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Pompée & Sophonisbe © Cosimo Mirco Maggliocca

Les tragédies de Corneille se prêtent à des transfigurations modernes. Les incarnent, sur le fil de l’alexandrin, des acteurs qui font corps avec l’extravagance et la jouissance.

Les acteurs proposent et la metteur en scène dispose. Une grande liberté dans les propositions, et par conséquent aucune tyrannie dans la disposition. Ils arrivent au début de la répétition sachant le texte par coeur. C’est que le temps est compté.
Le texte a été expliqué « à la table », qui sert moins à le faire comprendre qu’à ce que les acteurs s’entendent les uns les autres le dire, en se regardant. Donc, un texte su par coeur, dans un corps qui ne sait rien encore, mais qui se prépare. Alors, l’idée qu’on se fait de la tradition ne risque-telle pas de paralyser ce corps ? Non, car il y a beau temps que ces acteurs, dont quelques-uns ont déjà bien des Corneille dans les gencives et dans les jambes (1), n’ont aucun mal à se débarrasser de l’opinion, respectueuse de nos grands classiques, et qui les vide régulièrement de leur sang, comme du chaos, qui s’amuse à les déglinguer.
« On ne fait pas d’art avec l’opinion, mais avec le chaos non plus », dit Gilles Deleuze (2).
Donc, au lieu d’attitudes conventionnelles imitant les représentations d’un lointain passé que personne n’a jamais vues, et sans recourir non plus à la démolition, qui n’est que l’envers de l’intimidation, mais en exécutant cependant un alexandrin à la fois fidèle à ses lois et attentif à la langue d’aujourd’hui, le corps se donne toutes les libertés d’y ajouter ses pulsions, ses violences et son érotisme.
Car, notre corps, quand lui arrive-t-il, dans la vie courante, d’être hors de soi, de passer une limite? Dans la violence: colère, bagarre, haine, coups et blessures ; dans le désir : trouble, baisers, enlacements, amour; dans l’ivresse aussi, dans la douleur et dans la souffrance; dans le deuil; dans l’orgueil encore et dans la présomption, en bref dans toutes ces passions qui se sont si bien fait connaître au siècle de Corneille où le théâtre avait pris une place prépondérante, soumettant les moeurs à ses modèles et la littérature à sa poésie ; ces passions qui suscitent des mouvements naturels ou violents tels que : le cri de Sophonisbe à l’encontre de Syphax, la danse de Ptolomée ivre de joie à l’idée de meurtre, l’étreinte de César et de Cléopâtre, l’effondrement de Cornélie, l’indignation de Syphax, les fureurs de Massinisse contre Lélius, le ressentiment de Lélius devant l’amour, coups de César sur Septime, de Ptolomée sur sa soeur…


L’organisation de l’espace (une grande salle plutôt abstraite), l’invention (c’est-à-dire la « trouvaille ») de la Table par Brigitte Jaques-Wajeman, la disposition (presque au sens rhétorique) des sentiments et des épisodes, l’arsenal alexandrin dont chaque acteur est armé, leur servent d’arène, d’agrès, de promontoire ou d’obstacle, d’armes ou d’instruments, pour se battre (se tabasser !), s’enlacer (se séduire… baiser!), souffrir (l’abattement et la dépression), s’humilier ou se glorifier (la servitude feinte, l’orgueil affiché, le mépris et la morgue, le sentiment de triomphe).
En bref pour s’autoriser toutes les jouissances humaines, exaltantes ou funestes, ce qu’on appelle aujourd’hui la dimension, au singulier, de la jouissance.
Que les tragédies de Pierre Corneille se prêtent à des transfigurations modernes, par des êtres vivant aujourd’hui, de ce qu’il ne pouvait prévoir, mais que l’inconscient de son théâtre recèle à chaque tournant de ses extravagantes histoires, ces mêmes acteurs tenteront tous les soirs d’en donner la preuve à leurs visiteurs, et c’est à ce dévoilement qu’ils les convient – le plus loin possible de l’opinion abêtissante, et presque au bord du chaos, sans y sombrer jamais.

François Regnault


(1) Ceux qui se meuvent depuis plusieurs années dans l’univers colonial, étrange et familier de Corneille : Marc Arnaud, Pascal Bekkar, Sophie Daull, Pierre-Stéfan Montagnier, Aurore Paris, Thibault Perrenoud, Bertrand Suarez-Pazos, et les quatre « nouveaux » venus les rejoindre: Anthony Audoux, Yacine Aït Benhassi, Marion Lambert et Malvina Morisseau.
(2) Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie?

Pompée et Sophonisbe de Corneille du 13 novembre au 1er décembre aux Abbesses

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