Pauvreté et richesse : reconstruire nouvelles solidarités, par Danielle Mitterrand

Danielle Mitterrand est présidente de la Fondation France Libertés.

Danielle Mitterrand est présidente de la Fondation France Libertés.

 

Jeudi 30 Septembre Rodrigue Olavarria, directeur des programmes à la Fondation, animera le débat Pauvretés, misères : repenser les nouvelles solidarités, auquel participeront Maria Esther Udaeta Velasquez, ministre de l'environnement et de l'eau de la Bolivie, Sabah Abouessalam, sociologue à l'université de Rabat et Carlos Ominami, président de la fondation Chile 21

 

On ne peut parler de la pauvreté et de la misère des peuples qu’en opposition à la richesse des autres. Encore faut-il se référer à des critères de valeurs établis par des hommes trop peu fiables dans leur impartialité. L’Afrique serait pauvre ? Pauvre et misérable en quoi ? N-a-t-elle pas développé des civilisations millénaires, des cultures, des savoir-faire qui leur ont permis de vivre et d’évoluer jusqu’à ce que nous, les occidentaux, les découvrions pour exploiter leurs biens ?

Et l’Amérique Latine? Forte de ses civilisations aztèques, incas et tant d’autres qui auraient pu nous en remontrer si les barbares venus de l’Est ne les avaient pas exterminés pour s’approprier leur or, leurs pierres et leur argent. L’Asie, à cause de sa démographie, entre autres, serait-elle misérable ? Dites-moi, pauvres ou misérables de quoi ? Riches de quoi ? d’argent ?

Ces appréciations pouvaient être entendues aussi longtemps que l’obscurantisme recouvrait les esprits, mais aujourd’hui il n’est plus aucune partie du monde qui ne soit explorée, visitée, et d’où l’information se diffuse. Ces diverses civilisations millénaires sont porteuses d’enseignements inestimables, leurs sous sols sont des coffres forts recelant des richesses naturelles à n’exploiter qu’à bon escient, leurs écosystèmes sont à préserver pour l’équilibre terrien… A croire nos experts, une partie importante des richesses universelles naturelles se trouvent dans ces régions dites « moins » ou « sous développées ». Ils vont leur apprendre à devenir riches selon les principes pervers du seul qu’ils connaissent. Ainsi assistons-nous dans les pays les plus pauvres à la concentration des richesses et, par conséquent, au renforcement d’un pouvoir économique responsable des inégalités, de la diminution des droits des travailleurs, desexodes, de l’exploitation de l’homme par l’homme, d’un développement géré par une dictature de l’argent tout puissant qui enrichit les uns au détriment des autres.

Patrick Viveret dénonce« la société économiciste » qui voudrait nous faire admettre que la recherche du bien être passe d’abord par la consommation et la production, limitant l’espèce humaine à cette double vocation. « Travailler plus pour gagner plus »…et consommer à outrance ! Elle oublie volontairement deprendre en considération que la destruction de notre patrimoine écologique, la diminution des libertés individuelles et la corruption rendent impossibles la distribution effective des richesses et la solidarité entre les individus.

Cette société de la« conso-production », fondée sur le crédit, l’empruntet tutti quanti, a besoin de savoir si elle « progresse ». Aussi a-t-elle a établi un indicateur pour mesurer la richesse d’un pays : le Produit Intérieur Brut (PIB), qui prétend nous dires’il progresse ou pas. N’oublions pas cependant que seuls les flux monétaires sont pris en compte par le PIB sans désigner lacause de sa croissance : La guerre ou les catastrophes, naturelles ou pas, font l’affaire. Si l’on mesure ainsi leprogrès de l’homme, peut-on parler de développement en connaissant les « effets collatéraux » d’un système ébloui par l’argent ? Peut-on prétendre à une croissance à l’infini dans un monde fini ? Peut-on continuer à affirmer, comme le roi Midas, que nos besoins seront comblés par la richesse matérielle ?

Cette ambigüité est d’autant plus évidente que, pour prendre un exemple, la catastrophe pétrolière que l’ont vit aujourd’hui dans le Golf du Mexique fait croitre le PIB états-unien par l’intermédiaire del’embauche des pêcheurs pour le nettoyage, des ingénieurs quiessaient de contenir la fuite, des tuyaux utilisés, des bateaux loués… Dans le même registre, les séismes en Haïti et au Chili,de part les besoins en reconstruction, en soins, en modernisation desdispositifs d’urgence… sont en train de produire de la croissance ! Qui peut affirmer aujourd’hui que ces catastrophes sont bénéfiques pour l’humanité ?

De plus, les bénévolesqui nettoient les côtes en Louisiane ou ceux et celles qui ont aidé bénévolement à sauver des vies lors des tremblements de terre empêchent l’augmentation du PIB puisque leur travail n’est pas rémunéré, donc non inscrit dans la comptabilité nationale.

