Sang et os ou l'immigration coréenne au Japon

C’est par hasard que j’ai découvert ce livre (1). Peu confiante dans les recommandations des médias, et curieuse par nature, je flâne dans les rayons de la bibliothèque de ma ville pour découvrir. Cette fois-là j’avais décidé de commencer par les auteurs en X, Y, Z. J’ai tiré celui-ci et lu la 4ème de couverture. Un auteur coréen qui parle de l’immigration au Japon et brosse un brin d’histoire de son point de vue sur une soixantaine d’années. Chic moi qui ne sait absolument rien sur cette immigration et n’ai jamais lu aucun auteur coréen de ma vie… je vais voyager et j’adore ça.

Le titre demande une explication : d’après la tradition coréenne les enfants ont le sang de leur mère et les os de leur père ; ce qui compte étant les os, eux solides, tandis que le sang…

L'écriture est agréable à lire, le rythme du livre m’a fait penser à Guerre et paix (sans vouloir amoindrir Tolstoï) nous suivons la vie du héros, Kim Jungpyong (1). Jungpyong vit avec intensité, connait de nouveaux amis que l’on suit, puis on revient à Kim, qui connait des femmes, que l’on suit chacune à son tour. Il a une famille, dont nous suivons les vies de chacun des membres… et revenons à Kim qui est le pivot du livre mais pas unique, pleins d’autres figures sont dépeintes dans leur caractère et leur vie. Parallèlement il nous signale, à travers des manifestations et revendications la vie des Coréens au Japon, les événements au Japon et en Corée.

Jeju, île Sud-Ouest Corée Jeju, île Sud-Ouest Corée

Ainsi on découvre que les immigrés coréens sont moins payés que les Japonais, qu’ils sont méprisés, qu’ils vivent à part, jamais en contact avec des Japonais dans leur quotidien. Les Japonais sont les patrons des usines, ses cadres ou des ouvriers "mieux" considérés. Finalement rien que de l’ordinaire dans la condition d’immigré. Une tradition d’immigration de l’île de JeJu (Sud-Ouest du Japon) qui sont plus ou moins méprisés des Coréens eux-mêmes, l’île étant pauvre, ce qui incite les habitants à s’expatrier.

Jungpyong est un homme très grand et d'une force hors du commun. Comme il est violent, surtout après ses beuveries régulières, il casse tout dans les maisons (meubles, cloisons de papier et de bois, portes) et envoie couramment ses victimes à l’hôpital. Ainsi il est craint par tous et règne. Yi Yeong-hee, sa femme, puis ses enfants, doivent souvent se sauver du domicile pour protéger leur vie. Yeong-hee tient une buvette où elle sert aussi des plats traditionnels coréens qu'elle confectionne (nous apprenons beaucoup des habitudes alimentaires des Coréens). Jungpyong, par contre, ne travaille que très rarement et vit la plupart du temps allongé sur le futon à boire. Il vole tout l'argent que sa femme à gagner après l'avoir battue et blessée, pour se payer ses bouteilles d'alcool ou ses "voyages", car il s'absente souvent du domicile et personne ne sait jamais où il est passé et pour combien de temps ; Yeong-hee doit s'enfuir du domicile conjugal par mesure de protection. Les absences de Jungpyong sont la bénédiction de tous et chacun appréhende ses retours.

Empire du Japon 1905-1945 Empire du Japon 1905-1945

Ainsi se passe une soixantaine d'années pleines de rebondissements en tout genre pour les personnages, nombreux. Côté Histoire nous participons aux révoltes et manifestations des Coréens. Nous voyons la misère qui atteignit les Japonais après la seconde guerre mondiale. Beaucoup d'habitations ont été détruites par bombardements et incendies, beaucoup de sans domicile vivant dans les rues ; manque de nourriture pour tous, énormément de cas de malnutrition, subsistants de quelques grains de riz. Passer d'un énorme empire qui s'était approprié une partie de la Chine (Mandchourie, Mongolie, côte Est et ses villes) et le Sud-Est asiatique à un pays "nu" et occupé eut des effets dévastateur sur sa population.

guerre de Corée guerre de Corée

Quelques personnages sont affiliés à des sortes de syndicat pour soutenir la Corée, par nationalisme (3). Ainsi nous voyons Kim Il-Sung (1912-1994) à son zénith durant sa résistance à l'occupation japonaise (1945)  ; puis la Corée est partagée en deux pays au 38ème parallèle après la rédition du Japon, les États-Unis au Sud, les soviétiques au Nord. Le Sud se proclame état puis le Nord suit avec comme 1er ministre Kim Il-Sung, qui disparait du récit dans le roman. Et donc on suppose de son aura auprès des protagonistes.

 

 

Cependant quelques héros du livre émigrerons en Corée du Nord, mais on ne nous en dit que très peu. La raison étant que l'auteur s'est inspiré de sa propre histoire, Kim personnifiant son père…

Il me semble que ce livre fut porté à l'écran, mais il n'a pas passé les frontières de France ; idem concernant les autres livres éventuels de l'auteur dont on ne sait rien. Regrets.

 

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(1) Sang et os, Yan Sogiru, éditions du Rocher, 551 pages, 2011 pour l'édition française, 1998 pour l'édition originale. Traduction du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré.

(2) en Asie le nom de famille est toujours devant. Le nom Kim est très courant en Corée. L'épouse gardant son propre nom, ici l'épouse de Kim se dénomme Yi  en nom de famille, Yeong-hee en prénom. De plus le Japon obligea, par une loi de 1939, les Coréens a changer leur nom pour un nom japonais. En 1945 ils ont rechangé de nom pour les leurs.

(3) la Corée fut une colonie japonaise de 1905 à 1945 (protectorat jusqu'en 1910, puis annexé à l'empire).

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Ce billet était paru le 25 août 2014 sur mon blog, mais peu de lecteurs, le livre mérite mieux, donc je le mets ici et le supprime sur mon blog.

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