La ville de Lumière d'Adèle

Sur un défi idée d'Emmanuelle Caminade :http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/edition/atelier-d-ecritures/article/150209/les-villes-invisibles La ville de Lumière d'Adèle Adèle marchait lentement en regardant la mer qui se confondait avec le ciel, par delà le parapet de protection.

Sur un défi idée d'Emmanuelle Caminade :

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/edition/atelier-d-ecritures/article/150209/les-villes-invisibles

 

La ville de Lumière d'Adèle

 

Adèle marchait lentement en regardant la mer qui se confondait avec le ciel, par delà le parapet de protection.

Elle ne voulait plus penser qu’à ce bleu si peu naturel. Le ciel avait depuis longtemps oublié ce bleu, on camouflait le gris de la pollution par cette illusion psychologique. Elle se disait que tant mieux car personne ne pourrait décemment imaginer vivre sous le ciel réel, celui qu’elle connaissait bien pour l’étudier au quotidien dans sa grande tour météorologique où se vérifiaient jour après jour les modifications climatiques.

 

 

 

VILLEDELUMIERE.gif

 

 

C’est elle qui était en charge de régler le ciel et ses changements afin que tous aient l’illusion que cette image était réelle. Tous auraient, sinon, oublié depuis longtemps le bleu du ciel. Et que je te rajoute un ou deux nuages blancs pour faire plus vrai, un peu de gris les jours de pluie. Le vrai ciel lui, celui qu’elle modifiait à loisir était gris sombre, couleur de rat des villes.

 

Elle aimait être la créatrice d’illusions climatiques. Elle avait récupéré ce poste à la mort de son père, le créateur du « système illusoire ». Elle vivait pourtant sans se bercer d’illusions, étrange paradoxe, n’est-ce-pas pour une créatrice d’illusions ?

 

Son regard quitta la mer pour la ville. La ville de lumière. Elle n’avait jamais tant mérité son nom que ce jour. Elle brillait de mille feux. Les grandes tours de toutes formes qui réverbéraient le bleu électrique qu’elle avait programmé la veille, le vert des parcs synthétiques qui contrastait. Elle aimait les contrastes, petite, son père avait bien essayé de la raisonner en lui expliquant maintes et maintes fois qu’on ne pouvait pas toujours en jouer, au risque de fatiguer par trop les esprits humains qui y travaillaient. Mais elle n’avait jamais pleinement réussi à comprendre pourquoi il lui disait cela. Si la vie était pleine de contrastes, pourquoi la ville ne le serait pas ? Alors, quand elle avait pris son poste, fini les ambiances étirées de son père, tout en dégradés, non, non, de la vie, des contrastes, des couleurs opposées et de la déchirure, voila ce qu’elle avait mis en place. Au début, il y avait eu des protestations, mais le soutien incontestable du maire avait fait taire les contestataires. Et puis, les gens avaient fini par trouver leur compte dans la diversité colorée qu’elle leur proposait.

 

Sa ville de lumière était donc devenue brillante, tranchée, diverse, et dans le même temps elle aimait les zones d’ombres qu’elle se gardait. Car il en fallait bien pour pouvoir créer l’illusion de liberté. Les zones d’ombres, un autre conflit lové entre son père et elle. Lui n’en voulait pas. Tous devait être lisible et clair, au même niveau. Elle, considérait que sans ombre, pas de lumière. Elle avait réussi son pari de le réaliser pleinement et de le faire accepter par presque tous. Triste de savoir qu’il ne s’agissait bien que d’une illusion de liberté, mais que pouvait-elle espérer ? Croire à ses propres illusions était folie !

 

Et pourtant, en regardant son bleu, elle y croyait, décidément, c’était une réussite !

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.