L'Afrique face aux défis d'une nouvelle voie: le défi du leadership

Un texte de Koffi Ahadzi Nonou, recteur de l'Université de Lomé.« L’Afrique noire est mal partie », prophétisait René Dumont, il y a de cela bientôt un demi-siècle. Cinquante ans après la naissance de la plupart des Etats africains à la souveraineté internationale, force est, hélas ! de constater que la prophétie s’est confirmée.

Un texte de Koffi Ahadzi Nonou, recteur de l'Université de Lomé.

« L’Afrique noire est mal partie », prophétisait René Dumont, il y a de cela bientôt un demi-siècle. Cinquante ans après la naissance de la plupart des Etats africains à la souveraineté internationale, force est, hélas ! de constater que la prophétie s’est confirmée. Donnant écho aux propos de René Dumont, d’autres spécialistes du continent ont pu soutenir qu’il était « déboussolé », « étranglé » voire « en panne ». Terre de fléaux (analphabétisme, maladies endémiques, pauvreté, corruption, famines, sécheresse, sous-industrialisation, urbanisation anarchique, mortalité infantile élevée, faible espérance de vie, etc.), l’Afrique crie en effet misère et semble totalement désemparée. A la traîne de tous les autres continents, elle donne d’elle-même le spectacle d’un « bateau ivre ». Ballotée au gré des flots, son destin semble lui échapper, car depuis cinq décennies, ses élites gouvernantes se montrent incapables de prendre en mains les destinées de leurs peuples.

Selon une définition empruntée à C. WRIGHT MILLS, il faut entendre par élites « ces cercles politiques, économiques et militaires qui, dans un ensemble complexe de coteries entrecroisées, partagent les décisions d’importance au moins nationale. Dans la mesure où les évènements nationaux font l’objet de décisions, l’élite du pouvoir est l’ensemble des personnes qui les prennent »#.

En fait, l’histoire de toutes les sociétés qui ont réussi leur développement économique et social montre que celui-ci s’est toujours accompli sous la conduite d’une telle élite qui doit former une minorité éclairée. C’est elle qui doit servir de leader à la masse. Or sur le continent noir, depuis l’accession à l’indépendance de la plupart des Etats en 1960, cette « minorité créatrice » pour reprendre expression d’Arnold Toynbee# a malheureusement fait défaut. Il n’est dès lors pas étonnant que l’Afrique donne d’elle-même cette image affligeante d’un continent en perdition, surtout dans sa partie sub-saharienne. Si elle doit « changer de voie », elle devra d’abord impérativement relever ce défi du leadership.

I / UN LEADERSHIP DECEVANT

Deux périodes peuvent être notées à cet égard : celle de la première partie des indépendances (1960-1990) et celle qui court de 1990 à nos jours.

Aux illusions de la première phase répondent en écho les mirages de la seconde.

Les illusions du développementalisme

Le développementalisme se présente comme ce courant de pensée qui établit un lien de cause à effet entre le niveau de développement économique et social et l’accès à la démocratie libérale et qui soutient que, dans la phase d’accumulation du capital, il faut un pouvoir fort pour impulser le développement.#

Dès les premières années des indépendances, les élites africaines se sont rapidement laissées séduire par cette idéologie et se sont engagées avec empressement dans la voie de la dictature présentée comme le seul mode de gouvernance capable de conduire leurs peuples sur la voie radieuse de la modernisation politique et économique. Sous l’angle politique, la modernité passait par l’édification d’Etats-Nations dotés de populations homogènes aux lieu et place des assemblages hétéroclites d’ethnies hérités de la période coloniale. Des politiques dites d’unité nationale soutenues par la création de partis uniques furent lancées à cette fin. Rassemblées au sein de ces « creusets », les masses devaient apprendre à vivre ensemble sous la férule des fondateurs des partis qualifiés de « Pères de la Nation ». Quasi déifiés dans les partis, ces « Hommes Providentiels » s’assuraient une mainmise complète sur l’appareil d’Etat en cumulant les pouvoirs de Chef d’Etat et de Chef de Gouvernement tout en détenant directement certains portefeuilles ministériels. Parés de toutes les vertus, ces « Guides Messianiques » étaient devenus des archétypes chargés d’inculquer à leurs peuples les vertus nécessaires à la vie dans une société idéale. Dès lors s’étaient organisé autour d’eux un culte de la personnalité destiné à les célébrer comme autant de « Messies » envoyés par Dieu pour sortir leurs peuples des ténèbres.

