Comment être sûr que la planète pourra produire assez d’aliments pour la vague démographique du XXIe siècle ? Par Michel Griffon

Tout au long de l’histoire du monde, les sociétés ont rencontré la faim, la disette et la famine. Les causes en ont été nombreuses : la maladie, la guerre, ou périodiquement la rencontre de limites territoriales ou technologiques (production insuffisante pour une population qui augmente). Ce dernier cas est qualifié de famine malthusienne du nom de l’économiste du XVIIIe siècle qui voyait l’Europe surpeuplée rencontrer de telles limites et ne trouver de solution que dans l’immigration vers les Amériques ou dans la mise au point de technologies nouvelles, sans oublier l’importation d’aliments et les politiques commerciales. Mais c’est à la moitié du XXe siècle que la situation alimentaire la plus grave s’est manifestée, dans toute l’Asie qui, comme le disait René Dumont était, elle aussi, surpeuplée par rapport à ses surfaces et aux technologies utilisées. Un effort de recherche sans précédent a permis de diffuser la « révolution verte » (semences sélectionnées, engrais, politique massive de soutien) qui a réellement sauvé de la famine de nombreuses populations notamment en Inde et en Chine. Pendant près de cinq décennies, l’Asie et d’autres continents ont vécu sur les acquis de la révolution verte.

Au milieu du XXe siècle, il s’agissait de nourrir 3 milliards de personnes. En 2000, six milliards, ce qui fut fait. Mais en 2050, période où devrait culminer la population mondiale, il s’agira de nourrir 9 milliards de personnes qui, individuellement, mangeront beaucoup plus que chacune des personnes vivant en 1950 ou 2000. En cinq décennies, entre 2000 et 2050, il faudra avoir doublé la production alimentaire. Mais cela n’est pas évident en raison d’un grand nombre de facteurs antagonistes.

Tout d’abord, la révolution verte est « à bout de souffle » partout dans le monde. Les rendements plafonnent. Les coûts des engrais, de l’irrigation, du matériel ont augmenté et les politiques de soutien agricole ont été supprimées dans le cadre des politiques de libéralisation. Par ailleurs, les techniques utilisées atteignent gravement l’environnement : excès d’irrigation et pénuries d’eau pour l’avenir, excès d’engrais et pollutions des nappes phréatiques, excès d’utilisation de pesticides entraînant des maladies… De tout cela résulte une inflexion de la courbe mondiale de production qui diverge de la courbe à long terme d’évolution des besoins. Il aura suffi d’une forte baisse des exportations de céréales australiennes en 2008 en raison d’une sécheresse pour que les marchés mondiaux constatent avec stupeur une pénurie et fassent l’objet d’une forte spéculation à la hausse. Un même mécanisme est en place en 2010 avec la chute des exportations russes en raison de la sécheresse là aussi. Désormais, la courbe d’évolution de la production céréalière mondiale tangente dangereusement celle de l’évolution des besoins, créant des risques de tension sur les marchés.

Certes, on peut s’interroger sur les réserves foncières de la planète et sur la possibilité de mettre en culture des terres nouvelles. C’est d’autant plus nécessaire que l’Asie, dont la population va augmenter encore beaucoup, n’a plus de terres nouvelles à exploiter et aura des difficultés à accroître des rendements à l’hectare déjà très élevés. Elle est condamnée à l’importation. De même, le Maghreb, le moyen orient et l’Asie centrale n’ont pas les moyens de faire face à leurs besoins pour des raisons d’aridité, et devront importer massivement des aliments. Les Etats-Unis et l’Europe n’ont plus les réserves de productivité nécessaires pour approvisionner la totalité de ces marchés potentiels. En revanche, le Brésil, l’Argentine, la Russie et l’Ukraine ont les réserves de surface et de productivité (leurs rendements sont encore bas) leur permettant d’exporter des grains et de la viande. Les calculs que l’on a faits montrent que l’on peut espérer boucler le bilan total de la planète alimentaire, mais sans excès d’optimisme. Il faut en effet ne pas détruire la totalité de la forêt pour faire une agriculture faiblement productive. Il faudra aussi limiter la consommation de viandes élaborées à partir de grains car leur consommation en grains concurrence assez directement la consommation humaine.

Pas d’optimisme donc, car d’autres périls s’annoncent. D’abord le changement climatique qui atteindrait l’Afrique subsaharienne, la région Afrique du Nord et Asie centrale, Moyen Orient, l’Asie du Sud et sans doute le Brésil sur lequel on compte pour compenser les déficits asiatiques et méditerranéens. Jusqu’à il y a peu, on espérait que le réchauffement des régions septentrionales du Canada, de Russie et d’Europe permettrait de mettre en culture des terres nouvelles, mais on s’interroge sur la stabilité de cette éventuelle production. Dans le domaine technologique, des questions graves sont posées : la rareté du pétrole va rendre très coûteux le travail du sol (labour). Les réserves d’engrais fossiles se réduisent. Les disponibilités en eau se réduisent elles aussi. Les molécules phytosanitaires sont de plus en plus contestées. En bref, ce qui a fait le succès productif du passé est remis en cause. Il faut inventer de nouveaux modes de production. Or, aujourd’hui, les alternatives sont très peu nombreuses et il n’y a pas de voie technologique exceptionnellement productive qui se dessine.

La seule voie qui se dégage est celle d’une nouvelle révolution agricole fondée sur l’utilisation intensive des mécanismes écologiques et une complémentation par des techniques conventionnelles. Les écosystèmes sont en effet d’exceptionnelles réserves d’idées pour inventer des techniques éco- et bio-inspirées capables de permettre d’obtenir de bonnes productivités tout en ménageant l’environnement.

Il reste que entre aujourd’hui et le sommet de la vague démographique à venir, le chemin est étroit pour éviter des famines et qu’il conviendra d’être attentif à la gestion durable des écosystèmes productifs.

Michel Griffon est agronome, économiste et Directeur général adjoint de l’Agence Nationale de la Recherche. Mardi 28 Septembre il participera aux travaux du cercle reflexif "Le défi de la Terre nourricière".

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