Et si le vrai progrès était d’avancer qualitativement d’un pas qui nous rapproche du bien vivre ?

Pourtant, tel que le visualisait Paulo Freire dans les années soixante, le passage d’une« économie de marché » vers une « société de marché » (tout se vend, tout s’achète pourvu que le marché régule) a généré une société nécrophage où l’homme est réduit, lui aussi, à la dimension de « ressource » : on peut donc l’exploiter et ceci pour son plus grand bonheur! C’est cette formule symptomatique de notre temps qui veut que travail+argent+consommation=bonheur. Cette formule voudrait devenir le modèle à suivre pour notre société mondialisée. Au Sud comme au Nord, ceci est l’objectif dit de « développement », malgré les impacts, souvent irréversibles, sur l’environnement et les sociétés. Si nous vivions tous au rythme étasunien ou européen de conso-production, nous aurions besoin d’au moins 6 planètes pour subvenir aux désirs (plutôt qu’aux besoins) de l’humanité : il est donc urgent de changer de voie !

Ces évidentes contradictions amènent les acteurs politiques, économiques et la société civique à s’inquiéter devant cette évidence de perdition. Ils ont beau créer des commissions à l’instar de la commission Sen Stiglitz, entre 2008 et 2009, suite à une demande du président français, pour proposer une autre mesure de la richesse. Ou bien la commission européenne (Eurostat), par le Programme des Nations Unies pour le Développement et même par la Banque Mondiale (indicateur ENA – épargne net ajusté, repris par la commissionStiglitz) ! Mais en prenant bien garde de ne pas aller à l’encontre des intérêts en cours.

Nous pouvons dire aujourd’hui que « l’état des lieux » est fait : il est temps de dynamiser la métamorphose que nous entamons et qui a pour but de passer enfin vers la mise en place d’une nouvelle conception politique pour l’humanité. La transformation se heurte aux mille freins liés, entre autres, au système économique qui a réussi à privatiser jusqu’aux pouvoirs politiques, troquant ainsi la recherche du bien commun pour le bien individuel tout en nous faisant croire que la technologie saura résoudre tous les nouveaux problèmes crées par notre modèle de développement. C’est ce que Riccardo Petrella appelle PPP ou la « privatisation du pouvoir politique ».

La transformation de cette société du « beaucoup avoir » passe donc par le courage politique de maitriser une économie respectueuse des « biens communs du vivant ». Il s’agit de faire apparaître dans les tableaux de bord de nos décideurs les témoins qui indiquent le chemin du « bien vivre ». Ce chemin a déjà été esquissé par la définition en 1999 des Objectifs du Millénaire du Développement, mais aussi par la mise en place progressive del’Indice de Développement Humain. L’état actuel de la pensée politique n’est pas prêt à agir en conséquence.

Pour certains d’entre nous, conscients du besoin de changer de voie, et d’opposer les valeurs de la vie aux valeurs financières, les expériences réalisées ici et ailleurs autour d’une nouvelle conception de nos richesses foisonnent. Aujourd’hui nous comptons avec des initiatives locales ou nationales dont le Produit Intérieur Doux (prise en compte de richesses non monétaires), le Bip 40 (inégalité et pauvreté), le Net National Welfare (santé sociale : éducation, santé…), le PIB vert (prise en compte des impacts écologiques de la production), sont des exemples de sortie d’une mesure aveugle sur ce qui compte vraiment pour nous tous.

Passer d’une société de « beaucoup avoir » à une société du « bien vivre » ne se fera pas naturellement, la Privatisation du Pouvoir Politique veille et saura neutraliser à temps ce« miracle ». Aussi, pour créer ce changement il faut pouvoir conjuguer dans tous les secteurs de la société, les efforts et le dynamisme de tous les citoyens informés qui se trouvent à la périphérie du système en place. Ces« périphériques », « alternatifs » et« résistants », ces expérimentateurs sociaux et ces« utopistes » sauront entrainer l’adhésion de ceuxqui sont encore ancrés dans le vieux modèle de la richesse argent.

Cette autre voie se construit peu à peu, comme une lente métamorphose qui transformenos sociétés.

Espoir ! Cette métamorphose de nos sociétés est en route !, deux constitutions politiques sud-américaines ont inscrit parmi leurs articles le droit au « bien vivre » : l’Equateur et la Bolivie, dont nous avons le plaisir de compter parmi nous sa ministre de l’environnement.

Richesse, pauvreté, misère, il faut maintenant donner du sens à ces termes qui varient selon les cultures et les modèles sociaux mais dont la définition doit prendre en compte une nouvelle approche du progrès humain privilégiant le respect de soi, de l’autre et du milieu dans lequel nous pouvons exprimer nos libertés.

Danielle Mitterrand

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