Entretien avec Johann G. Louis, auteur illustrateur de la BD "Fréhel"

Fréhel est une icône de la chanson réaliste française qui a inspiré une multitude d'artistes jusqu'à nos jours encore. Fruit d'une considérable recherche historique, Johann G. Louis livre avec une passion contagieuse son regard sur la Fréhel, dans ce biopic en images et dialogues qui réussit à aller au bout de son ambition : proposer un portrait de la Fréhel intemporel !

Johann G. Louis à l'œuvre © DR Johann G. Louis à l'œuvre © DR
Cédric Lépine : Comment avez-vous découvert Fréhel ?
Johann G. Louis :
Je connaissais Fréhel grâce à quelques chansons, son nom ne m’a jamais été inconnu. Je savais qu’elle était une chanteuse réaliste, bien avant Édith Piaf que j’écoutais beaucoup au lycée. J’ai beaucoup de vinyles à la maison. J’ai toujours aimé la chanson réaliste pour ses thèmes, pour ses paroles qui m’emmenaient dans des histoires de quartiers populaires, des laissés pour compte, des histoires d’amour malheureuses. Fréhel, je me suis intéressé à elle que bien plus tard, je le regrette vraiment. On l’a entendue dans le film de JeanPierre Jeunet avec la chanson Si tu n’étais pas là que joue l’homme aveugle dans le métro sur un tourne disque. À ce moment-là, Fréhel représentait pour moi une figure importante de la chanson française mais ça s’arrêtait là. Je me suis vraiment intéressé à elle quand je suis tombé par le plus grand des hasards sur un article de presse datant de 1948 qui racontait une anecdote très triste sur elle. Au métro Anvers, une femme passablement ivre, affalée au pied d’un arbre, faillit se faire embarquer dans le panier à salade. Les flics n’avaient pas reconnu la pocharde… Une passante est intervenue et a dit « Mais vous ne pouvez pas l’arrêter, c’est notre grande Fréhel ! » Fréhel, pour prouver qui elle était, a entonné La java bleue. La voix puissante était encore en place. Le fourgon est reparti vide.
C’est l’image en perdition de cette femme, de cette grande chanteuse déchue qui a provoqué en moi le désir d’en savoir plus.

C. L. : Qu'est-ce qui vous a poussé à raconter son histoire ?
J. G. L. :
Je crois qu’on ne s’intéresse qu’aux personnes qui vous évoquent des choses, et de ce qui renvoie à ce que vous êtes. À travers ce genre d’exercice, on parle forcément de soi. C’est le miroir de qui on est, d’où l’on vient, de sa propre culture. Si on est sincère, on travaille sur des personnages qui réveillent chez vous des choses puissantes. J’ai cherché Fréhel pour la connaître mieux, j’ai voulu aller au plus près de sa personnalité. Elle était une femme entière, sincère, sans filtre, elle n’était pas dans la posture d’une diva. Elle chantait le peuple pour le peuple tout en étant fédératrice car la bourgeoisie venait aussi l’écouter. Elle était autodestructrice aussi. C’est une femme forte, qui a eu une vie très rock'n'roll, c’était une femme amoureuse. Ces personnalités-là, sur la brèche, m’intéressent. C’est pour ça que j’aime Nina Simone également. Ce sont des génies. Pour en revenir à Fréhel, elle m’a beaucoup touché, ému. Fréhel était généreuse et ça a fait d’elle l’âme la plus authentique et convaincante de la chanson réaliste. Elle livre son intimité au cœur de ses chansons. Cette authenticité la poursuivra jusque dans ses rôles au cinéma.

