du travail : Fourier, travail et attraction passionnée

Fourier dans le texte

 

 

« Fourier considérait que l’attirance naturelle des humains pour l’activité et la vertu est totalement entravée et pervertie par le travail, un état où l’homme s’impose à regret un supplice, et par la morale, cette mortelle ennemie de l’attraction passionnée. »

Excellent ! Sauf que…. cette phrase qu’on trouve partout sur internet, et en particulier sur le wikipedia de Fourier, je ne la retrouve pas dans ses écrits… D’ou vient-elle ? Qui l’a écrite ? Sur quoi se fonde-t-elle ? Mystère et boule de gomme !

Apres quelques recherches, j’en ai retrouvé un court fragment dans le chapitre 8 du nouveau monde industriel qui s’intitule ‘Des sortes et doses d’Attraction’, et ou Fourier écrit:

« Toute attraction divergente est une répugnance réelle, un état où l’homme s’impose à regret un supplice. »

Il écrit:
« L’attraction DIVERGENTE ou faussée, est celle qui discorde avec l’industrie et l’intention ; c’est la situation où l’ouvrier n’est mû que par besoin, vénalité, considérations morales, sans gaieté, sans goût à son travail, sans enthousiasme indirect. »

Autrement dit : lorsqu’on n’a pas de goût pour son travail, celui-ci devient un supplice ! Ce qui provient probablement d’une expérience personnelle de Fourier puisque « malgré son aversion pour le commerce, il est obligé, à la suite de cruels revers de fortune apparus dès 1793, de travailler comme commis-marchand ou commis-voyageur à Lyon sous le Consulat et l’Empire. » trouve-t-on sur wikipedia. Bien different en tout cas de la phrase d’ou je suis parti: le travail, un état où l’homme s’impose à regret un supplice!

Parce que dans le fond, ce que cherche Fourier, c’est justement à donner aux trois sexes (enfants, femmes et hommes) le goût du travail. Toute sa méthode, son invention, sa science, ne vise qu’à cela. Je vais essayer de le montrer à partir de son texte.

Lisons-le:

« Les harmoniens ne sauront pas ce que c’est que récréation; et pourtant ils travailleront beaucoup plus que nous, mais par attraction. Les séances de travail seront pour eux ce qu’est l’affluence de fêtes pour les sybarites parisiens, qui ne sont en peine que du choix des spectacles, des festins, des bals, des maîtresses, etc. »

Toujours dans le Nouveau monde industriel (qui se veut un résumé et une clarification de son grand oeuvre, le Traité de l’Association domestique et agricole, publié, bien qu’inachevé, en 1822) Fourier explique qu’il faut attirer les trois sexes (enfant, femmes, hommes) et les trois fortunes (pauvres, moyens, riches) au travail productif… Bref, il faut travailler ! Mais dans la joie et le plaisir ! Il propose d’attirer les enfants au travail par… la gourmandise, et pour les femmes « la faculté assurée (…) de travailler pour tel jeune homme, en passionnera bon nombre pour les fonctions qu’elles dédaigneraient sans cette amorce, et dont l’amour leur donnera le goût… » (Fourier parle beaucoup d’amour, et de manière passionnante… mais qu’en connaît-il exactement? Sans doute très peu !)

Fourier ne serait pas le doux anarchiste que l’on croyait? Au début du 19e siècle, à l’aube de la civilisation industrielle, il semble s’employer de toutes ses forces à une plus grande efficacité, une plus grande productivité, avec sa recette magique de… ‘l’attraction passionnée’. Mais, en 1820, il faut comprendre que l’industrie… est quelque chose de tout neuf… et qui fait rêver.