Sous l’angle économique, ce système de pouvoir personnel s’appuyait sur le dirigisme économique, c’est-à-dire une stratégie de développement fondée sur une omniprésence de l’Etat dans l’organisation des activités économiques au moyen de la planification, des nationalisations, des subventions publiques, etc. Dans l’agriculture, s’inspirant du modèle asiatique, des politiques dites de révolution verte furent lancées car « le succès de notre développement réside dans celui de l’agriculture… Notre industrialisation devra s’appuyer essentiellement sur notre production agricole qui aura dépassé le niveau de l’autoconsommation »#. Dans le secteur secondaire, pour favoriser l’industrialisation, des programmes de substitution d’importation furent lancés à grand frais par l’implantation d’unités de transformation venant s’ajouter aux usines d’extraction de matières premières.

Mais dès la fin des années 1970, cette politique de modernisation conduite par les « dictatures du développement » a montré ses limites. Loin du verbe hyperbolique proclamant l’unité nationale et le développement économique, ces dictatures n’ont laissé derrière elles que d’immenses champs de ruines. Ainsi en matière de libertés publiques l’avènement du parti unique a emporté un certain nombre de conséquences négatives. D’abord, il a constitué une entrave à la liberté d’association. Outre le fait qu’il a empêché la formation de tout autre parti, il s’est soldé généralement par l’interdiction de toute activité associative, syndicale notamment, en dehors de ses structures. Par ailleurs, exceptés les partis d’avant-garde communistes tels que le Parti Congolais du Travail et le Parti de la Révolution Populaire du Bénin qui regroupaient une élite, il a abouti à l’embrigadement forcé de la population par l’adhésion obligatoire obtenue par les cotisations prélevées d’office sur les salaires ou par la subordination de toute prestation administrative à la présentation de la carte du parti L’existence du parti unique s’est soldée ensuite par la proscription, en droit ou en fait, de toute liberté d’opposition considérée comme nuisible à l’unité nationale et à l’effort de développement. De la même manière, elle a sonné le glas à la liberté de la presse ainsi que celui de la liberté d’opinion et de parole. Les citoyens sont alors devenus une masse aphasique qui ne retrouvait le droit à la parole que pour adresser aux gouvernants des louanges dithyrambiques inversement proportionnels à leurs mérites réels.

Afin de préserver cette hégémonie sans partage du parti unique, les dirigeants ont mis en place d’impressionnants mécanismes de répression qui frappaient tous les dissidents notamment par leur arrestation et leur détention arbitraire. Le Professeur René DEGNI-SEGUI note à cet égard que « la période de monopartisme connaît des vagues successives d’arrestations et de détentions consécutives à des putschs ou tentatives, qu’ils soient réels ou imaginaires »#. En fait, cette répression ne s’exerçait pas que dans le cadre de la découverte de complots imaginaires ou réels. Elle frappait indistinctement tout le monde, car en dictature du développement, le règne de la loi garante des libertés individuelles est une notion complètement inconnue.

