POUR VIVRE ÉTERNELLEMENT

Le chef-d’œuvre de Pirandello revient au Théâtre de la Ville. Le metteur en scène et les acteurs de la troupe évoquent leurs rencontres avec les publics d’ici et d’ailleurs.

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Les Six personnages en quête d’auteur mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota, ont connu plus de 200 représentations et hanté plus de 40 villes à travers le monde depuis la création. Joué la saison passée à Londres, New York, San Francisco… le spectacle a ouvert cette année le Festival International de Singapour et celui de Sibiu en Roumanie avant de revenir en France, au Théâtre National de Bretagne, au TNT de Toulouse et au Théâtre d’Angoulême, notamment.


Redécouvrir au Théâtre de la Ville cette pièce qui aura contribué, selon Emmanuel Demarcy-Mota à propulser tout le théâtre euro- péen dans l’ère moderne, devrait permettre de retrouver intact le choc qu’elle a provoqué : « Près d’un siècle après qu’elle ait étéécrite, la pièce conserve son caractère expérimental. Mais elle est aussi d’une extrême justesse psychologique quand elle montre com- bien la tragicomédie de l’existence vient de notre tendance à laisser nos traumatismes nous définir », écrit Laura Collins Hugues du New York Times.


La longévité de la pièce appelle une vigilance artistique permanente comme le souligne Hugues Quester (Le Père) : « Quand nous reprenons un spectacle, dans chaque ville, nous le retravaillons avec un même élan. Cela maintient le fil de notre exigence et notre plaisir aigu et sans cesse renouvelé à jouer de drame étrange. » Et Valérie Dashwood (La Belle Fille) d’ajouter : « Emmanuel ne laisse rien passer. Même après cent représentations, il sait attiser le “feu”, sait comment nous emmener là où il faut, comment nous réunir. Nous faisons chaque fois au moins 8 heures de répétitions, dans chaque théâtre, avant la première, et chaque représentation est suivie de lectures de notes, toujours. » Charles Roger-Bour (L’acteur qui rejoue le Père) « Emmanuel ne dirige pas seulement l’équipe, il lui offre des buts, cherche avec elle comment les atteindre. »
La durée de vie du spectacle a rendu possible un dialogue entre le Théâtre de la Ville et des partenaires internationaux qui souvent prévoient leurs programmes plusieurs années à l’avance. Hugues Quester à nouveau : « Grâce à cette exigence et cette longévité, Six personnages en quête d’auteur, comme d’ailleurs Rhinocéros de Ionesco, a reçu un accueil extraordinaire dans des grandes salles de nombreux pays, c’est une telle ferveur ressentie et spontanée, nous nous sentons d’avantages citoyens du monde


Car en effet, la troupe du Théâtre de la Ville a à cœur de franchir les frontières, de rencontrer des spectateurs nouveaux à travers le monde, ce qu’elle fait avec le soutien régulier de l’Institut Français. « Partout, nous sentons l’intérêt du public pour la langue, pour une certaine idée de la culture française qui reste très forte, alors que finalement, le théâtre de texte, en langue française, ne voyage pas tant que cela hors de ses frontières » Stéphane Krähenbühl (Le Fils). Les acteurs ont ainsi joué partout dans le monde ces dernières années, et ont développé une sorte de rapport aussi intuitif que maîtrisé avec les spectateurs d’une autre langue. Ils savent s’y adapter, savent que l’énergie d’une salle peut aussi
être très différente d’un pays à l’autre. Céline Carrère (Madame Pace) « Parfois, nous sommes tentés de ralentir le rythme pour que les spectateurs aient le temps de lire les surtitres, mais c’est toujours une erreur. On peut sentir la salle, et les différentes natures d’écoute en fonction des lieux » et Alain Libolt (Le Directeur) d’ajouter : « J’ai souvent été frappé, par exemple, par le rapport du public anglo-saxon à l’acteur, au corps. Plus qu’en France, je sens que ce public est avec nous physiquement, il s’en réfère aux surtitres, bien sûr, mais ne se laisse pas intimider par la langue, il réagit, par des rires ou des suspensions, à l’action physique. C’est une chose que j’avais déjà noté, à l’époque de la tournée de La dispute mis en scène par Patrice Chéreau, que nous avions joué à Londres. Je n’y étais pas retourné joué depuis, et j’ai retrouvé cette sensation.» Emmanuel Demarcy-Mota : « On rit beaucoup dans certains pays devant une œuvre qui ailleurs sera écoutée avec une constante gravité. Cela relève d’une chose plus large et plus mystérieuse, qui tient à la culture, à l’histoire d’un pays ou d’une ville. C’est pourquoi l’aventure d’un nouveau public est toujours réjouissante. Après tous ces voyages, nous rentrons au port, avec Six personnages, dans la magnifique salle du Théâtre de la Ville où le spectacle a été créé, que les travaux attendent bientôt, et que la troupe foule en l’état pour une de ses dernières fois, ce qui est à la fois émouvant et excitant. »

 

Propos recueillis par Colette Godard et Christophe Lemaire



Six Personnages en quête d'auteur de Pirandello du 31 mars au 9 avril au Théâtre de la Ville

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