Ici une brève chronologie pour ceux que ça intéresse de se remettre les grandes dates en tête :
1769 : Watt, brevet de sa machine à vapeur. Il commence la fabrication industrielle en 1775.
1771 : Arkwright, métier à tisser hydraulique .
1772 : Lavoisier : la chimie, une science quantitative. DuPont de Nemours, son ex-collaborateur fonde en 1802 aux Etats-Unis une poudrerie : ce sera le premier trust mondial de la chimie.
1776 : Adam Smith : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, libéralisme économique (la main invisible du marché).
1783 : l’invention du puddlage permet la conversion de la fonte en fer par utilisation de la houille.
1791 : La loi d’Allarde supprime les corporations et les privilèges économiques.
La même année la loi Le Chapelier limite le droit d’association, interdisant en particulier les groupements professionnels, pour permettre l’essor d’un capitalisme libéral.
1798 : Jenner, vaccin contre la petite vérole (et essor démographique dans le monde)
1800 : création de la Banque de France. Elle reçoit en 1803 le monopole de l’émission des billets.
1803 : Jean-Baptiste Say , Traité d’économie politique, bible du libéralisme économique français.
1814 : Stephenson, première locomotive à vapeur.
1817 : David Ricardo, Principes de l’économie politique et de l’impôt. Théorie de la valeur-travail, du salaire naturel, des avantages comparatifs favorable à une division internationale du travail.
1819 : Saint-Simon publie la revue L’Organisateur puis Le système industriel (1920) et Le catéchisme des industriels (1824). Odes aux bienfaits de l’industrie et à l’harmonie d’une société débarrassée des improductifs.
1830 : prise d’Alger par les Français. La grande vague de colonisations de l’ère industrielle commence.
1830 : 1831 : premières lignes de chemin de fer à vapeur Liverpool-Manchester, puis Lyon-Saint-Etienne. En 1870, le réseau sera de 24 500 kilomètres en Grande-Bretagne, 17 500 en France, 19 500 en Allemagne, 52 000 aux Etats-Unis.
1831 : Insurrection des canuts lyonnais, maîtres et ouvriers de la soie.
1834 : Faucheuse mécanique par Mac Cormick.
1840 : Qu’est-ce que la propriété ?, de Proudhon.  » C’est le vol « .
1844 : Loi sur la propriété industrielle et les brevets.
1845 : Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre.

Bref, c’est le siècle des inventeurs, et Fourier n’est pas en reste ! En 1829, lorsque son livre est publié, il écrit dans son avant propos, sous-titré Entraves opposées aux inventeurs, « Un moyen de quadrupler subitement le produit de l’industrie ; de déterminer tous les maîtres à l’affranchissement conventionnel des nègres et esclaves; de policer sans délai tous les barbares et sauvages (dont la philosophie ne s’est jamais occupée) ; d’établir spontanément toutes les unités en langage, mesures, monnaies, typographie, etc.!!! c’est quelque charlatanerie, diront les beaux esprits. »

Fourier, opposé au travail ? Contresens ! Ni au travail, ni à l’industrie, dans sons sens le plus large. Au contraire ! Ce qu’il propose c’est ‘une nouvelle science’ (sic) qui permet de quadrupler le rendement, en tenant compte de ce qu’on appellerait today les ‘affects’. L’idée en gros c’est de faire en sorte que tout le monde soit motivé, que ce soit par la joie procurée par le travail, par la gourmandise… ou par l’amour des jeunes hommes.

En bref, la méthode Fourier, comme celles de John Law, ou Adam Smith, doit permettre d’accroitre la richesse… et d’accélérer la production.