Dans le domaine économique la faillite des « dictatures du développement » est tout aussi patente. Selon J. Giri « On ne compte plus en Afrique les projets industriels lancés par les gouvernements africains eux-mêmes et basés sur des anticipations délirantes de la demande, sur un développement-fiction qui ne s’est évidemment pas réalisé ou sur le raisonnement fallacieux que, les besoins de l’Afrique étant immenses, on ne risquait pas de voir trop grand en concevant les projets, oubliant que l’industrie n’était pas une activité philanthropique mais avait un objectif plus modeste : celui de satisfaire une demande solvable… On ne compte pas les projets dont l’analyse économique la plus sommaire montrait à l’évidence qu’ils avaient tellement de handicaps au départ qu’il était vain d’espérer que les entreprises puissent être un jour compétitives sur les marchés nationaux ou sur les marchés mondiaux »#. Le résultat en est que le continent est jonché de « cadavres industriels » parmi lesquels on peut mentionner le plan sucrier ivoirien de la fin des années 1970, l’industrie sidérurgique nigériane (1977), la réalisation du projet de cellulose au Cameroun (Cellucam, 1975), la construction du barrage d’Inga au Zaïre (1969-1976), la construction d’une raffinerie de pétrole au Togo (1978-80), etc.

Ces exemples qui peuvent être multipliés, montrent que l’interventionnisme étatique s’est caractérisé par une politique de gâchis organisée qui a laissé derrière elle une riche faune d’ « éléphants blancs », c’est-à-dire des projets pharaoniques tous plus irréalistes les uns que les autres.

Que de tels projets, qui défient le bon sens, aient pu être conçus et surtout réalisés, ne peut être compris si l’on ne prend pas en compte le phénomène de la corruption dans lequel sont impliqués aussi bien les élites nationales que les investisseurs locaux ou étrangers. C’est ce qui explique que l’aval politique leur soit donné sans sourciller. La déclaration suivante du Président Eyadéma du Togo est particulièrement éclairante à ce sujet : « Nous savons qu’à l’étude des dossiers qui leur sont soumis (aux cadres administratifs) avant la réalisation des projets, ce qui compte pour eux, c’est avant tout leur intérêt personnel, les pots de vin, les commissions que les promoteurs leur verseront… Ils ne tiennent compte ni de l’intérêt du peuple ni de la rentabilité du projet »#.

Outre les conséquences économiques et financières catastrophiques qu’entraîne la corruption, elle aggrave la pauvreté car elle favorise le détournement au profit de quelques-uns de sommes considérables qui auraient pu être utilement consacrées à l’amélioration des conditions de vie des couches les plus défavorisées représentant une grande majorité de la population, par la construction de logements décents, d’hôpitaux, d’écoles, de dispensaires, etc.#

Ainsi donc, aussi sûrement que les greniers vides, la prolifération des éléphants blancs par suite de la corruption qu’elle entretient dans son sillage, porte une atteinte grave aux droits de l’homme en Afrique, et particulièrement au droit à la dignité, car l’extrême pauvreté constitue un facteur handicapant pour la réalisation de ce droit. La solution libérale s’est alors présentée comme l’ultime recours.

Les mirages du libéralisme

Revenant sur leur choix idéologiques autoritaires à partir des années 1990 et à la faveur du vent d’Est, les élites africaines, fortement contestées par leurs peuples et fermement incitées par les bailleurs de fonds parmi lesquels l’Union Européenne et les institutions de Breton Woods, ont opté pour une modernisation politique et économique fondée sur le libéralisme.

Les partis uniques ont été alors mis hors-la-loi au profit du multipartisme paré de toutes les vertus. C’est ainsi que dans beaucoup de pays le nombre de partis dépasse aujourd’hui allègrement la centaine (exp : Bénin) pour atteindre parfois plus de deux cents (exp : République Démocratique du Congo). Parallèlement à la reconnaissance du pluralisme partisan, des institutions politiques fondées sur la séparation des pouvoirs et le respect des droits de l’homme ont été constitutionnalisées conformément aux standards de la démocratie libérale devenus quasi-universels. L’Etat de droit au sens substantiel est donc devenu la norme de référence en matière d’organisation du pouvoir politique.

