Entretien avec Véronique Le Bris, auteure du livre "50 femmes de cinéma"

Véronique Le Bris, fondatrice et rédactrice en chef de Cine-Woman, premier web magazine féminin entièrement consacré au cinéma, est également l'auteure du livre "50 femmes de cinéma" publié aux éditions MAREST.

Véronique Le Bris © Emmanuel Denizot - Jules + Jim Véronique Le Bris © Emmanuel Denizot - Jules + Jim
Cédric Lépine : Pouvez-vous présenter Cine-Woman dont vous êtes la fondatrice et la rédactrice en chef ?
Véronique Le Bris : Cine-Woman est le premier web magazine féminin entièrement consacré au cinéma. Lancé en 2013, il traite de l'actualité en valorisant la place des femmes, partout où elles se trouvent : devant et derrière la caméra, devant et derrière l'écran et cela dans tout le cinéma, même celui réalisé par des hommes.
Ce point de vue est unique. D'ailleurs, pour aller au bout de cette démarche, et comme les femmes sont trop souvent exclues des palmarès, j'ai aussi lancé un prix, le Prix Alice Guy, du nom de la première réalisatrice au monde qui a injustement été oubliée de l'Histoire. Le Prix Alice Guy récompense le meilleur film français de l'année réalisé par une femme. Tout le monde, tous vos lecteurs, peuvent y participer en votant pour les cinq films de leurs choix, à partir du 15 décembre 2018, sur cine-woman.fr.

C. L. : Dans quel contexte est apparu pour vous l'envie d'écrire ce livre ?
V. L. B. :
J'avais déjà publié, en 2014, un livre, Fashion & Cinéma (Éd. Cahiers du cinéma), sur les relations que les actrices entretenaient avec la mode dans leurs films ou dans la vie. En faisant mes recherches, j'ai découvert des femmes au parcours extraordinaire mais dont on ne savait rien. Et cela, alors même qu'elles étaient très célèbres. Qui sait, par exemple, que Joan Crawford a été pendant 15 ans au Comité exécutif de Pepsi Co et que c'est grâce à elle que le Pepsi est devenu populaire dans le monde entier? Ou bien que c'est une femme, l'Allemande Lotte Reiniger, qui a réalisé le premier long métrage d'animation en Europe? Que l'actrice canadienne Florence Lawrence a inventé à la fois le star system et le clignotant ? Les femmes sont nombreuses à avoir été audacieuses et inventives sans qu'on ne le sache. Le regard a commencé à changer cette année quand il a été révélé que c'est une actrice, Hedy Lamarr, qui a inventé le saut de fréquence avec étalement des spectres, capable de brouiller de manière aléatoire les communications à travers un même spectre de fréquence radio, et qui est aujourd'hui à la base du WIFI, du code-barres, des communications par téléphone portable, de la transmission de données par satellite pour les GPS par exemple. Toutes leurs inventions ne sont pas aussi spectaculaires mais beaucoup méritent plus d'attention que celle qu'on leur accorde. C'est le propos du livre 50 femmes de cinéma.

C. L. : Pourquoi avoir privilégié l'approche de l'histoire du cinéma au féminin à travers une présentation de portraits ?
V. L. B. :
Mon livre regroupe 50 portraits de femmes qui ont toutes en commun d'avoir été dans le cinéma à un moment ou l'autre de leur vie et d'avoir réalisé quelque chose d'extraordinaire, soit dans le cinéma, soit dans un autre domaine. En traitant de toute l'histoire du cinéma et en prenant des femmes issues de tous les continents, je voulais montrer que, de tout temps et partout dans le monde, les femmes ont eu un rôle déterminant à jouer. Mais que l'histoire, souvent racontée par les hommes, ne leur rend pas assez justice. Qu'ils ont tendance à les effacer, à minorer ce qu'elles ont pu apporter. Même quand elles sont précurseuses.
C'est notamment le cas d'Alice Guy, qui a tourné la première fiction au monde en 1896 La Fée aux choux. Elle est devenue la première directrice de prises de vues de Gaumont puis a ensuite dirigé son propre studio, La Solax, aux États-Unis jusqu'en 1917. Elle a été la première personne à comprendre que le cinéma servirait à raconter des histoires, à créer des univers. Que son avenir était la fiction et non le documentaire ou la technique des appareils de prises de vue ou de projections, comme le pensaient les frères Lumière ou Léon Gaumont. Et elle a innové dans tout un tas de domaines : elle a tourné des films sonores dès 1905/1906, des effets spéciaux... Elle a, avec d'autres, inventé la grammaire du cinéma actuel. On lui attribue entre 1000 et 8000 films ! Et c'est la pionnière qui a eu la carrière la plus longue puisqu'elle signe son dernier film en 1920. Personne ne la connaît. Et ceux qui connaissent son nom ont rarement vu ses films, et encore moins sur grand écran. Et sans doute, parce qu'elle est une femme.