Ce qui est certain c’est que Industrie, à ce moment, rime avec industrieux ! Le terme n’a qu’un sens positif. Dans un exemplaire du premier Littré, vers 1840, on trouve :
1
1 – Habileté à faire quelque chose, à exécuter un travail manuel. Cela est fait avec beaucoup d’industrie. Avoir de l’industrie.
2 – Invention, savoir-faire. “Doucement, ce discours est de mon industrie”, [Molière, l’Ét. III, 4]
“Voilà vos craintes dissipées…. je vous défie avec toute votre industrie de trouver à regratter là-dessus”, [Sévigné, 20 nov. 1689]

3 – Profession mécanique ou mercantile, art, métier que l’on exerce pour vivre. Cette petite industrie lui donne de quoi subsister.
4 – Nom sous lequel on comprend toutes les opérations qui concourent à la production des richesses : l’industrie agricole, l’industrie commerciale et l’industrie manufacturière ;

et, plus curieux : Figuré et familièrement. Chevaliers d’industrie, et, autrefois, chevaliers de l’industrie, gens qui, n’ayant point de bien, subsistent par une adresse malhonnête. Tiens, tiens !

Fourier est un inventeur, et comme tout inventeur qui se respecte, plongé dans ses écrits il est quelque peu lunatique, détaché de la réalité. Il y a un petit coté Marie-Antoinette, quand il écrit :

« L’attraction est DIRECTE quand elle naît de l’objet même sur lequel s’exerce une industrie. Archimède, en étudiant la géométrie ; Linnée, la botanique; Lavoisier, la chimie, ne travaillent point par appât du gain, mais par un ardent amour de la science. Un prince qui cultive des oeillets, des orangers, une princesse qui élève des serins, des faisans, ne travaillent pas par cupidité, car ce soin leur coûtera plus qu’il ne leur produira; ils sont donc passionnés pour l’objet même, pour la fonction même. »

Archimède, Linnée, Lavoisier, un prince, une princesse ! Voila ses référents ! Pas de paysan, pas d’artisan, pas d’ouvrier, non, des aristocrates, des gentilshommes ! On sent un peu le goût de la brioche !

Fourier se dit inventeur, mais son système extrêmement complexe et détaille, qui s’appuie d’abord sur la compréhension de la psychologie humaine, s’apparente à un système philosophique (ou une psychologie). Sa grande originalité, ou bizarrerie, est d’avoir voulu l’appliquer.

Pour cela, il tente à de nombreuses reprises de trouver des mécènes pour ses Phalanstères. Mais ce n’est que trois ans avant sa mort, en 1833, qu’un député convaincu par ses idées (le Nouveau monde industriel et sociétaire est paru en 1829) offre 500 hectares pour la création d’une communauté. Victor Considerant, le disciple, organise la construction de fermes, d’ateliers et de briqueteries et en automne, 1100 personnes s’installent. A la fin de l’hiver, il n’en reste que 200, les autres étant parties à cause de l’insalubrité des constructions et du froid. Au début de l’année 1834, les lieux sont abandonnés.

Peut-on résumer Fourier ? Non ! Le comprendre ? Pas si sur ! Il existe (forcement) beaucoup de contradictions dans ses écrits (dont la plus grande partie n’a jamais été publiée). Par exemple il se pose en défenseur de l’industrie mais l’activité du phalanstère est principalement agricole. Sa théorie de l’univers qui reflète les passions humaines est un peu délirante. Il classe les humains en 810 catégories. Ah ! Les joies de la classification ! Ses raisonnements sont alambiqués, tortueux, impossibles. En plus de toutes ces difficultés il y a dans les manuscrits de Fourier les passages mangés par les souris (sic). Ce qui n’empêche pas une profusion d’idées, sur les femmes, sur l’amour, sur le revenu minimum et même, donc, sur le travail. Bref, il faut trier.

Donc… lisons et trions ! Que dit-il ?

Que « l’humanité est obligée de passer environ une centaine de générations en mécanisme faux et morcelé, comprenant les quatre périodes, sauvage, patriarcale, barbare et civilisée, et d’y languir jusqu’à ce qu’elle ait rempli deux conditions :

1 ̊ Créer la grande industrie, les hautes sciences et les beaux-arts, ces ressorts étant nécessaires à l’établissement du régime sociétaire qui est incompatible avec la pauvreté et l’ignorance ;
2 ̊ Inventer ce mécanisme sociétaire, ce nouveau monde industriel opposé au morcellement, aux petits ménages de famille. »

Et encore ?