Sur le plan économique, le dirigisme désormais voué aux gémonies fut sacrifié sur l’autel du prêt-à-porter libéral de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International. Les voies du développement économique et social passent dorénavant par l’application drastique des recettes du libéralisme : fermeture ou privatisation des entreprises publiques, dérégulation de certains secteurs d’activités monopolistiques par leur ouverture aux privés (électricité, eau, téléphone), libéralisation des prix des produits de première nécessité (riz, blé, maïs), des tarifs de certains services publics (électricité, eau, transport), du régime de l’importation, des conditions d’embauche et de licenciement, etc.

Près de vingt ans se sont passés depuis que les élites africaines se sont opportunément converties à la religion libérale dont elles appliquent les dogmes avec une frénésie qui n’a d’égal que le zèle déployé naguère pour soumettre leurs peuples au décalogue du développementalisme. Et pourtant le miracle promis tarde à se réaliser. L’Afrique continue de s’enliser. Les institutions libérales dont elle s’est dotée ont, certes favorisé quelques avancées par une relative libéralisation de la vie politique. Mais la médaille a son revers. Ainsi les mêmes institutions attisent de plus en plus les conflits (guerres civiles, troubles sociaux, massacres…) par l’organisation d’élections la plupart du temps truquées (voir les exemples récents du Kenya (2008) et de la Guinée (2010), les violations massives des droits de l’homme (cf République Démocratique du Congo, Rwanda, Zimbabwe à titre d’exemples), la pratique systématique des discriminations ethniques (Kenya, Togo, Tchad, Centrafrique) accompagnée d’une mauvaise redistribution des richesses nationales accaparées par les élites membres de l’ethnie politiquement dominante.

Sur le plan économique, l’adoption des mesures préconisées par le FMI et la Banque Mondiale a certes permis d’assainir quelque peu la situation dans beaucoup de pays surtout en ce qui concerne les services et les entreprises publics. Mais il faut bien voir que, dans l’ensemble, les recettes libérales n’ont pas mis fin au marasme Economique hérité de l’époque du dirigisme. L’on peut citer en ce sens une étude réalisé par la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique, en 1999. En se servant des statistiques fournies par la Banque Mondiale, des experts consultants ont calculé des variations annuelles moyennes avant et après l’ajustement. Les résultats obtenus se révèlent particulièrement décevants : détérioration du ratio investissement PIB (de 20,6 à 17, 1) diminution du taux de croissance du PIB (2,7 à 1,8), aggravation du ratio déficit budgétaire PIB (de 6,5 à 7,5) alourdissement du service de la dette (de 17,5 à 23,4).

Ces différentes statistiques sont tellement éloquentes. Elles montrent très bien que l’application des recettes libérales est insuffisante pour favoriser le développement tant souhaité par les élites africaines. Il semble même qu’elle concourt à la décapitalisation du continent puisque d’après certaines analyses, les transferts nets de ressources de la Banque Mondiale et du FMI « aux pays africains sont négatifs depuis de nombreuses années ». D’après certaines indications chiffrées en la matière on peut évaluer les transferts négatifs du seul FMI à 4 milliards de dollars entre 1984 et 1990. En clair, cela veut dire que pendant cette période, l’Afrique, économiquement et financièrement à genoux, a néanmoins donné à cette institution plus d’argent qu’elle n’en a reçu et que les nouveaux prêts accordés ont servi au remboursement des anciens. Certes, depuis quelques années cette anomalie semble avoir cessé par l’adoption de mesures correctrices, mais le marasme économique et financier demeure prégnant et, inévitablement, il provoque des conséquences sociales désastreuses.#

« En effet, il devient maintenant de plus en plus évident que la situation sociale se dégrade sous bien des aspects »#. C’est en ces termes que la Banque Mondiale constate le phénomène de paupérisation sociale progressive que subit l’Afrique depuis le début des années 1980.

Parmi les aspects les plus notables, la Banque souligne « l’aggravation du chômage déclaré (qui) devient très préoccupante dans presque tous les pays africains »#. Selon ses conclusions, « ce phénomène est dû en partie à l’urbanisation qui transforme le sous-emploi rural en chômage urbain déclaré »#. A cela, il importe d’ajouter les nombreuses fermetures d’usines souvent justifiées, et l’interruption des recrutements dans la fonction publique sur demande du FMI et de la Banque Mondiale.

