De l'autofiction à l'autosatisfaction.

Pierre Jourde est un universitaire au parcours professionnel pas très académique et donc assez sympathique. Sur son site personnel on peut en prendre connaissance dans le détail. Pour résumer je dirais que c'est un bon spécialiste de la littérature et un bon écrivain.

 C'est un samedi matin, en écoutant « Répliques » de Finkielkraut sur France Culture que je l'ai connu, et reconnu comme l'un des « miens » puisqu'il parlait de son « Pays perdu » qui est aussi mon « pays » : le Cantal. Je dois dire que son livre m'a profondément ému tant il parlait bien et avec amour de la bouse et de l'alcoolisme de nos montagnes. Je lus avec beaucoup moins de plaisir le livre de l'autre invité du jour, Richard Millet, « Ma vie parmi les ombres » qui évoque aussi un terroir proche du mien mais qui m'a paru très rancuneux à l'égard des indigènes corréziens. Au contraire j'ai ressenti chez Jourde de l'amour pour les paysans du Cézallier.

 Puis vint l'agression de Lussaud. Au moment des faits ma première idée fut de conclure au contresens absolu de la part des agresseurs, comment des gens si finement analysés et décrits pouvaient s'en prendre à l'auteur amoureux de l'Auvergne ? Je mis cela sur le compte de la conscience malheureuse de personnes honteuses de leur condition de merde les poussant à caillasser une famille, à blesser un bébé et à agonir un enfant de propos racistes. Et à l'adresse de Pierre Jourde, qui aujourd'hui incrimine les médias, je dois dire que je n'ai retenu de la lecture de la presse de l'époque que des articles lui étant favorables. Lecture sélective de ma part...

 Aujourd'hui, et bien des années après, Pierre Jourde revient sur les faits dans « La Première Pierre » que je viens de lire. Il y témoigne d'un amour intact pour le pays de ses ancêtres, de la blessure ressentie quand un ami lui dit à son retour « tu n'es pas chez toi ici... ». Il admet avoir évoqué dans « Pays perdu » des secrets des autres et principalement les relations adultères d'une femme, Jeanne, à la « réputation sulfureuse », et d'Henri, gentiment gratifiés aussi dans le roman  des sobriquets de Roméo et Juliette, puisque leur histoire avait conduit à une brouille des familles.

 J'ai envie de dire à Jourde « petit bonhomme es-tu naïf ou hypocrite ? Ou pensais-tu que le livre n'arriverai jamais à Lussaud ? Crois-tu que tes révélations étaient anodines ? Tu dis qu'à Lussaud « Chacun épie et est épié. Le plus intime est destiné à être public », moi je dirais plutôt que le plus intime d'une personne est destiné à être chuchoté dans son dos...Tu le sais bien toi qui a connu tardivement les amours adultères de tes grands-parents et le secret de la naissance de ton père. Penses-tu que ton père, sans que tu lui donnes d'explications, ait apprécié que tu évoques cela dans un livre? Aurais-tu écrit de son vivant sans quêter son approbation ? Il n'était plus là quand tu as écrit « Pays Perdu ». Mais que penser de ton argumentation qui consiste à dire que révélant le secret de la famille Jourde tu étais autorisé à révéler symétriquement celui d'Henri et Jeanne ? »

 «  Petit bonhomme, puisque j'en suis à faire parler les morts, la relecture de « Pays Perdu » m'a fait découvrir Ritou, que j'avais occulté ce qui est normal puisque tu écris : « Je ne peux pas ne pas l'évoquer, tout en sachant bien que de Ritou il y a très peu à dire. ». Tu consacres néanmoins près de cinq pages à celui qui incarne pour toi « la banalité du légendaire »! Quel entêtement pour évoquer la banalité du personnage, banalité terme que tu assènes dans son portrait au point que j'en suis à me demander aujourd'hui si tu ne te réfères pas à la banalité du mal d'Hanna Arendt, comme si tu soupçonnais ce paysan communiste falot et consensuel d'avoir pu se transformer en tortionnaire si d'aventure un régime totalitaire était advenu. Heureusement, boxeur, tu avais eu le dessus dans une bagarre avec son employé portugais. Ce que je n'avais pas aimé chez ton ami ( et éditeur ?)Millet, ses propos aigres à l'encontre du résistant communiste Georges Guingouin, compagnon de la Libération, je le retrouve dans tes allusions sur Ritou. »