Que « dès qu’il aura été constaté que le mécanisme, nommé phalange de Séries passionnées, crée l’attraction industrielle, on verra l’imitation aussi rapide que l’éclair : tous les sauvages, tous les nègres d’Afrique embrasseront l’industrie : on aura, deux ou trois ans après, le sucre à échange, poids pour poids, contre le blé, et proportionnément les autres denrées de la zone torride.
Un autre avantage entre mille sera d’éteindre subitement les dettes publiques en tous pays, par suite du quadruple produit […] »

ou bien ?

Que si « l’enfant est limité à un seul travail qui est d’étudier, pâlir sur le rudiment et la grammaire, matin et soir, pendant 10 à 11 mois de l’année, peut-il manquer de prendre les études en aversion ? c’est de quoi rebuter ceux mêmes qui ont l’inclination studieuse. L’enfant a besoin d’aller dans la belle saison travailler aux jardins, aux bois, aux prairies; il ne doit étudier qu’aux jours de pluie et de morte saison, encore doit-il varier ses études. Il n’y a point d’unité d’action là où il y a simplicité de fonction.
Une société qui commet la faute d’emprisonner les pères dans des bureaux, peut bien y ajouter la sottise de renfermer l’enfant toute l’année dans un pensionnat où il est aussi ennuyé de l’étude que des maîtres. »

Bien vu ! Sauf que l’instruction obligatoire date de 1882. (Bien que l’idée date de la révolution : le 5 nivôse an II, soit le 25 décembre 1793, la Convention vote la proposition de Louis-Joseph Charlier d’un enseignement primaire gratuit, laïque et obligatoire. Mais des l’été 94, l’obligation disparaît… puis la gratuité.) Donc, dans les années ou Fourier écrit son texte, il ne peut parler que des principes d’éducation… conçus en général pour des jeunes gens fortunés, je suppose.

Quand on lit Fourier, et bien on a envie de le faire avec un crayon bi-colore, et rayer de rouge les parties absurdes (comme celle sur les nègres et l’industrie) et entourer de bleu les parties évidentes (comme celle sur l’école). Il reste une troisième partie, indécise (comme celle sur la grande industrie, les hautes sciences et les beaux-arts). Il y a aussi une quatrième, franchement intrigante, jubilatoire, comme celle sur l’usage des doigts de pied : « On croit en civilisation que les doigts de pied sont inutiles; les harmoniens s’en serviront comme des doigts de main : par exemple une orgue harmonienne aura des claviers pour les doigts de pied ; et l’organiste enfourché sur une selle, travaillera des doigts de pied presque autant que de ceux de main. Il fera du talon le service des pédales que nous faisons du pied. » N’est-ce pas magnifique ?

Et puis… on trouve aussi chez Fourier les passages nombreux ou on hésite entre incrédulité et fou rire, comme ceux ou il décrit la mise au travail (par attraction, évidemment) des enfants de deux ans. Je vous en copie un passage : (il parle du tri des petits pois, et les ‘lutins’ sont les enfants de 2 à 4 ans)

« Il s’agit de séparer les plus petits pour le ragoût au sucre, les moyens pour le ragoût au lard et les gros pour la soupe. La lutine de trente-cinq mois choisit d’abord les petits qui sont les plus difficiles à trier ; elle renvoie tout le gros et moyen à la cavité suivante, où la lutine de 30 mois pousse à la troisième cavité ce qui paraît gros, renvoie à la première ce qui est petit, et fait glisser le moyen grain dans le panier. Le lutin de vingt-cinq mois, placé à la troisième cavité, a peu de chose à faire ; il renvoie quelques moyens grains à la deuxième et recueille les gros dans sa corbeille.
C’est à ce troisième rang qu’on placera le lutin débutant; il s’entremettra fièrement à pousser les gros grains dans le panier ; c’est un travail de rien, mais il croira avoir fait autant que ses compagnons; il se passionnera, prendra de l’émulation, et dès la troisième séance il saura remplacer le bas lutin de vingt-cinq mois, rejeter les grains de deuxième grosseur en deuxième case, et recueillir seulement ceux de première faciles à distinguer. Dès qu’il saura figurer à ce minime travail, on lui placera solennellement sur son bourrelet ou bonnet un pompon d’aspirant au groupe d’égoussage des pois verts. »