La progression du chômage s’est accompagnée d’une baisse constante du niveau de vie des populations mesuré en termes de produits national brut par habitant. En effet, le PNB a connu une croissance annuelle moyenne négative de 2,8% entre 1980 et 1987. La situation est loin de s’être améliorée depuis lors puisqu’en 1993, le PNUD admettait que « les trois quarts des pays sub-sahariens qui ont procédé à des programmes d’ajustement ont subi une baisse de leur revenu par habitant »#

L’échec des politiques pratiquées par les élites dirigeantes africaines pendant les cinq décennies d’indépendance est patent. Manifestement, il faut changer ce qui n’a pas marché.

II / UN LEADERSHIP A REINVENTER

Face aux déceptions du leadership de ces cinquantes dernières années, il est urgent de réfléchir sur la mise en place d’un nouveau leadership car telle est la condition sine qua non pour que l’Afrique puisse enfin trouver sa voie. En effet « quiconque a vécu et travaillé en Afrique, sait que ce continent a avant tout des problèmes d’organisation, de motivation, de contrôle et de production qu’aucune idéologie politique ne résoudra »#. Ces problèmes ne peuvent trouver de solutions satisfaisantes que sous l’impulsion de ce que Roger Gérard SCWARTZENBERG appelle une « élite modernisante ».

L’émergence d’une « élite modernisante »

A la place de cette élite, a poussé comme un chancre, ce que Arnold Toynbee appelle une « minorité dominante », ce qui correspond dans le contexte africain à une élite corrompue, avide d’avantages matériels, plus soucieuse de proclamer ses droits que de faire face à ses lourdes responsabilités historiques. René Dumont déplorait en effet que « Pour trop d’élites africaines…, l’indépendance a consisté à prendre la place des Blancs et à jouir des avantages souvent exorbitants jusque-là concédés aux coloniaux ».

Faute donc de cette élite prométhéenne, l’Afrique a été privée de « l’étincelle qui déclenche le peuple et l’aide à édifier le monde nouveau »#. Aussi comme le souligne M. Amadou Mahtar Mbow, ancien Directeur général de l’UNESCO, dans bon nombre de pays africains, l’on peut noter une absence d’ « enthousiasme créateur » et « l’on a le sentiment que notre destin nous échappe de plus en plus, que nos gouvernements sont plus préoccupés par les problèmes du quotidien que par une action et une vision qui permettraient à nos peuples d’assurer la plénitude de leur destin et de leur dignité. Aujourd’hui tout se passe comme si nos sociétés étaient bloquées et que leur sort ne dépendait que d’interventions extérieures à caractère économique ou financier. Or, un pays ne peut assurer son avenir dans de telles conditions »#. La situation économique et sociale actuelle désastreuse de l’Afrique le prouve à suffisance.

Une condition paraît nécessaire à l’émergence de cette élite : que l’éthique imprègne dorénavant son action. Pour gouverner les hommes, il faudrait des dieux disait J.J. ROUSSEAU. Il serait cependant trop naïf d’attendre que l’Afrique soit dirigée par une élite composée de saints hommes. Hormis dans une hypothétique cité céleste, aucune société terrestre n’a jamais connu une telle félicité. C’est pourquoi l’éthique à laquelle nous en appelons repose sur le patriotisme, non point celui qui pousse les dirigeants à alimenter des guerres contre d’autres nations pour nourrir je ne sais quel rêve de grandeur nationale, ni à exacerber l’orgueil de leurs citoyens en les incitant à un chauvinisme débridé. Le patriotisme dont nous parlons consiste tout simplement à aimer son pays, son peuple en recherchant son bonheur avec zèle, avec empressement.

Il doit, par exemple, servir de fondement à la politique étrangère des Etats africains. Ainsi l’intérêt national doit-il l’emporter sur tout intérêt égoïste ou étranger au continent.

