La peur dans tous ses états

Créée en 1984, Sur la montagne, on entendit un hurlement est l’une des pièces les plus inquiètes de Pina Bausch, sur un plateau brumeux recouvert d’une terre brune et épaisse.

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En quel état d’esprit se trouve Pina Bausch en ce printemps 1984 alors qu’elle parachève la création de Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört (Sur la montagne, on entendit un hurlement), l’une de ses pièces les plus inquiètes ? Que perçoit-elle, depuis l’ancien cinéma qui héberge à Wuppertal les répétitions de sa compagnie, des soubresauts du monde extérieur? Quelle menace précise saisit les danseurs et les engage, dès les premières images, à fuir collectivement, comme terrorisés ? À l’époque, la critique évoque la crainte d’un cataclysme nucléaire… deux ans avant la catastrophe de Tchernobyl ! « La peur a toujours existé dans mes spectacles, mais auparavant elle était plus personnelle, touchant au problème de l’individu dans la société. Maintenant elle est collective, fondamentale. C’est la peur de l’humanité entière menacée d’autodestruction ou d’avenir sombre », confiait pour sa part la chorégraphe.

La peur, dans tous ses états, est le sujet central de Gebirge. Elle jette son ombre diffuse sur un univers de terre brune, molle, salissante, qui recouvre le plateau ; elle colle et pèse comme ces nuages brumeux qui noient les contours de la vision ; et s’incarne dans la figure d’un clown macabre, molosse au nez écrasé (interprété à la création par Jan Minarik), bourreau en puissance qui fait éclater l’un après l’autre, sans sourciller, des ballons gonflables qu’il tire de son slip de bain. Ogre des cauchemars de l’enfance, monstre de toutes nos peurs, sa présence narquoise ouvre et surveille le bal des agitations qui s’ensuit. Un monde torturé: « se faire à soi-même un peu de mal; se gratter, se mordre, se gifler, se piquer la main, l’oreille, la langue ; se percer un bouton, se brûler les doigts avec une allumette, se tirer la peau, s’asseoir sur des aiguilles, se fermer brutalement la bouche… », indiquait par exemple Pina Bausch dans ses notes de répétitions. Mais avec ce sens de l’ambiguïté dont elle avait le secret, la frayeur se mêle au cocasse et les situations virent du réalisme à l’absurde. Et il n’y a nulle complaisance dans l’exposition de ces scènes tourmentées, mais, au contraire, disait Pina, « une dénonciation de la souffrance et de la brutalité, toutes ces choses horribles qui se passent dans le monde et qui ne devraient pas exister ». Plus de trente ans après sa création, aujourd’hui repris par des danseurs qui héritent de cet univers du Tanztheater que leurs aînés ont forgé, Gebirge n’a rien perdu de son acuité, sur une bande-son éraillée où grésillent les voix de Billie Holiday, de Fred Astaire, de Gerry Mulligan, ou encore cette chanson dont le titre vaut à lui seul promesse et prière de toutes les pièces de Pina Bausch : Parlez-moi d’amour…


Jean-Marc Adolphe

TANZTHEATER WUPPERTAL PINA BAUSCH
Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört du 20 au 26 mai au Théâtre du Châtelet

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