Billet de blog 3 août 2022

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Motoro Mase et la politique : Une histoire de vie ou de mort.

De Heads à Demokratia en passant par Ikigami, Motoro Mase infuse la politique dans ses mangas, pour mieux parler de l'intime et du quotidien. Comment nous vivons et mourons, dans quelles conditions et à quel prix ? À travers trois de ses œuvres, nous allons explorer une idée de la société japonaise, de la "valeur de la vie" au respect des institutions et des règles.

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De Heads à Demokratia en passant par Ikigami, Motoro Mase infuse la politique dans ses mangas, pour mieux parler de l'intime et du quotidien. Comment nous vivons et mourons, dans quelles conditions et à quel prix ? À travers trois de ses œuvres, nous allons explorer une idée de la société japonaise, de la "valeur de la vie" au respect des institutions et des règles.

Ikigami © Motoro Mase

Dans Heads, qui raconte l'effacement de la personnalité du personnage principal Jun-Ichi Naruse après qu'il a subi une greffe du cerveau, on peut ainsi observer le fonctionnement et les dysfonctionnements d'un partie des organes de la société.

Heads © Motoro Mase

L'équipe médicale qui a conçu et mis en place l'opération falsifie des données, corrompt des témoins et ment à ses patients, dans le seul but d'obtenir des données exploitables et de pouvoir fournir des résultats aux hommes politiques qui ont financé l'opération (de nos jours, ce serait plutôt une multinationale véreuse qui tiendrait ce rôle de financeur). Un directeur de banque détourne des milliards de yens (l'équivalent de plusieurs millions d'euros) à son profit et n'accorde à ses enfants "illégitimes" aucune attention. L'entreprise dans laquelle travaille Jun-Ichi répare et remet en circulation du matériel non conforme, par souci d'économie. Les travailleurs sont démotivés par les faibles salaires et l'impossibilité de faire correctement leur travail, quand les petits chefs essaient de conserver leurs privilèges. Le tableau brossé par petites touches de la société japonaise est bien sombre.

Bien sûr, le fait qu'il s'agisse d'un thriller psychologique tend à noircir tous ces aspects ; comme on observe le délitement de la personnalité de Jun-Ichi qui est peu à peu remplacée par une autre, en écho les aspects délétères de la société enflent au point d'oblitérer le reste.

Dans Ikigami, la "Loi pour la prospérité nationale" permet d'injecter chez un enfant sur mille un dispositif qui les tuera entre leurs 18 et 24 ans. Imaginée pour réintroduire le vrai sens de la valeur de la vie dans la population et garantir la prospérité de la nation, cette loi homicide et coercitive maintient un contrôle serré sur la population et surtout la jeunesse.

Encore une fois, c'est par le prisme de l'expérience intime que passe Motoro Mase pour exploiter son idée. On suivra donc les derniers jours de nombre de ces malheureux gagnants à la loterie de la mort. Même si les réactions sont variables, on sent l'histoire glisser inéluctablement vers la prise de conscience de Kengo Fujimoto, personnage principal chargé de délivrer le fameux Ikigami, en quelque sorte l'avis de décès anthume (Allais, quand tu nous tiens) des condamnés, qui par une belle ironie ont droit à de nombreux services gratuitement pour leur dernières heures.

Les même travers que dans Heads sont dévoilés tout au long de l'histoire, mais c'est surtout les comportements vis à vis de cette loi qui révèlent les nombreuses facettes de la société japonaise. Cette idée de "valeur de la vie" revient régulièrement, comme un mantra forçant les personnages à accepter le sort de leurs congénères pour le bien (supposément) collectif supérieur, la fameuse prospérité nationale. On a un peu de mal a saisir ce qu'elle apporte réellement comme prospérité, étant donné que les problèmes - dans le monde du travail ou dans l'attitude générale de la société envers les excentriques ou les étrangers - sont toujours bien présents. Elle ne fait qu'ajouter au reste une angoisse de mort omniprésente, que ce soit pour soi-même ou pour ses proches. La promesse de rendre sa valeur à la vie ne paraît tenir qu'au fait qu'on puisse vous l'enlever brutalement. On ne parle jamais directement de politique mais on pourrait s'essayer à deviner l'origine d'une telle loi. Un gouvernement certainement autoritaire qui veut contrôler au mieux sa population, usant de la peur ultime qu'est la mort tout en retournant le stigmate rhétoriquement. On pense ainsi aux divers changements de vocabulaire qui ont pris place durant ces dernières décennies dans le monde politique et managérial (la masse salariale ou les plans de sauvegarde de l'emploi par exemple) qui servent aussi à forcer un point de vue en assénant une propagande incessante.

Demokratia 2 © Motoro Mase

Enfin, dans Demokratia, deux geeks vont s'associer pour mettre au point un robot androïde dirigé par un ensemble de commandes complexes qui lui permet de s'approcher le plus possible d'un être humain. Leur but est de façonner un "être ultime" en associant l'intelligence collective de 3000 participants choisis au hasard qui vont décider des agissements du robot en temps réel par un système de vote original : les 3 propositions les plus citées et les 2 premières propositions uniques sont soumises au vote des utilisateurs. Si on suspend son jugement sur la possibilité d'un tel système, l'expérience paraît intéressante en termes de fonctionnement d'une démocratie participative.

Si la situation paraît idyllique au début, la communauté étant excitée par le fait de participer à une expérience aussi inédite et par la découverte des possibilités, les problèmes arrivent assez rapidement.

Plusieurs personnes se dégagent comme meneurs et écrivent beaucoup, emportant souvent les convictions de la communauté, même si parfois certaines actions nécessitant une réaction et un vote rapides apportent des résultats plus surprenants. Le collectif est généralement bienveillant et essaie au mieux d'apporter son aide, mais quand la première situation problématique se présente, des dissensions apparaissent. Beaucoup se désengagent de la situation et ne prennent pas part au vote. Là encore des profils marginaux vont servir de déclencheurs, du jeune homme maltraité par sa mère et son obsession de la réussite au vieillard reclus qui a quitté sa famille pour s'adonner au mieux à son art.

Demokratia permet aussi de s'interroger sur le fonctionnement des réseaux sociaux et des communautés virtuelles. L'expérience en elle-même évoque les essais d'intelligence artificielle reposant sur une masse critique d'utilisateurs, qui ont bien souvent mené à des résultats assez désastreux en termes de développement de ladite intelligence. La question se pose là aussi, l'androïde n'ayant absolument aucune conscience ou volonté propre, la responsabilité de ses agissements repose sur le collectif tout entier, qu'il ait ou non voté. On peut ainsi s'interroger sur le fonctionnement à bien plus grande échelle de notre pays (ou d'autres) et des actions menées par nos dirigeants et de leurs décisions, qui nous affectent et nous impliquent tous, que l'on ait voté ou non, que l'on soit d'accord ou pas.

Demokratia 1 © Motoro Mase

Motoro Mase aborde à travers ces 3 œuvres de nombreux problèmes de société. Si aucune solution aux dérives n'est apportée, ni même aucun axe d'amélioration des systèmes existants, la lecture n'en est pas moins intéressante. Quelle vie et quelle mort souhaitons-nous, quelles sont les possibilités de décider efficacement et collectivement de toutes les questions de société en évitant les écueils de la captation du pouvoir par des castes dominantes, de la corruption qui rend caduques les gardes-fous mis en place ou de la gestion absurde du monde du travail ?

Les références, ouvrages de Motoro Mase :

Heads aux éditions Delcourt

Ikigami aux éditions Kazé

Demokratia aux éditions Kazé

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