Or le spectacle auquel nous a habitué l’élite africaine est souvent de faire passer ses propres alliances avec les puissances extérieures au continent avant toute autre considération. Ainsi en va-t-il des alliances stratégiques et militaires nouées à seule fin de satisfaire à l’ancien colonisateur ou de nouvelles puissances dominantes en vue de conserver un pouvoir souvent conquis et exercé dans des conditions antidémocratiques ou à des fins d’enrichissement personnel. Ainsi en est-il le cas avec la France, la Grande Bretagne, la Belgique, les Etats-Unis et, plus récemment la Chine ou d’autres puissances émergentes. Comment peut-on comprendre autrement la présence de nombreuses bases militaires françaises, américaines et autrefois soviétiques sur le continent ; la vente de millions d’hectares de terres arables à la Chine ; le trafic de déchets hautement toxiques enfouis dans le sol ou jetés à l’air libre au mépris de la santé des populations (Côte d’Ivoire, Nigéria, Bénin, etc.) ; le bradage, pour des décennies, des matières premières à des pays industrialisés à seule fin de s’acheter des armes pour alimenter des conflits civils ou pour conserver son pouvoir ?

Seule une absence de patriotisme, en d’autres termes, de l’amour de son pays et de son peuple, peut expliquer de tels comportements qui nourrissent d’ailleurs de la part des dirigeants des pays occidentaux un mépris souvent à peine dissimulé à l’égard des élites dirigeantes africaines. Lorsqu’elles ne sont pas apostrophées dans des termes peu diplomatiques par leurs soit-disants partenaires occidentaux, ceux-ci ne leur accordent pratiquement aucune considération protocolaire en cas de visites officielles à l’étranger.

C’est cette même absence de patriotisme qui sous-tend la pratique de la corruption. Il est certes vrai que celle-ci existe dans toutes les sociétés et que l’Afrique n’en a pas l’apanage. Il est également vrai que la corruption n’entrave pas systématiquement le développement. Mais lorsque, comme en Afrique, particulièrement subsaharienne, elle aboutit à placer une grande partie des sommes détournées dans des paradis fiscaux situés hors du continent ou à les investir dans des dépenses somptuaires (villas, voitures, fêtes…), alors elle devient un frein considérable pour la lutte contre la misère. Elle relève de la prédation dans sa forme la plus nuisible. Loin de nous l’idée d’encourager quelque forme de corruption que ce soit, mais si les fonds ainsi détournés étaient investis dans des activités productives locales, ils pourraient contribuer à favoriser l’essor d’un capitalisme local.

Outre l’entrave au développement, cette forme de corruption donne un très mauvais exemple à la population, surtout à la jeunesse à qui elle inculque l’idée qu’il n’est point besoin d’effort dans la vie pour réussir et qu’il suffit de rechercher le royaume du pouvoir, pour que le lucre vous soit donné par surcroît. Cet état d’esprit explique en partie la démobilisation qui règne depuis plusieurs décennies dans les administrations publiques et le système éducatif africain où le sens de l’effort et du rendement cède de plus en plus le pas à la facilité, à la débrouillardise. En fait, tout le monde ne pouvant pas se hisser au sein de l’élite du pouvoir, l’idée de tirer le plus d’avantages indûs des postes que l’on occupe s’est généralisée à telle enseigne que tout le monde soupçonne tout le monde d’être corrompu.