C. L. :Quelles étaient vos sources biographiques ?
J. G. L. :
Il y a eu tout ce que je pouvais prendre. C’est-à-dire tout ce qui pouvait me renseigner sur elle, l’époque, le contexte, l’atmosphère. J’ai commencé par lire l’unique biographie des époux Lacombe (Fréhel, éd. Belfond, 1998) qui est épuisée depuis longtemps. Mais je ne pouvais me limiter à ça car on ne peut se fier à une seule référence, ce n’est pas honnête. Leur travail est remarquable mais j’ai noté cependant quelques erreurs car les éléments pour reconstituer le puzzle qu’est la vie de Fréhel sont très lacunaires. Il manque des pièces ! Il reste des mystères encore aujourd’hui. J’ai donc été naturellement chercher des renseignements dans les archives de la BNF. Les quotidiens, les revues, les journaux ont été d’une grande aide. Ensuite, j’ai lu des biographies de personnages qui ont croisé la vie de Fréhel comme Damia, Maurice Chevalier… Des livres sur le Bœuf sur le toit (Au temps du Bœuf sur le toit - Maurice Sachs) car elle y a chanté aussi, les livres de Robert Giraud, poète et écrivain qui a fait chanter Fréhel pour la dernière fois en 1950… (Le vin des rues).
Pour retrouver les sensations d’une époque, j’ai même lu des romans de Colette qui ont pour toile de fond le music-hall des débuts de Fréhel (
L’Envers du Music-hall ; La Vagabonde). Dans ce dernier, Fréhel est personnalisée sous les traits du personnage de la Petite Jadin !
Et puis, il y a aussi toutes les images que j’ai archivées des différentes décennies que Fréhel a traversées.
À chaque fois que je tombais sur un lieu qu’elle avait fréquenté, je cherchais des photos ; cela va des adresses où elle a habité, des multiples music-halls où elle a chanté, des bistrots… Parfois, c’était impossible, les lieux n’existent plus et il n’y en a plus qu’aucune trace. J’ai dû utiliser mon imagination. J’ai bien sûr regardé les films où apparaît Fréhel. En bref, j’ai accumulé des tas d’images que j’ai classées par époques, par rues, lieux. J’ai fait des recherches sur les costumes, les accessoires… Il a fallu que je digère tout ça pour ensuite proposer quelque chose. C’était finalement vertigineux. Mais je crois avoir travaillé de la même façon que les auteurs de la chanson réaliste. C’est-à-dire que je suis dans l’évocation d’une mémoire collective. Je n’ai pas fait un travail universitaire. Ma BD est un hommage à Fréhel. Et je crois qu’il est important de dire que j’ai convoqué la Fréhel que j’ai, moi, pu rencontrer à travers mes recherches. J’ai convoqué ses fantômes. Je suis même allé à la mairie du IXe arrondissement pour avoir une copie de son avis de décès. Je trouvais important de connaître les circonstances, le nom de la personne qui l’avait retrouvée morte, de pouvoir préciser l’heure. Elle s’appelait Simone. J’en ai fait un personnage dans la BD. Si je n’avais pas trouvé ma Fréhel, je n’aurais jamais pu aller au bout de ce livre qui m’a pris trois ans. J’ai eu beaucoup de doute, ça n’a pas toujours été facile. Parfois je n’avais plus le moral, je me disais comment je vais faire, je me demandais dans quoi je m’étais embarqué. Cela me paraissait insurmontable. Mais j’ai tenu bon car je savais que c’était très important pour moi et pour elle. Quand j’avais rendez-vous avec mes éditeurs, pour leur montrer l’avancement du projet, je rentrais toujours en posant devant la Place Fréhel à Belleville. J’avais alors une pensée pour elle. Et je me disais, comme si elle pouvait m’entendre : j’espère que ça vous fait plaisir.

C. L. : Que représente pour vous actuellement Fréhel ?
J. G. L. :
Fréhel est pour moi un monument de la chanson française. Je ne suis pas le seul à le penser ainsi. J’ai décidé de faire une BD sur elle pour la réhabiliter. Des tas de chanteuses et chanteurs se réclamaient d’elle et encore aujourd’hui, ce qui prouve bien qu’elle est importante. Ça va des Garçons Bouchers, à Gainsbourg, en passant par Étienne Daho et j’en passe ! Fréhel est une icône. Il ne faut pas qu’elle tombe dans l’oubli, ce n’est pas possible. Heureusement qu’elle a enregistré quelques disques. Fréhel est une punk avant l’heure. Elle était sans concession. Elle faisait rire, elle faisait pleurer. J’érige Fréhel comme une statue dans le temple de la bonne chanson française. Ses chansons n’ont pas vieilli, les textes ont encore une résonance. Elle donne vie aux déclassés, au quartier populaire.