 « Petit bonhomme, dans « La Première Pierre » tu évoques la critique désobligeante de « Pays Perdu » par Josyane Savigneau qui a visiblement des difficultés à digérer ton style. Je serais moins dur qu'elle, moi je l'apprécie ton style, à la fois viril et précieux, surtout quand paradoxalement il nous parle des bouseux . J'en profite donc pour évoquer l'enthousiasme de la même Josyane pour celle à qui j'ai emprunté mon pseudo de « Rabourgris » à savoir Danièle Saint-Bois : « Marguerite, Françoise et moi reprend, avec un humour jubilatoire, deux thèmes qui ont nourri bien des livres sinistres, compassés ou emphatiques à l'excès : la tristesse de ne pas être un écrivain assez reconnu et l'hommage au « grand écrivain ». »

 

 Danièle Saint-Bois, contrairement à toi ne possède aucun titre universitaire, ses universités elle les as faites en torchant ses gamins et surtout son frère infirme, auprès d'une cancéreuse en fin de vie, ce qui ne l'a pas empêchée de découvrir dans sa campagne profonde les joies de Lesbos. Cela a donné entre autres « Galapagos, Galapagos », « Frère », « Ma mère, celle qui m'a tout donné et tout pris » « Dies Irae ». Tu n'a peut-être pas lu cette littérature, mais je te garantie qu'elle a de l'estomac ! Comme pour toi c'est la proximité géographique qui m'a amené à la lecture de Saint-Bois, j'habite près de Rabourgris, le samedi elle remplace ma boulangère, je lui achète mon pain.

 Le rapprochement avec toi je le fais parce-que Saint- Bois pratique comme toi l'autofiction, genre littéraire que j'ai connu chez Duras, Guibert ou Doubrovsky. A la différence de toi Danièle Saint-Bois, dans ses autofictions, ne s'en prend qu'à elle-même, elle a des pudeurs de femme du peuple que ne connait pas l'universitaire spécialiste de littérature.

Dans une vidéo sur internet on t'entends déclarer «  Le rôle de la littérature est d’essayer d’atteindre la vérité dans toute sa complexité ». Crois-tu ? Moi je préfère ce que dit un autre spécialiste de la littérature qui a de l'estomac :

 « Que l´image soit rogue et l´épithète au poil

La césure sournoise certes mais correcte

Tu peux vêtir ta Muse ou la laisser à poil

L´important est ce que ton ventre lui injecte

Ses seins oblitérés par ton verbe arlequin

Gonfleront goulûment la voile aux devantures

Solidement gainée ta lyrique putain

Tu pourras la sortir dans la Littérature. »

 Il est vrai que Ferré n'était pas romancier mais poète. »

 Voilà pour ce que j'ai envie de dire à Pierre Jourde. J'y ajoute ce commentaire de FRE relevé sur Mediapart  qui parle de sa « ...« non prise en compte » d’un aspect pourtant fondamental de la sociabilité rurale : l’oralité. Son accent, sa langue, on l’entend ici, sont totalement citadins et policés. Ceux des habitants de Lussaud ne peuvent pas être de cette nature. Quant à leur parole, dont il dit admirer la qualité, voire même parfois la virtuosité, elle est forcément directement héritière de l’occitan, où images et métaphores sont reines. La première langue d’Henri, son agresseur, d’Antoine et Adrienne, ses fermiers, ne pouvait être que l’occitan. » Quoiqu'il dise ou qu'il fasse Jourde n'est pas tout à fait chez lui à Lussaud. Ni par la langue, ni par la classe sociale. Sa grand-mère avait des manteaux de fourrure et un chauffeur, son grand-père roulait en Facel-Véga. Sa fréquentation de la merde n'est pas son quotidien mais un loisir saisonnier de dandy.

 

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