Ou encore, sur l’activité sociétaire des enfants âgés de 4 à 15 ans et demi :

« Parmi les enfants on trouve environ deux tiers de garçons qui inclinent à la saleté ; ils aiment à se vautrer dans la fange, et se font un jeu du maniement des choses malpropres ; ils sont hargneux, mutins, orduriers, adoptant le ton rogue et les locutions grossières, animant le vacarme et bravant les périls, les intempéries, etc., pour le plaisir de commettre du dégât.

Ces enfants s’enrôlent aux petites hordes dont l’emploi est d’exercer, par point d’honneur et avec intrépidité, tout travail répugnant qui avilirait une classe d’ouvriers. Cette corporation est une espèce de légion à demi sauvage qui contraste avec la politesse raffinée de l’harmonie, seulement pour le ton et non pas pour les sentiments, car elle est la plus ardente en patriotisme.

L’autre tiers de garçons a du goût pour les bonnes manières et les fonctions paisibles ; il s’enrôle aux petites bandes; et, par opposition, il est un tiers de filles qui ont des inclinations mâles et qu’on nomme petites garçonnières, aimant à se faufiler dans le jeu des garçons dont on leur interdit la fréquentation : ce tiers de filles s’enrôle aux petites hordes. »

Et puis il y a la démesure ! Dans un passage du nouveau monde industriel, Fourier va jusqu’à proposer son attraction passionnée… à dieu : « attraction passionnée, dont l’emploi lui garantit (à dieu, donc, si, si) douze économies que l’on ne trouve pas dans le régime de contrainte ; ce sont : (je ne copie ici que les plus intéressantes)
– Épargne des voies coercitives, des gibets, sbires, tribunaux et moralistes, qui deviendront inutiles quand l’attraction conduira au travail, source du bon ordre.

Je souligne : travail, source du bon ordre ! Mais au fait, d’ou vient cette idée ?

– Élévation de l’homme au bonheur des animaux libres qui vivent dans l’insouciance, ne travaillant que par plaisir, et jouissant parfois d’une grande abondance où notre peuple, malgré ses fatigues, ne parvient jamais.

– Garantie d’un minimum refusé aux animaux libres, et dont on aura le gage dans les immenses produits du régime sociétaire, étayé de l’équilibre de population.

Les animaux, le bonheur des animaux ? Qui vivent dans l’insouciance? ne travaillant ? Que par plaisir ? Animaux libres ? D’ou lui viennent toutes ces idées pas très catholiques, comme de suggérer à dieu d’élever l’homme à la hauteur des animaux ? Il faudrait probablement une vie de recherche pour débrouiller les idées de Fourier et leurs origines… je ne suis pas volontaire !

Fourier prétend continuer l’œuvre de Newton et mener à bien son entreprise, mais sa découverte est plutôt d’ordre psychologique et mystique. Il y a un coté Kepler et ses lois harmoniques de l’univers… mixées de psychologie. Sa théorie ‘sociétaire’ est en fait fondée sur une étude psychologique extrêmement détaillée, et qui a un caractère de scientificité dans le sens des sciences physiques. Sa classification, à la Linnée, des 181 types humains par exemple. La grande invention de Fourier c’est bien celle-ci : la psychologie appliquée. Bien qu’il n’utilise à ma connaissance le terme que deux fois, dans deux articles ‘La psychologie spéciale ou immortalité composée en passé et en futur’, et ‘La psychologie comparée ou théorie de l’analogie universelle’, qu’on trouve dans leTome III des Œuvres complètes, p. 307.

