L’enfance d’André Brink en Afrique du Sud, violences, peur de l’autre, Noir

Voilà un auteur dont j'attendais chaque nouveau livre durant les années de l’apartheid, années de boycott de l'Afrique du Sud en Occident, lire un auteur qui semblait se battre au quotidien, avec ses armes, contre des lois iniques m'aidait à me construire. Je l'ai lâché depuis les années 1990 à la transformation de l'Afrique du Sud en pays démocratique.

Voilà un auteur dont j'attendais chaque nouveau livre durant les années de l’apartheid, années de boycott de l'Afrique du Sud en Occident, lire un auteur qui semblait se battre au quotidien, avec ses armes, contre des lois iniques m'aidait à me construire. Je l'ai lâché depuis les années 1990 à la transformation de l'Afrique du Sud en pays démocratique.

Récemment, rangeant ma bibliothèque à l'occasion de mon déménagement, je me suis demandée ce qu'il était devenu depuis les premières élections multiraciales d'avril 1994 et j'ai acquis son livre publié en 2009, Mes bifurcations (1). C'est une autobiographie qui a la profondeur d'une civilisation et de son évolution. Il est né Afrikaans (2) dans l'état libre (3). Il acquit l'anglais, le français, l'allemand, le néerlandais, l'espagnol, l'italien. Et bien qu'attaché à sa langue maternelle qu'il parle en famille, et dans laquelle il écrit aussi, l'anglais devient sa langue quotidienne et de culture par les écrivains lus autant par ses parents que lui-même, et pourtant ces Anglais sont haïs par eux. La devise est "connaitre son ennemi".

Le principal est bien sûr le non rapport entre Blancs et Noirs qui sont l'immense majorité. Ils vivent dans un îlot de Blancs entouré des Noirs. La morale était "les races ne peuvent vivre heureuses que séparées les unes des autres".

La culture quotidienne dans laquelle il vit lui inspire les terreurs quotidiennes de voir surgir des Noirs avec, toujours, les plus mauvaises intentions violentes. Et pourtant ce sont eux qui sont les victimes de la violence, quotidiennement, par des actes proches de la barbarie, de coups journaliers, voire durant des journées entières assénés par plusieurs blancs armés de lanières ou de tuyaux de caoutchouc, coups infligés à tout propos.

C'est grâce à ses lectures de Camus, Dostoïevski, Fitzgerald, Faulkner, Undset et d'autres qu'il put évoluer. L'enseignement de l'église, de l'école, fixait l'image de l'Autre sombre, du dangereux Noir qui rôdait sous mon lit. C'est cette peur primaire qui, dans ma jeunesse, me permit d'excuser presque toutes les atrocités commises contre les Noirs autour de moi. (…) Lors de ma 4ème année d'université (…) pour la première et dernière dans ma jeunesse, je rencontrai un Noir qui n'était ni domestique ni ouvrier. Le simple fait qu'un Noir puisse être professeur, médecin ou avocat ne m'avait pas même effleuré. (…) apparition sur notre campus trop fugace, pour perturber les schémas de pensée de mes vingt ans.

L'écoute de l'aria de Samson et Dalila, chantée par Marian Anderson, faisait pleurer aux larmes son père qui disait "mon cœur s'ouvre à ta voix", il arrêtait toute activité à ce moment-là afin de mieux écouter cette voix magnifique. Puis un jour il apprend qu'elle est noire. Dorénavant quand elle passait à la radio il l'éteignait et sortait de la maison.

Jamais je n'avais imaginé qu'il venait de si loin. Je ne me posais pas vraiment la question, un peu comme lui, je pensais que sa famille, son environnement au moins n'était pas si endoctrinés, qu'ils ne savaient rien d'autre, qu'ils n'avaient pas d'autres vues que celles qui les enfermaient dans des certitudes de l'autre inférieur, à la limite non humain. C'est pourquoi j'ai écrit ces quelques lignes, cette découverte me laisse effarée. André Brink m'en devient encore plus estimable qu'il l'était déjà dans mon esprit. Maintenant j'attends de savoir comment il a fait, quel cheminement intérieur pour enfin venir à la lumière.

L'écriture était son but depuis la petite enfance, mais le contenu des écrits ? Il cite Sartre : un acte pas qu'un geste. Son premier geste il le fit en prenant, seul et publiquement, parti, dans son université de Stellenbosch, afrikaans, à propos des restrictions proposées/décidées par le gouvernement de limiter un peu plus l'accès des étudiants Noirs aux universités. Un débat avait été organisé avec l'université de Witwaterstand, de langue anglaise et contre l'apartheid. Le débat se fit exclusivement en afrikaans et soutenait la ligne de l'apartheid. Il commente ainsi

Néanmoins, en mon fort intérieur, l'incident confirma un changement de cap. Le problème, c'est que je manquais de cran pour dépasser le simple geste ; j'étais incapable de m'exclure du laager (4). La nuit était bien trop noire là-bas dehors : noire et imprévisible. En mon fort intérieur, je demeurais fidèle aux valeurs qu'on m'avait inculquées. Ce n'est pas un simple débat qui allait tout changer. L' "homme noir" de mon enfance attendait encore, tapi sous mon lit.

André Brink à Apostrophe André Brink à Apostrophe
Quand on le voyait à la télé, chez Pivot, il paraissait simple, curieusement très blanc de peau sur laquelle le soleil d'Afrique devait faire des dégâts, cheveux roux, assez mince. J'ai donc cherché sur Google qu'elle allure il pouvait avoir maintenant.

_________

(1) sous titre Mémoires, Actes Sud, 2010 pour la traduction française de l'anglais d'Afrique du Sud (A Fork in the road, 2009) par Bernard Turle, 532 p.

(2) les Afrikaans - appelés aussi les Boers - sont les premiers colons Blancs de l'Afrique du Sud, Néerlandais ; c'est aussi le nom de leur langue qui signifie Afrique en néerlandais. James A. Michener a romancé cette Histoire dans L’Alliance, éd. du Seuil 1982, 885 p., aussi bien documenté que dans son Chesapeake pour l'histoire étasunienne.

(3) État-libre d'Orange

(4) laager : cercle protecteur de chariots placés en cercle ; par extension le "camp" afrikaner.

(5) vous pouvez voir l'émission Apostrophe 14 mai 1982 dans son entier par là…

------------------

J'avais publié ce billet sur mon blog le 28/09/2011, http://www.penseelibre.fr/afrique-du-sud-enfance-andre-brink-autre-sombre-dangereux

Ceci est en son honneur le jour de sa mort le 6 février 2015.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.