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C. L. : Avez-vous essayé de faire épouser votre style graphique avec l'univers de la chanson réaliste de Fré
hel ?
J. G. L. :
Pas du tout. Je pense que c’était une rencontre évidente entre mon style et Fréhel, enfin je crois. Je n’ai pas réfléchi, intellectualisé tout ça. J’ai cherché, bien sûr, à la manière dont je pouvais la dessiner mais je n’ai pas contrarié mon style. D’ailleurs, je n’aime pas contrarier qui je suis et ce que je fais. Je travaille instinctivement. C’est pour ça aussi que je fais des BD sans case. Je voulais que Fréhel soit libre de se balader dans les dessins, ce qui me semble cohérent avec son état d’esprit. Je voulais transposer ainsi sa liberté. Si je sentais qu’une planche ne fonctionnait pas, je la refaisais. J’ai recommencé ainsi presque 70 planches. J’ai étudié la chanson réaliste. Et tout à l’heure je parlais de mémoire collective. La chanson réaliste, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont pas des chansons qui sont les témoins de l’époque où elles sont chantées. Elle sont, en effet, l’évocation, le témoignage d’un passé révolu. On n’est pas dans la mémoire historique, qui lui, est un procédé intellectuel de reconstitution d’un passé. La mémoire collective est du côté des émotions. La chanson réaliste est un chant de plainte qui vient du naturalisme où il n’y a pas de préoccupations politiques ou sociales de son époque. Elle reste sur les échos d’une époque. J’ai travaillé de cette façon. Pour raconter la vie de Fréhel j’ai écouté les échos des époques qu’a traversées Fréhel. C’est pour ça que je n’aime pas dire que j’ai fait un biopic. Ce terme est très moche et il ne m’inspire pas rien qui vaille ; j’ai tout simplement mis en images la vie de Fréhel comme moi je l’ai ressentie. C’est la Fréhel que j’ai rencontrée qui est la narratrice de mon livre.

C. L. : Pourquoi avoir choisi la Fréhel au soir de sa vie pour être la narratrice de sa propre histoire ?
J. G. L. :
Justement, je ne voulais pas dérouler une frise de faits et surtout pas de manière linéaire. L’idée d’un biopic me semblait rébarbative. Je ne voulais pas que les événements s’enchaînent. Je voulais impliquer le lecteur en rendant Fréhel vivante. Je l’entendais parler quand j’écrivais les dialogues. C’est ainsi que j’ai créé ma Fréhel. Elle m’habitait. Je voulais qu’elle soit touchante, amusante, énervante, et surtout toujours authentique comme elle pouvait l’être. Je ne l’ai pas idéalisée. J’ai cherché à dessiner, à retranscrire toutes ses facettes, j’ai essayé de l’évoquer avec complexité. Je ne voulais pas en faire un personnage sans chair, une coquille vide. C’est ma vision des choses quand j’écris et c’est aussi ça qui est difficile : éviter de faire de ses personnages des pantins, des marionnettes idiotes sans épaisseur. Et puis, aussi, pour alimenter tout ça, je me sers de moi, je me vampirise moi-même, je convoque mes propres émotions. Comme je disais, je m’intéresse moins aux personnages qui sont éloignés de moi psychologiquement.
Ce que je remarque avec amusement c’est que Fréhel ressemblait un peu physiquement, - quand elle était plus vieille -, à mon arrière grand-mère que j’aimais beaucoup. Fréhel venait de la classe ouvrière et chantait cette classe sociale d’où je viens. Ça me parle.
Je me suis attaché à la Fréhel que l’on voit dans les films, celle que l’on connaît le mieux. Cette femme généreuse au visage abîmé par la vie. La Fréhel des derniers jours est une synthèse de sa propre vie ; il s’en dégage une force émotionnelle incroyable. Elle fait le bilan. Il faut revoir cette scène de
Pépé le Moko de Julien Duvivier (1937) avec Jean Gabin où elle évoque son passé de chanteuse. C’est une vraie mise en abîme comme je les aime ; je pense au chef-d’œuvre de Billy Wilder Sunset Boulevard. C’est puissant. Et la thématique des stars déchues m’a toujours intéressé. Comment vivre quand on est plus ce qu’on a été, avec le poids d’un passé hors norme ? Que faire de ses souvenirs surtout quand ils nous renvoient à ce que l’on est plus aujourd’hui ?
En tout cas, je pense que j’ai trouvé une Fréhel assez proche de ce qu’elle a pu être.