Au début du 19eme, la psychologie moderne en est à ses débuts. Le Psychologia empirica de Wolf, le philosophe allemand inventeur de la ‘discipline’, date de 1732. Vers 1750, Wolf est cité par Diderot dans l’encyclopédie à l’entrée Psychologie, que je recopie ici :

PSYCHOLOGIE[1], s. f. (Métaphysique.) partie de la Philosophie, qui traite de l’âme humaine, qui en définit l’essence, & qui rend raison de ses opérations. On peut la diviser en Phychologie empirique, ou expérimentale, & Psychologie raisonnée. La premiere tire de l’expérience les principes, par lesquels elle explique ce qui se passe dans l’ame, & la Psychologie raisonnée, tirant de ces principes d’expérience une définition de l’ame, déduit, ensuite de cette définition, les diverses facultés & opérations qui conviennent a l’ame. C’est la double méthode à posteriori & à priori, dont l’accord produit la démonstration la plus exacte que l’on puisse prétendre. La Psychologie fournit des principes à diverses autres parties de la Philosophie, au droit naturel[2], à la Théologie naturelle[3], à la Philosophie pratique[4], & à la Logique[5]. Rien de plus propre que l’étude de la Psychologie, pour remplir des plaisirs les plus vifs, un esprit qui aime les connoissances solides & utiles. C’est le plus grand bonheur dont l’homme soit susceptible ici bas, consistant dans la connoissance de la vérité, en tant qu’elle est liée avec la pratique de la vertu, on ne sauroit y arriver sans une connoissance préalable à l’ame, qui est appellée à acquérir ces connoissances, & à pratiquer ces vertus.

notes

1- PSYCHOLOGIE, dans les cours ordinaires, la doctrine de l’ame n’est qu’une partie de la Pneumatologie ou doctrine des esprits, qui n’est elle même qu’une partie de la Métaphysique. Mais M. Wolff dans la disposition philosophique de son cours, a fait de la Psychologie une partie distincte de la Philosophie, à laquelle il a consacré deux volumes ; l’un pour la Psychologie empyrique ; l’autre pour la Psychologie raisonnée, & il a placé cette tractation immédiatement après sa Cosmologie, parce qu’il en découle des principes pour presque toutes les autres parties, comme les notes suivantes le justifient.

2- Au droit naturel. On démontre dans le droit naturel, quelles sont les bonnes & les mauvaises actions. Or la raison de cette qualification des actions, ne peut se deduire que de la nature humaine, & en particulier des propriétés de l’ame. La connoissance de l’ame doit précéder l’étude du droit naturel.

3- A la Théologie naturelle. Nous ne pouvons arriver à la notion des attributs divins, qu’en dégageant la notion des propriétés de notre ame, de ses imperfections & de ses limitations. Il faut donc commencer par acquérir dans la Psychologie, des idées distinctes de ce qui convient à notre ame, pour en abstraire les principes généraux, qui déterminent ce qui convient à tous les esprits, & par conséquent à Dieu.

4- A la Philosophie pratique. L’Etique ou la Morale a pour objet principal d’engager les hommes à pratiquer les vertus, & à fuir les vices, c’est-à-dire, de déterminer en général les appétits de l’ame d’une maniere convenable. Qui ne voit donc que cette détermination des appétits demande qu’on se représente distinctement la substance dans laquelle ils résident ?

5- A la Logique. Quoique par des raisons particulieres, on ait conservé à la Logique le premier rang entre les parties de la Philosophie, elle ne laisse pas d’être subordonnée à la Psychologie, entant qu’elle lui emprunte des principes sans lesquels elle ne pourroit faire sentir la différence des idées, ni établir les regles du raisonnement qui sont fondées sur la nature & les opérations de l’ame.

