Portraits pictaviens "Changer de voie" (14/15)

A l'occasion des débats organisés à Poitiers sur le thème "Changer de voie" du 27 au 30 septembre à l'Espace Mendès France, L'université d'été 2010, est allé à la rencontre de quinze personnes habitant Poitiers pour leur demander ce que leur inspirait l'expression "Changer de voie"Portraits pictaviens "Changer de voie" (14/15) : Yacine, 38 ans

A l'occasion des débats organisés à Poitiers sur le thème "Changer de voie" du 27 au 30 septembre à l'Espace Mendès France, L'université d'été 2010, est allé à la rencontre de quinze personnes habitant Poitiers pour leur demander ce que leur inspirait l'expression "Changer de voie"

Portraits pictaviens "Changer de voie" (14/15) : Yacine, 38 ans

Yacine, 38 ans

 

 

Yacine, restauratrice, dirige le restaurant La Sénégauloise. Installée à Poitiers depuis une dizaine d'années, elle met toute son énergie dans son travail : « Changer de voie ? dans mon métier, on est un peu éternellement au commencement. »

Initialement Yacine est venu en France pour faire des études de droit et concrétiser le rêve de son père :

« mon père était commissaire de police. Nous étions neuf enfants, et les neufs enfants devaient passer le concours de police et faire des études de droit. Petite, j'aimais beaucoup cuisiner, je me retrouvais toujours à la cuisine. J'ai grandi en Afrique, où on est obligées de connaître la cuisine, de savoir comment on tient une maison. La femme d'origine est femme au foyer. Mais mon père était un peu révolutionnaire, il ne voulait pas entendre parler de cette histoire de femme au foyer, garçons et filles étaient au même niveau ! Petite, je rêvais d'être femme au foyer, dans ma tête ça nous valorisait, mais à l'heure actuelle, me concernant, j'ai totalement changé d'optique, changé de voie ! »

 

Le père décède avant que ses enfants n'aient eu le temps de réaliser ses ambitions, et chacun a du se débrouiller. Yacine change de voie et fait la plonge et le service pour subvenir à ses besoins puis « à Poitiers, j'ai rencontré une dame qui tenait un restaurant camerounais et qui a bien voulu m'apprendre le travail et me payer une formation. J'ai eu mes diplômes et j'ai continué à la suivre, ensuite elle m'a laissé son restaurant. »

Yacine à la tête de « l'Akiba », assiste à la désertion des clients « qui avaient la nostalgie de la dame qui était là avant. » Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que maintenant, Yacine a un véritable fan-club. Ce changement de voie, elle le doit à sa décision de s'approprier définitivement le lieu. Le nom initial Aquiba veut dire merci dans une langue camerounaise,

« moi je suis sénégalaise et même si je voulais dire merci à la personne qui m'a ouvert les portes, je ne me retrouvais pas trop dans ce nom, je ne me sentais pas à l'aise dans cette identité là. J'ai réfléchis à l'identité de mon commerce, à l'identité de ce que je savais faire avec les plantes, les fleurs, les épices et à ma façon de cuisiner, apprise par ma grand-mère. Je suis mariée avec un poitevin, c'est mon complémentaire qui m'a aidée à trouver ma voie, en me disant, je suis un gaulois qui aime manger la vieille cuisine gauloise et toi tu es sénégalaise, alors pourquoi ne pas l'appeler la Sénégauloise.» Ce nom a plu à Yacine, parcequ'il « rend honneur aussi à nos deux enfants métisses qui sont l'avenir, le métissage, le brassage multi-ethnique et multi-culturel ».

 

Maintenant Yacine a trouvé sa voie et est optimiste bien qu'il soit parfois encore difficile de s'acquitter des charges. Mais elle insiste « moi je ne demande pas qu'on enlève toutes les charges, parce qu'on est bien contents d'avoir des infrastructures, des routes propres et surtout d'avoir la sécurité sociale. la France m'a tendu lamain, et je me suis engagée en partageant ma culture, à ne pas prendre seulement. »

 

Yacine aimerait simplement que les démarches administratives soient allégées, que les remboursements de frais de santé, ne se transforment pas à chaque fois en parcours du combattant.

Pour changer de voie, il faudrait juste un système un peu plus équitable pour les chefs de petites entreprises, qui comme elle, travaillent jour et nuit, sans horaires fixes, et qui ont parfois besoin d'une aide ponctuelle. Yacine aimerait aussi que l'on accompagne mieux les jeunes entrepreneurs :

« on ne peut pas devenir commerçant, du jour au lendemain. Comme on dit en Afrique, chacun ne peut pas avoir un stylo et être derrière un bureau ! Avec le chômage, on pousse les gens à créer des entreprises mais on ne leur explique pas bien les différences entre les statuts, entre les charges, ni qu'il s'agit de prévisionnels. Donc avant même qu'ils comprennent, ils ont peur et mettent la clef sous la porte. J'ai des collègues qui ne savent toujours pas pourquoi ils sont à la Chambre du commerce ou à la Chambre des métiers. »

Yacine, tenace, a décidé de comprendre, de suivre sa voie « je ne vois pas encore véritablement de salaire, mais je vois que les gens viennent et c'est un bon début, ça me permet de rembourser les crédits que j'ai négocié avec ma banque » et dans un éclat de rire, précise « maintenant ils sont gentils avec moi ! Ils viennent même manger ! »

 

 

Entretien réalisé à Poitiers (été 2010) par Marine Sentin et Sébastien Gaudronneau

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