La trappe-attrape ou la chute de Nosferatu

 Un bruit, la trappe ! Il se terra dans le recoin où il se réfugiait toujours quand quelqu’un (il ne savait jamais qui, puisqu’il se refusait à regarder qui que ce soit qui vienne d’ailleurs) s’aventurait dans son antre.  

 

Un bruit, la trappe ! Il se terra dans le recoin où il se réfugiait toujours quand quelqu’un (il ne savait jamais qui, puisqu’il se refusait à regarder qui que ce soit qui vienne d’ailleurs) s’aventurait dans son antre.

 

 

 

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Il était bien, très bien tout seul. Il ne voulait plus avoir à faire avec personne de là-haut. Là-haut, à la lumière du jour. De toute façon, il était surement devenu à moitié aveugle depuis le temps qu’il était ici, alors l’idée du jour, non, non ! Il se terra un peu plus, son corps tentant d’épouser le mur le plus possible. Il respirait faiblement. On ne le verrait pas, comme toujours, et pas question qu’on l’entende non plus. La trappe était bel et bien ouverte maintenant, mais bizarrement, personne n’en descendait. Il devinait, plus qu’il ne voyait la faible lueur provenant d’en-haut. Il y avait aussi un petit bruit, mais rien à voir avec les grincements habituels que provoquaient les pas de ceux qui descendaient par l’escalier amovible en bois qui se mettait en place quand on ouvrait la trappe, rien ne se passait comme d’habitude. L’escalier, la trappe étaient des mécanismes ingénieux d’ailleurs.

 

Un jour, il avait été tenté de le détruire pour être sur que personne ne viendrait plus jamais. Il y avait assez de tout ce qu’il faut pour survivre dans cet endroit, mais il avait eu un peu peur que ceux qui descendaient et qui ne le pourraient plus fassent des recherches, le trouvent, et ce serait fini de sa belle solitude. Ils le forceraient à sortir, certainement. Alors il s’était résigné à ces visites ponctuelles. Il se contentait de se cacher en pensant très fort que cela ne durerait qu’un instant, et qu’une fois que ceux qui venaient auraient fini de déposer ce qu’ils amenaient, tout redeviendrait comme avant. Mais, aujourd’hui, rien n’allait bien, il commençait vraiment à angoisser en pensant à la trappe ouverte au-dessus de lui, à l’escalier déployé, à ce qui ne se passait pas comme toujours. Pourquoi est-ce que personne ne descendait donc ? Et ce bruit, ce petit bruit. On aurait dit, non ….. il tentait de se rappeler sa vie d’avant, quand il vivait là-bas. Est-ce qu’il pouvait se rappeler quelque chose qui faisait ce bruit là ? Un ronronnement puissant, mais pas comme celui d’un animal, une machine, une machine, mais laquelle ? Un aspirateur faisait dix fois plus de bruit que cela. Une cafetière faisait de drôles de bruits, mais pas de ronronnement, ce n’était pas aussi régulier. Un… sa tête lui semblait désespérément vide de tout autre objet du monde d’avant. Il se disait que peut-être sa vieille télévision qu’il avait fini par jeter du haut de l’immeuble où il habitait un soir, tout énervé de voir que rien ne changeait, que les questions étaient les réponses et les réponses des questions, aurait pu faire ce bruit-là quand elle fonctionnait sur un espace sans chaîne. Un genre de ronronnement tranquille et inoffensif. Bien plus inoffensif que cet énervement qui l’avait décidé à s’en débarrasser et à descendre très profond, dans cet espace où il vivait aujourd’hui.

Les heures passaient, la trappe était ouverte. A un moment, il se dit qu’il ne pouvait pas rester le dos collé au mur, à attendre indéfiniment que quelque chose se passe. En même temps, il se disait que cela faisait des mois qu’il attendait que quelque chose se passe. C’était peut-être cela, cette trappe ouverte et ce ronronnement, c’était peut-être cela qu’il attendait. Alors il se déplia, ses membres craquèrent d’être resté immobile dans la même position si longtemps. Il s’étira et se dirigea à tâtons vers la trappe. Il écouta un long moment. Rien, rien d’autre que ce ronronnement régulier, qui maintenant lui rappelait …. mais lui rappelait quoi ? Il chercha longtemps un pied sur le premier échelon de l’escalier, encore dans le noir. Il monta les échelons un à un, ses yeux s’habituant à ce nouvel environnement. Il s’aperçut qu’il n’était donc pas aveugle. Il distinguait bien les marches, il voyait bien la lumière en levant les yeux vers la trappe. Prudemment, il mit ses mains sur le rebord du trou, en accrochant les rebords un peu plus élevés. Et il se rappela, d’un seul coup avant de voir la chose. Ce qui faisait ce bruit, ce ronronnement. C’était bien elle. La télé, restée sur le vide de chaîne. Le jour où il était tombé en essayant de la passer par la fenêtre. Elle était trop lourde, il avait perdu l’équilibre. Il était tombé dans le trou, passé au travers de la trappe. Comment avait-il pu oublier ?

 

 

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