Dans la note 3, très curieuse inversion : qui déterminent ce qui convient à tous les esprits, & par conséquent à Dieu, inversion qui fait penser au conseil à Dieu de Fourier. L’esprit de l’époque, donc !

Voila le bain dans lequel baigne Fourier. (pour être plus complet il faut citer l’Essai sur les fondements de la psychologie et sur ses rapports avec l’étude de la nature, de Maine de Biran, paru en 1812, et, un peu plus tard, la ‘psychophysique’ de Fechner qui déclare avoir résolu une vieille énigme philosophique – celle de la relation entre l’âme et le corps. Il a même trouvé comment la mesurer : grâce à une équation mathématique simple reliant l’intensité de la sensation (ce que l’on ressent subjectivement) à celle du stimulus (la puissance du rayon lumineux qui a déclenché la sensation). Cette relation peut faire l’objet d’une mesure rigoureuse et s’exprimer sous forme d’une loi, que G. Fechner formule ainsi : S=k*log(l)où k est une constante de l’intensité.)

Si on veut (en une ligne) résumer la pensée de l’époque on peut reprendre la formule de la note 2 de l’encyclopédie : « La connoissance de l’ame doit précéder l’étude du droit naturel. » (On l’a compris, l’âme et la psychologie ne font qu’un.) Du droit naturel, on tire l’organisation de la société.

L’invention de Fourier, toute psychologique donc, est un système complexe qui promet d’employer au mieux chacun suivant ses capacités, ou sa nature, et de parvenir de cette manière à l’harmonie universelle (autrement dit au bonheur, mot qui revient souvent dans son texte). Il utilise l’attraction, et en particulier l’amour, comme ressort qui met en mouvement cette machine complexe. On y trouve tout ou presque, comme d’intéressantes intuitions féministes ou polyamoureuses. Je vous propose un extrait, ou il explique que si on peut être parfaitement heureux de partager dans l’adultère, alors pourquoi ne pas partager plus généreusement :

« Ne voit-on pas les gens qui vivent dans un état d’adultère trouver de puissants motifs pour concilier leur partage avec l’amour-propre, la délicatesse, le sentiment; reste donc à découvrir le calcul par lequel une opinion, qui peut s’inoculer à deux copartageants, pourra germer chez deux cents au besoin et les entretenir tous dans la plus parfaite concorde et transformer en lien d’amitié cette participation qui serait dans nos mœurs un germe de discorde entre eux et de mépris pour l’objet possédé. »

Pourtant ce système quelque peu totalitaire fait peur. Quand Fourier explique pendant 20 pages, par exemple, qu’un couple ‘angélique’ devrait éprouver un parfait bonheur à se partager avec leurs vingt adorateurs…

« Supposons Psyché et Narcisse très épris l’un de l’autre. Ils sont le plus beau couple de Gnide et aucun des 40 poursuivants, hommes et femmes, ne sera surpris qu’ils se donnent réciproquement la préférence. Mais si, par une impulsion très inconcevable dans nos mœurs, Psyché et Narcisse consentent à n’être l’un à l’autre qu’après qu’ils auront été à chacun de leurs 20 poursuivants, avouons que le dévouement généreux de deux amants qui se privent l’un de l’autre pour satisfaire une masse d’amis, cet acte, dis-je, devient aussi honorable qu’une prostitution de caprice eût été ignoble. Or, quels motifs pourront déterminer ces deux amants à se sacrifier ainsi au plaisir du public. C’est ce qui sera expliqué en traitant de l’amour puissanciel ou pur sentiment en haut degré. »

Ce qui fait un peu froid dans le dos, finalement, c’est que Fourier décrit ses phalanges, groupes humains composés de spécimens des 181 types, comme des machines. Il utilise d’ailleurs ce terme à de nombreuses reprises dans ce sens, une seule fois pour designer l’invention mécanique.

