Portraits pictaviens "Changer de voie" (12/15)

A l'occasion des débats organisés à Poitiers sur le thème "Changer de voie" du 27 au 30 septembre à l'Espace Mendès France, L'université d'été 2010, est allé à la rencontre de quinze personnes habitant Poitiers pour leur demander ce que leur inspirait l'expression "Changer de voie"Portraits pictaviens "Changer de voie" (12/15) : Raji, 56 ans

A l'occasion des débats organisés à Poitiers sur le thème "Changer de voie" du 27 au 30 septembre à l'Espace Mendès France, L'université d'été 2010, est allé à la rencontre de quinze personnes habitant Poitiers pour leur demander ce que leur inspirait l'expression "Changer de voie"

Portraits pictaviens "Changer de voie" (12/15) : Raji, 56 ans

Raji, 56 ans

 

Parler de changements de voie dans la cas de Raji relève de l'euphémisme. Raji est installée à Poitiers depuis 1998 et travaille actuellement dans la restauration, mais en Inde elle a été institutrice pendant dix ans. Titulaire d'une licence de mathématiques, l'équivalence ne lui a pas été accordée (elle n'est possible entre ces deux pays qu'à partir du Master). Née dans un ancien comptoir français, son mariage, arrangé par les parents, la conduit en France après deux ans de démarches administratives (au cours desquelles elle suit trois mois de cours payants à l'Alliance française) où la famille de son mari vit depuis trois générations, et en 1986 Raji devient française.

Premier changement de voie radical donc, envoyée dans un pays dont elle parle à peine la langue Raji apprend toute seule et postule un an après son arrivée à un concours d'entrée à la Poste, elle réussit toutes les épreuves sauf le français. Dans les Maisons pour tous, Raji s'inscrit aux cours et passe le Brevet par correspondance en 1994 à quarante ans « et j'ai toujours l'idée de passer mon baccalauréat, peut-être à soixante ans ! »

Raji estime que l'apprentissage de la langue est essentiel « on vit ici et pour exprimer nos difficultés on a besoin d'une langue. Je peux écrire un livre en tamoul sur mes problèmes, mais j'ai besoin que les gens autour de moi me comprennent. Les cours de langues, j'aimerais ça, c'est même indispensable. Je connais des personnes que je dois accompagner pour traduire chez le dentiste par exemple. Mais j'insiste à chaque fois : essaye d'apprendre, au moins pour la santé, pour l'école des enfants. »

 

Raji raconte les changements de voie à répétition pour trouver du travail et la difficulté parfois générée paradoxalement par les emplois aidés depuis 1990 « ce sont des temps partiels et à l'époque on avait pas le droit d'avoir un deuxième employeur. Au départ pour s'intégrer ça aide mais ensuite ça ne donne pas de stabilité. » Une même entreprise va prendre en contrat aidé une personne pendant 2 ou 3 ans à qui succédera une autre personne avec le même type de contrat et si l'apprentissage se fait pour l'employé il n'a pas l'occasion de le faire fructifier.

 

En Bretagne, du temps de son mariage, Raji avait passé deux diplômes en cuisine et travaillait en crèche et en école. Avec deux enfants à charge il lui a fallu trouver un emploi avec des horaires compatibles, Raji change à nouveau de voie et se met à chercher un emploi à domicile. Elle devient famille d'accueil pour un jeune enfant qui restera trois ans avec elle. Une fois divorcée et installée à Poitiers Raji demande a accueillir des enfants en journée, mais pour obtenir l'agrément il faut garantir un salaire fixe au sein du foyer, soit être en couple. Du côté de la garde d'enfants plus traditionnelle, dans son nouveau quartier les gens n'en ont pas besoin, ils n'en n'ont pas les moyens ou ne travaillent pas. Il est arrivé, « rarement » précise-t-elle, que certaines mères demandent à ce qu'il n'y est pas d'autres enfants d'origine étrangère chez Raji ou exigent de voir ses diplômes pour vérifier qu'elle puisse faire de la cuisine française... Envoyée comme aide à domicile chez des personnes âgées, la porte est restée fermée une fois, le bénéficiaire exigeant qu'on lui envoie « une française ».

 

Mais Raji continue à tracer sa voie et a transmis son endurance à ses deux grands fils, l'un futur médecin et le second ingénieur diplômé qui prépare un troisième cycle de management.

Raji souhaiterait simplement qu'il y est moins de suspicion envers les personnes d'origine étrangère « Changer de voie serait reconnaître les compétences d'une personne quelle que soit son origine. »


Entretien réalisé à Poitiers (été 2010) par Marine Sentin et Sébastien Gaudronneau

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