C. L. : Selon quels critères avez-vous réalisé le « casting » des cinquante femmes ?
V. L. B. : Je tenais à ce qu'il y ait des femmes de toutes les époques pour montrer qu'elles étaient là au début et dans toute l'histoire du cinéma et qu'elles y sont encore, parfois dans des conditions plus que difficiles. C'est le cas notamment de Shahrbanoo Sadat, une jeune afghane de moins de 30 ans qui se bat aujourd'hui pour produire des films et les réaliser depuis Kaboul ! Ou de Haifa al-Mansour qui a réalisé le premier long métrage jamais réalisé en Arabie Saoudite, un pays où le cinéma n'existe pas.
Et je voulais aborder tous les métiers pour montrer là encore la variété de leur talent. Il y a donc le portrait d'une compositrice de musique de films, Béatrice Thiriet, une monteuse devenue réalisatrice puis ministre de la culture de son pays, Moufida Ttatli, une costumière Édith Head, et de tous les continents. On a un peu tendance à réduire notre vision du monde à l'Occident mais il existe des femmes audacieuses partout, sous tous les régimes politiques, de toutes les religions.

C. L. : Quelle histoire du cinéma dresse les portraits de ces femmes de cinéma ? Y a-t-il dans certains pays des époques plus favorables que d'autres dans l'industrie ?
V. L. B. : Une histoire alternative, forcément, car beaucoup d'entre elles ne sont pas connues du grand public, voire des spécialistes et celles qui le sont le sont souvent de manière incomplète. C'est une histoire qui ne se suffit pas à elle-même, elle s'inscrit logiquement dans l'Histoire de l'humanité si tant est qu'on veuille bien leur y faire une place.
Les pires époques pour les femmes sont souvent les périodes chéries des observateurs comme l'âge d'or hollywoodien, l'expressionnisme allemand, la nouvelle vague française, le néo-réalisme italien par exemple. Aucune femme, même Agnès Varda, n'a émergé des grands courants du cinéma. Elles en sont toujours évincées. Au mieux peuvent-elles y trouver une place de muse. Leur histoire à elles s'inscrit dans les marges, jamais dans les grands courants. Ce qui continue de les exclure.

C. L. : La sous-représentation des femmes dans le cinéma est-elle l'équivalent de ce qui se passe dans les autres domaines artistiques ? Ou bien cette situation est propre au cinéma ?
V. L. B. : La sous-représentation des femmes dans le cinéma est cruelle. On se félicite souvent en France du fait que les réalisatrices représentent 20% à 25% des cinéastes. C'est-à-dire moins d'un quart d'une profession, avec des salaires horaires inférieurs de près de 50% ! et des budgets de travail minorés (chiffres du CNC). Elles représentent pourtant 50% des diplômés des écoles spécialisées. En 90 éditions des Oscars, une seule femme (Kathryn Bigelow) a reçu celui de meilleur réalisateur, en 44 éditions des César, seule Tonie Marshall a été honorée, Jane Campion est la seule détentrice d'une Palme D'or en 71 Festivals de Cannes !
Malgré tout, en France, le cinéma est un des secteurs artistiques le moins fermé aux femmes. On compte moins de 1% de chefs d'orchestre ou de compositrices. Partout, que ce soit dans les arts plastiques, la photo, la musique, l'architecture, etc., le spectacle vivant, la situation est plus critique. Et ce n'est pas mieux à l'étranger à quelques exceptions près : la Scandinavie, le Canada, l'Argentine, etc. partout où il y a eu des politiques volontaristes fortes !
C'est difficile de concevoir que le talent des femmes soit si peu mis en avant puisqu'elles représentent plus de 50% de la population ! Et de comprendre pourquoi la société, l'humanité entière se privent de ces cerveaux. Et ce n'est pas qu'une question d'idéologie, de volonté de justice, c'est aussi un problème économique. On se coupe volontairement de toute une production pour des raisons d'habitude et de pouvoir.

C. L. : En tant que journaliste et critique de cinéma, vous considérez-vous aussi comme une « femme de cinéma » qui a son rôle à jouer dans l'élargissement de la place des femmes dans l'industrie du cinéma ?
V. L. B. : J'essaie de rendre plus visibles des talents oubliés ou mal connus, de faire évoluer les points de vue, de faire prendre conscience des stéréotypes que nous avons tous en tête et qui nous empêchent de juger le talent à l'aune du talent (et non à l'aune de ressorts culturels justement induits par ces stéréotypes). Les hommes sont d'ailleurs plus conditionnés sur ces terrains-là, ils réagissent de manière plus grégaire, les spectatrices sont beaucoup plus curieuses et audacieuses. Ce sont elles qui font vivre le cinéma d'art et d'essai alors que les hommes sont les victimes préférées des blockbusters! 



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50 femmes de cinéma
de Véronique Le Bris

Nombre de pages : 160
Date de sortie (France) : mars 2018
Éditeur : MAREST Éditeur 
Collection : Domaine français


 

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