Dans ce passage du Nouveau monde industriel, par exemple, il explique qu’une phalange doit se composer de 1800 personnes (181 femme et 181 hommes de chacun des types, soit 362 adultes, et leurs enfants), mais qu’on peut faire un essai à grandeur réduite :

« Mais s’il faut retrancher sur le nombre, se réduire de 1800 à 900 ou 600, on se prive des ressorts nommés caractères, et on fausse le mécanisme d’attraction industrielle, d’équilibre des passions. Dès lors le jeu de la machine se complique, se ralentit en raison composée de la diminution des ressorts. »

Il y a un coté horlogerie suisse dans son phalanstère. Alors que curieusement Fourier s’intéresse très peu au développement de la machine à vapeur, dont il écrit seulement qu’elle redouble la misère des prolétaires :

« La Société d’encouragement de l’industrie est de même simpliste en méthode, n’encourageant que le matériel, que les machines dont les progrès redoublent la misère des prolétaires. » (Voyez l’Angleterre, 65, 66.) (postface du nouveau monde industriel) »

[Parenthèse : oui, le terme prolétaire existe avant Marx, il a été utilisé pas Rousseau, entre autres, pour désigner les plus pauvres, et figure dans l’encyclopédie de d’Alembert de cette manière :
PROLETAIRES, s. m. pl. (Hist. rom.) proletarii ; c’est ainsi qu’on nommoit chez les Romains la classe des plus pauvres citoyens dont les biens ne montoient pas à 1500 pieces d’argent. On les distinguoit par ce nom de ceux qui n’avoient pour ainsi dire rien, & qu’on appelloit capite censi. (D. J.)]

Revenons à nos moutons… Donc, si Fourier ne parle jamais de machine à vapeur, dans son texte c’est l’humain qui devient machine. La psychologie n’est alors qu’une sorte de physique des matériaux. Elle permet de les faire fonctionner à plein rendement et de les contraindre sans jamais les casser. Sa psychologie est une physique de l’âme et des corps.

Pourtant, c’est vrai, il réclame la création de « la grande industrie, les hautes sciences et les beaux-arts » dont les ressorts sont « nécessaires à l’établissement du régime sociétaire qui est incompatible avec la pauvreté et l’ignorance ».

Mais que veut-il dire exactement par « grande industrie » ? Dans son vocabulaire, industrie et travail sont souvent synonymes. Industrie prend le plus souvent le sens des définitions 1 et 2 du Littré : Habileté à faire quelque chose, ou bien Invention, savoir-faire. Le projet de Fourier (certes révolutionnaire) est l’harmonie. J’ai envie de dire l’harmonie forcée ! Ou chacun fait ce qu’il a à faire ‘parce qu’il se sent attiré à le faire’, tout simplement. Si, en principe, sa théorie de l’attraction passionnée, veut créer les conditions d’une vie sans maitres, ou chacun trouve la place qui lui convient, selon son caractère, en fait il n’y a aucune place pour le dérèglement. On peut imaginer donc que la contrainte psychologique exercée sur chacun est énorme. Les different systèmes communistes ont très bien montré comment s’en servir, depuis.

On baigne dans l’harmonie, donc, mais sans renoncer pour autant à travailler du matin au soir: « Les harmoniens ne sauront pas ce que c’est que récréation; et pourtant ils travailleront beaucoup plus que nous, mais par attraction. »

Pourquoi travailler beaucoup plus ? Pourquoi vouloir « quadrupler subitement le produit de l’industrie » ? Cela aussi c’est une face bien inquiétante du système Fourier.

Fourier avait-il en tête de convaincre les décideurs politique d’adopter son système et de le financer ?

Voulait-il qu’il ne subsiste aucun doute sur la supériorité de sa ‘machine’ en tous domaines ?

Fourier, un inventeur fou ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.