Portraits pictaviens "Changer de voie" (6/15)

A l'occasion des débats organisés à Poitiers sur le thème "Changer de voie" du 27 au 30 septembre à l'Espace Mendès France, L'université d'été 2010, est allé à la rencontre de quinze personnes habitant Poitiers pour leur demander ce que leur inspirait l'expression "Changer de voie"Portraits pictaviens "Changer de voie" (6/15) : Laurent, 49 ans

A l'occasion des débats organisés à Poitiers sur le thème "Changer de voie" du 27 au 30 septembre à l'Espace Mendès France, L'université d'été 2010, est allé à la rencontre de quinze personnes habitant Poitiers pour leur demander ce que leur inspirait l'expression "Changer de voie"

Portraits pictaviens "Changer de voie" (6/15) : Laurent, 49 ans

 

Laurent, 49 ans

 

Laurent ne travaille plus depuis un an et demi. Responsable d'une association dans le domaine de l'environnement, il organisait la mise en place d'outils d'évaluation. La baisse des financements publics, l'éclatement du réseau national, pour de nombreuses raisons cumulées l'association a cessé d'exister. Laurent a cherché du travail et dit en riant attendre la cinquantaine « aujourd'hui à cinquante ans on rentre dans des dispositifs, pas à 49. Un employeur va me voir comme quelqu'un de plus cher, de plus difficile à gérer. Peut-être faudra-t-il que je monte une entreprise dans le domaine que je connais ou en changeant complètement de voie. »

Laurent n'a pas chômé pendant un an et demi, en parallèle de ses recherches d'emploi, il s'est occupé du Club de poker de Poitiers dont il est trésorier et qui regroupe une centaine de personnes : « Le jeu m'intéresse vraiment mais au poker l'argent est presque un prétexte, ce qui me motive c'est être le meilleur ! Mais en vivre... il ya quelque chose qui me gêne un peu moralement. »

 

Cette pause professionnelle aura aussi été l'occasion de vivre plus avec ses enfants. Un changement de voie en entraînant un autre Laurent a aussi renoué avec le célibat après vingt années en couple. Père de trois enfants, en garde alternée, il trouve dans ce nouveau modede vie le moyen de « retrouver de l'autonomie », l'occasion de « réapprendre à gérer une maison, c'est ce que j'explique à mes garçons qui ne font que ce qu'on leur demande, rien de plus, et quand ils le veulent, contrairement à ma fille qui a toujours été indépendante. Je leur explique que leur liberté c'est aussi d'être autonome sur toute les questions domestiques ».

Des changements de voie, qui malgré les difficultés inhérentes, matérielles ou affectives, sont autant d'occasions de reconquêtes.

 

Sur la question collective Laurent est plus inquiet. Le retour des idéologies religieuses, la destruction du bien commun :

« un changement de voie collectif serait que l'homme prenne conscience de sa mortalité et réalise qu'il a une planète à gérer plutôt que de se battre pour une religion, une idéologie, ce serait revenir à notre nature première, nous ne sommes que des êtres mortels. Il faut essayer d'être le plus grand possible mais tout en sachant que nous ne sommes que cela... L'être humain a besoin de manger, d'avoir chaud, de pouvoir se soigner, de pouvoir se déplacer, et de pouvoir communiquer, c'est à peut près tout. J'ai du mal à admettre qu'on ne soit pas capable d'organiser cela, de subvenir à ces besoins primordiaux, et pour le reste que chacun fasse ce qu'il veut. Si on satisfaisait aux besoins vitaux rien n'empêcherait derrière d'avoir une économie qui soit libérale, que ceux qui veulent plus le fassent, mais pas sans garantir l'essentiel collectivement. Sur ces questions il faut une réponse de la société. Actuellement des fortunes se font sur des produits de première nécessité pour les populations. Il faut instaurer des exceptions qui ne soient pas négociables. » Laurent précise qu'il a bien conscience que cette ambition reste difficile à définir concrètement mais fait confiance aux futures générations « le deuxième point pour changer de voie collectivement, il me semble, serait d'accélérer sur les questions environnementales. Je suis né dans les trente glorieuses, à l'époque nous n'avions aucune inquiétude, c'était une période de prospérité, c'était génial ! Nos enfants eux sont nés dans la peur. Ces mômes savent depuis qu'ils sont nés que la planète est en danger. Mon fils de onze ans dit qu'il faut construire un vaisseau spatiale pour aller voir ailleurs ! Eux prennent le bus, s'opposent à la voiture, font attention à la lumière, ils font attention à tout ! Quand il seront adultes je ne sais pas ce qu'ils produiront mais cela va être intéressant. Nous les adultes n'acceptons pas l'idée de décroissance, nous avons du mal avec la notion de responsabilité individuelle. Il y a une histoire que j'aime beaucoup et qui me fait penser à l'état d'esprit de mes enfants. Au milieu d'une jungle en flamme, se trouve, vautré dans un mare, un éléphant. Il regarde, protégé qu'il est des flammes, l'incendie avec indifférence. Il remarque le manège d'un minuscule colibri qui vient remplir son bec d'eau dans la mare puis va lâcher son eau sur l'incendie. A la centième navette du colibri, l'éléphant s'adresse à lui : "tu ne parviendras jamais ainsi à éteindre l'incendie !" Le colibri le regarde et répond : "je fais ma part !"»

 

Entretien réalisé à Poitiers (été 2010) par Marine Sentin et Sébastien Gaudronneau

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