Mais, comment s’explique ce manque de patriotisme au sein de l’élite du pouvoir ? Plusieurs facteurs peuvent être évoqués à cet égard. On peut citer entre autres la cupidité, l’arrivisme, les conditions déplorables d’accès au pouvoir. Sur ce dernier point, dans les années du développementalisme, les coups d’État plus ou moins activement soutenus par les puissances occidentales ou communistes favorisaient l’arrivée aux affaires d’équipes qui n’avaient plus rien à refuser à leurs commanditaires (voir les coups d’Etat de la Françafrique ou ceux commandités par la CIA ou le KGB). Les coups d’Etat se font quelque peu rares aujourd’hui, surtout ceux ourdis par une puissance étrangère, pour accéder au pouvoir. Démocratie oblige, leur ont succédé les joutes électorales mais malheureusement frauduleuses. Avant le scrutin, la plupart des candidats aux présidentielles, surtout dans la sphère francophone, font assaut d’allégeance à la métropole pour se concilier ses bonnes grâces. Cela peut toujours servir. Et une fois l’élection gagnée, l’heureux « mal élu » offre diligemment ses services pour être adoubé. Tels ou tels avantages sont alors vite concédés par reconnaissance. Même les quelques rares élus qui avaient omis d’aller faire allégeance s’empressent de poser quelques gestes de bonne volonté de peur de tomber en disgrâce et de ne pas pouvoir profiter de la manne de l’aide internationale. On l’aura ainsi compris, ces comportements serviles s’expliquent aussi en partie par la dépendance excessive qui caractérise les pays africains vis-à-vis des pays étrangers notamment occidentaux.

Une nouvelle éthique doit donc redonner à l’élite africaine le sens de l’intérêt national.

CONCLUSION

Au total, après cinquante ans d’indépendance, les élites du pouvoir auront vainement tenté de résoudre les problèmes lancinants de construction d’Etats-Nations et de développement économique du continent noir en optant tour à tour pour la dictature et le libéralisme.

A la place de ces nobles idéaux, ils n’ont réussi qu’à ériger des Etats néopatrimoniaux. Manifestement, l’atteinte de ces objectifs ne tient pas uniquement au choix d’une idéologie ou d’un mode de gouvernance fût-il dicté de l’extérieur. Il faut bien en convenir même si pour notre part, nous rejetons la voie de l’autoritarisme sans pour autant nous ranger sous la bannière d’un libéralisme échevelé. Comment faire alors pour susciter un leadership patriotique, un leadership responsable en Afrique ? La réponse à cette interrogation semble relever de la métaphysique tant il est difficile de savoir ce qui suscite dans un peuple, à un moment donné de l’histoire, l’avènement d’une élite prométhéenne prête à aller voler le feu sacré aux dieux pour apporter la lumière aux hommes. Aucune étude historique ni sociologique, à notre connaissance, ne semble avoir mis à jour les mécanismes qui suscitent l’apparition de ce groupe d’hommes "anticipant, lançant et entraînant l’évolution socio-économique" pour reprendre un mot de Roger Gérard SCHWARTZENBERG.

Peut-être l’éducation joue-t-elle un rôle essentiel en la matière. Même s’il ne s’agit là que d’une simple hypothèse que rien ne semble corroborer, il est évident qu’une éducation aussi bien formelle qu’informelle appropriée conditionne l’individu dans le sens d’une prise de conscience des problèmes primordiaux de sa société et d’une mobilisation pour leur apporter les solutions appropriées. Or, il nous semble que le système éducatif actuel ne suscite pas, ou pas suffisamment, chez l’individu une prise de conscience des défis auxquels sa société est confrontée et a fortiori une volonté de mobilisation pour les relever. Comment peut-il en être autrement ? Ce système reste encore trop redevable des schémas mis en place par le colonisateur et qui visaient, d’une part, à donner des complexes aux colonisés sur leur propre histoire et, d’autre part, à en faire des exécutants subalternes de la volonté du maître. Une réforme du système éducatif centrée sur une vision proprement africaine de l’histoire de ce continent paraît donc urgente pour permettre au continent de relever les défis auxquels il est confronté.

 

Koffi Ahadzi Nonou est Recteur de l'Université de Lomé. Titulaire d'un Doctorat de l'Université de Poitiers (1985) il revient en Poitou Charentes pour participer à l'organisation d'un seminaire decentralisé" au Togo. Aujourd'hui il presente "Le defi du leadership" dans la plenière "L'Afrique face aux défis d'une nouvelle voie", presidé par Doudou Diène, ancien rapporteur sur le racisme, discrimination et xenophobie du Secretaire Général des Nations Unies.

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