L’enfant terrible de la danse coréenne construit des fresques éclatantes de couleurs, de rythme et d’énergie. Adolescents, grands-mères ou quadras en costume-cravate livrent leurs façons de danser et d’aborder la vie.
Chez Eun-Me Ahn, rien n’est anodin. Ni ses tenues excentriques, ni ses aventures chorégraphiques. À douze ans, elle se met à la danse traditionnelle coréenne. Aujourd’hui, elle invite les citoyens sur le plateau, aux côtés de ses danseurs professionnels. S’il lui arrive de porter un hanbok, vêtement typiquement coréen, elle le décline en couleurs pop, aussi joyeuses que ses mises en scène qui s’adressent à tous les âges. Aussi, Ahn ne s’interdit ni l’ambiance clubbing pour grands-mères dansantes, ni un décor en bouteilles de makgeolli (vin de riz local) pour les quadras en costume-cravate.
Il n’y a pas d’autre chorégraphe de cette trempe-là dans le pays. Mais sa liberté vient d’ailleurs, de ses études à Séoul et New York, suivies de plusieurs passages chez Pina Bausch. Elle fut par ailleurs la première à oser exhiber son torse nu sur une scène de danse séoulite. Ajoutez à cela son crâne rasé et vous comprendrez pourquoi elle passe pour une enfant terrible. Au « Pays du matin calme », il faut du courage et même un grain de folie pour agiter le bocal comme le fait cette quinquagénaire rebelle. Mais son succès auprès du public et sa personnalité ont fait d’elle une icône officielle. C’est ainsi qu’elle a chorégraphié, en 2002, la cérémonie d’ouverture de la Coupe du Monde de football, disputée en Corée du Sud et au Japon.
Qui est Eun-Me Ahn? Depuis qu’elle invite sur scène les Dancing Grandmothers (grands-mères dansantes) et autres générations de citoyens, l’étiquette habituelle de « Pina Bausch de Séoul » ne tient plus. Aujourd’hui elle serait plutôt une sorte de « Jérôme Bel des cerisiers ». Par le biais de son travail avec la population, elle importe en Corée la pratique anglo-saxonne de la Community Dance, menant une recherche sur la condition des Coréens, et donc du pays lui-même, en plein bouleversement.
Pourquoi les grands-mères ? Un jour, Ahn remarque comment sa propre mère danse avec vitalité et authenticité. Sans formation aucune, elle exprime peut-être plus d’elle-même que la chorégraphe professionnelle. C’est le déclic: il y a là un trésor à préserver absolument. Et le projet devient ce Dancing Grandmothers, si plein d’humanité, d’humour et de légèreté. En voyageant à travers le pays, Ahn filme toutes sortes d’ajoumas, les incitant à se déhancher pour arracher des moments de jubilation à leur quotidien, parfois sous le regard sourcilleux des passants.C’est drôle, et nos rires leur parviennent comme des preuves de complicité. Mais qu’est-ce qu’une ajouma ? En Corée, c’est une femme mariée, forcément mère de famille qui se doit de renoncer à toute attitude juvénile ou de séduction. En les faisant danser, seules ou en duo avec les jeunes de la compagnie, Ahn balaye les règles sociales, autant que celles du spectacle « bien fait ».
Il n’est que logique qu’après avoir pris le pouls des fondatrices, Ahn se soit tournée vers la génération qui construira la Corée de demain. Car si le pays est en train de bouger, les valeurs traditionnelles n’ont pas complètement disparu et coexistent avec le monde des adolescents. Ces jeunes, soumis à une compétition sans merci pour les meilleures places, ont leurs propres rêves, leurs joies et leurs danses, copiant des modèles diffusés sur internet. Ce sont les « danses des idoles ». Pour affranchir ces lycéens de leurs stéréotypes, Ahn leur a lancé : « Dansez comme vous voulez ! » Spectacle par spectacle, cette « hérétique » de la danse libère les ajoumas, les ados, les employés de bureau et finalement le public qui rejoint les danseurs pour un tour de piste.
Thomas Hahn
Dancing Teen Teen 23 - 25 sept. Théâtre de la Ville
Dancing Grandmothers 27-29 sept. Théâtre de la Ville
Dancing Middle-aged Men 2 & 3 oct. Maison des arts et de la Culture de Créteil