C. L. : Comment le roman graphique s'est-il imposé pour cette biographie de Fréhel qui aurait pu être simplement écrite ?
J. G. L. :
Ce n’est tout simplement pas mon travail. J’ai bien essayé d’écrire des romans mais je ne crois pas que je suis à la hauteur. D’autres, d’abord, le font beaucoup mieux que moi. Dans mon cas, l’écriture passe par le dessin et les dialogues. C’était évident. J’ai toujours dessiné. Je montre, je ne dis pas. Et puis ça vient de loin, petit, je ne savais pas encore lire et écrire, que je dessinais déjà. C’est comme ça. Aussi, la bande dessinée est un art populaire, c’est immédiat, c’est visuel. Je suis très visuel et sensoriel. Je viens du cinéma, j’ai fait les beaux-arts. Je me sers de tout ce que j’ai appris en photo, en gravure, de mon travail sur les plateaux de cinéma. J’ai commencé par la décoration, puis j’ai réalisé. Je travaille aujourd’hui comme scripte. J’observe, je me nourris de tout. Je me sers de toutes mes expériences. Dans un livre il n’y a que des mots. Un dessin, une image, peut provoquer mille mots. C’est ça qui me plaît. C’est immédiat. Au cinéma c’est pareil. On peut montrer sans qu’il y ait besoin de dire. Là où la bande dessinée est différente du cinéma, c’est qu’elle est muette mais curieusement j’avais ce désir que les lecteurs, en lisant Fréhel, entendent la gouaille des personnages, qu’elle résonne. Je voulais qu’ils aient envie de réécouter les chansons, que ça provoque une petite étincelle.

C. L. : La destinée de Fréhel constitue-t-elle aussi une illustration de la condition des femmes il y a un siècle autour de leur désir d'émancipation ?
J. G. L. :
Évidemment, ça ne fait pas de doutes ! Et c’est d’ailleurs bien pour cette raison que travailler sur la vie de Fréhel me paraissait évident. Fréhel n’était pas politisée, c’était un électron libre. Elle avait des désirs fulgurants de vie et de mort et elle vivait sans contrainte. Oui, c’était une femme extraordinairement moderne et surtout si on le remet dans le contexte de son époque. C’est incroyable. Sous le prisme d’un portrait de femme comme elle, on parle de féminisme. Mais j’ajouterais néanmoins qu’elle a payé très cher ce désir de liberté. Les hommes l’ont surtout volée, elle a fini dans le dénuement le plus total. Au cours de cette vie frénétique, elle a parfois fait des choix qui ne misaient pas sur l’avenir. Capitaliser, elle ne savait pas ce que ça voulait dire comme d’autres vedettes de son époque. D’autres ont été plus prévoyantes… Fréhel était en avance sur son époque, elle a divorcé, elle a avorté. Elle se fichait de ce que les autres pouvaient penser d’elle. C’était une libertaire. Elle vivait au jour le jour en quelque sorte. Fréhel est une fleur de pavé, elle a fait son éducation dans la rue. Dès l’âge de cinq ans, elle traînait dans les bistrots. À dix ans, elle livrait les sacs Cérébos dans les restaurants. Elle s’est construite seule. C’est la rue qui lui a tout appris. À ces débuts, après avoir été mise à la porte par sa mère, elle dormait dehors, dans les cages d’escaliers. Elle n’a jamais baissé les bras et elle a provoqué des rencontres. Pour certaines femmes de son époque elle représentait la femme de mauvaise vie, une prostituée. Fréhel s’est battue toute sa vie pour vivre comme elle l’entendait. Des gigolos vivaient à ses crochets et lui ont pris sa fortune. Je ne sais pas si Fréhel se voyait comme une femme émancipée. Elle l’était, bien sûr, c’est évident. Elle était l’émancipation à elle toute seule. Elle ne calculait rien, c’était une personnalité sans demi mesure. Vous imaginez qu’elle a fuit la France pendant dix ans, en 1913, à cause de son chagrin d’amour pour Chevalier ! Dans son répertoire, il y a des intersections entre son propre vécu et l’œuvre chantée. Frehel est intéressante pour ça. C’est un personnage très complexe mais si touchant. Contrairement à Damia, sa contemporaine, qui était plus théâtrale, Fréhel incarne le peuple ; les prolétaires s’identifiaient à elle. Elle ne portait pas haut l’étendard du féminisme mais elle en était une pourtant. Elle est tout simplement incroyable, hors norme. Et je crois qu’elle a été un modèle pour les femmes. Elle aimait les gens et ils lui rendaient bien. De ça il faut s’en rendre compte. Elle avait une gouaille sans pareille pour dire ce qu’elle pensait et elle a remis certains de la haute à leur place. Elle ne faisait pas de distinction de classe. C’était très jouissif de retranscrire ces propres paroles dans la BD comme ce moment où elle a invectivé le Baron de Rothschild en lui disant qu’il était radin.

 

 

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Fréhel
de Johann G. Louis (auteur, illustrateur)

Nombre de pages : 288
Date de sortie (France) : 13 septembre 2018
Éditeur : Nada éditions


 

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