Portraits pictaviens "Changer de voie" (15/15)

A l'occasion des débats organisés à Poitiers sur le thème "Changer de voie" du 27 au 30 septembre à l'Espace Mendès France, L'université d'été 2010, est allé à la rencontre de quinze personnes habitant Poitiers pour leur demander ce que leur inspirait l'expression "Changer de voie"Portraits pictaviens "Changer de voie" (15/15) : Stéphanie, 25 ans

A l'occasion des débats organisés à Poitiers sur le thème "Changer de voie" du 27 au 30 septembre à l'Espace Mendès France, L'université d'été 2010, est allé à la rencontre de quinze personnes habitant Poitiers pour leur demander ce que leur inspirait l'expression "Changer de voie"

Portraits pictaviens "Changer de voie" (15/15) : Stéphanie, 25 ans

 

Stéphanie, 25 ans

 

Stéphanie est vendeuse en bijouterie, dans le centre-ville de Poitiers. Fille d'agriculteurs charentais, après la bac, elle a suivit une formation agricole puis a changé de voie, et s'est inscrite en Cinéma à la fac de Poitiers. Son emploi actuel est pour elle temporaire, le projet qui lui tient à coeur est un mélange de son héritage familial, de ce qu'elle aime de sa vie citadine et de ses convictions : monter une chambre d'hôtes-table d'hôtes doublée d'une ferme pédagogique sur les terres de son enfance. Il est question d'en vivre bien entendu, mais aussi « d'éduquer la jeunesse à ce qu'est l'agriculture et à ce qu'on aimerait qu'elle devienne, en tout cas à ce que moi j'aimerais qu'elle devienne ».

De l'écologique bien entendu, mais surtout du local, «on cherche à nourrir une population internationale alors que pour moi la vraie réponse est déjà de nourrir le local. On fera moins de mal à notre terre en s'y prenant ainsi, et on s'en remettra si on ne mange plus de cerises à Noël ! D'autant que le produit n'est pas bon. » Stéphanie comprend le ressentiment des agriculteurs qui se sentent désignés comme uniques coupables mais les trouve excessifs « il y a plein de gens comme nous par exemple, qui vivons en ville, et qui savons très bien qu'ils font juste partie d'un système, qu'ils ne sont ni les méchants ni les seuls responsables ».

 

Quant aux citadins qui mangent bio « parce que c'est bien » elle pense que « c'est juste une appellation marketing, ça n'a pas fait baisser la production d'emballages par exemple. Moi ce que j'appelle bio, c'est manger sain, équilibré et surtout des bons produits. »

Des engrais, Stéphanie rappelle qu'il en existe des naturels et que l'engrais comme système n'est pas condamnable, c'est son utilisation à outrance qui est désastreuse : « le rééquilibrage se fera très lentement, on va mal manger pendant encore un bon moment mais on doit commencer maintenant à assainir les terres pour obtenir un résultat plus tard ».

Sur la question des OGM Stéphanie est plutôt blasée,

« de toutes façons c'est déjà ce que l'on a des graines stériles. Aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours vu mon père, tous les ans, racheter des graines et je ne comprenais pas pourquoi. Simplement, avant ça ne se disait pas, on en parlait pas. On le voit dans le film de Colline Serreau, Solutions locales pour désordre global, c'était un travail de femme de choisir les graines et ces métiers là ont disparu depuis bien longtemps. Je ne connais aucun agriculteur qui sélectionne lui-même ses graines. Mon père cette année, il lui restait une semence d'il y a deux ans et elle ne vaut plus rien. »

 

Cette vision de l'agriculture n'est pas du tout celle de sa famille. C'est en venant « en ville » qu'elle s'est mise à manger bio, pour essayer de retrouver un peu de la qualité à laquelle elle était habituée. Passée à l'autre bout de la chaîne de production, Stéphanie a changé d'opinion, et est bien décidée à entraîner le patriarche dans son projet. Toute une éducation à remettre en question, une pression sociale et le même rendement à obtenir, mais le père, à la tête d'une petite exploitation et essayant depuis des décennies de maintenant un fragile équilibre, n'est pas totalement opposé au projet. Stéphanie rêve d'une production maraîchère qui permettrait de fournir la table d'hôtes et de vendre localement. Du côté de la ferme pédagogique il faudra des animaux de « races anciennes » et surtout des installations permettant de montrer aux visiteurs comment l'ensemble fonctionne.

A échelle globale, ce genre d'initiatives permettraient pour Stéphanie de changer de voie, petit à petit, de rendre leurs cultures vivrières locales aux pays pauvres :

« Les habitations ont pris le pas sur les zones cultivables et dans d'autres régions des zones entières, abandonnées, ne sont plus exploitées. Il faut changer de voie ! Il n'y a pas de solution globale, nous sommes trop nombreux à présent. Les seules solutions à long terme, qui ne détruisent pas la terre, sont locales. Bien sûr c'est utopique et c'est facile à dire, mais il faudrait que les gens se nourrissent localement. On a détruit les cultures vivrières en usant de notre pouvoir pour les faire passer à la monoculture. Nous les rendons pauvres, et nous ça nous arrange, par nous je veux dire les pays dits riches ».

 

Entretien réalisé à Poitiers (été 2010) par Marine Sentin et Sébastien Gaudronneau

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