonner sens, de le réinventer ? Nous en sommes là de notre détissage du mensonge énorme de quoi est fait le monde tel qu'il se montre à nous. Mais que faire une fois le roi nu ? Le répudier brutalement (et tenter de se débrouiller sans lui) ou bien l'accepter pour ce qu'il est : un spectacle destiné aux enfants ? Faut-il boycotter (ou mieux, saboter) les prochaines élections ? Ou bien faut-il s'en moquer, les ignorer absolument, et s'occuper à poser ensemble les bases d'un autre monde, d'une autre société ? A moins qu'ils n'existent déjà, sous nos yeux, invisibles ?

 

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