Entretien avec Pierre Jailloux auteur du livre "Virgin Suicides de Sofia Coppola"

Maître de conférences en études cinématographiques à l'Université de Grenoble, Pierre Jailloux a consacré une analyse profonde au premier long métrage de Sofia Coppola "Virgin Suicides" dans un ouvrage édité par Vendémiaire. Cet entretien réalisé avec l'auteur a pour objectif de découvrir les enjeux de ses analyses.

Cédric Lépine : Pourquoi avoir choisi de vous consacrer à ce film en particulier et lui dédier l'écriture de tout un livre ?
Pierre Jailloux :
L’écriture du livre est d’abord le résultat d’une opportunité, que m’a offerte Frank Lafond, le directeur de la collection Contrechamp, qu’il venait alors de créer aux éditions Vendémiaire. Lorsqu’il m’a proposé de consacrer un ouvrage à un film, Virgin Suicides n’a pas mis longtemps à s’imposer. Pour des raisons, je dois le dire, finalement assez banales, et en même temps imprécises. Le mystère du film et son imagerie, à la fois solaire et vénéneuse, m’avaient immédiatement attirés – bien que n’ayant pas découvert le film à sa sortie, mais un peu plus tard en DVD. Le caractère nébuleux de la narration, le récit fait de trous, voire de précipices, tout en étant enrobé de charmes et d’attraits immédiats (les couleurs, la musique de Air et la pop, voire les « trucs » si 70’ tels que le split screen, les surimpressions…), ont fait le reste.


C. L. : Quelle est la place pour vous de ce film dans la film de Sofia Coppola : possède-t-il vraiment en germe tout son cinéma à venir ?
P. J. :
Clairement, selon moi, et c’est pour cette raison que je m’autorise quelques incartades vers d’autres films de la réalisatrice, du court-métrage précédant l’opus qui nous intéresse, Lick the Star (1998), jusqu’au dernier à ce jour, Les Proies (2017), qui serait le reflet obscur de Virgin Suicides (1999). Il est évident que l’on retrouvera, dès Lost in Translation (2003), ce tropisme pour l’inertie adolescente, l’entre-deux, la mélancolie endimanchée et vernie – par la pop, le clip, un certain maniérisme. Jusqu’à l’auto-caricature parfois : un film comme The Bling Ring (2013) ressemble à un autoportrait d’une Sofia Coppola enfermée dans ses propres accès de futilité, une forme de vacuité dont l’aspect morbide éclate dans Les Proies, où l’on passe d’une enfant gâtée par la vie à une adulte gâtée, c’est-à-dire pourrie.


C. L. : Quels ont été vos outils d'analyse du film ? Avez-vous cherché à recueillir le maximum d'informations sur les intentions de la réalisatrice et les conditions de tournage ?
P. J. :
Ma démarche est résolument esthétique. Derrière ce mot fourre-tout, se cache tout simplement l’envie de partir du film, et d’y revenir sans cesse. Je n’ai donc pas cherché à contacter Sofia Coppola, après avoir hésité à le faire, car j’étais loin d’être sûr de recueillir de sa part autre chose que ce que j’avais déjà lu en entretien. Ce qui ne m’a pas empêché, justement, de lire ces mêmes entretiens, de m’intéresser à la vie de la réalisatrice, à son activité extra-filmique, ainsi qu’au roman originel, pour nourrir mon analyse. Mais je tenais encore une fois à ne pas trop m’éloigner du film, dont je voulais proposer une vision personnelle, et non pas retracer la généalogie, de manière historienne et distante. J’ai aussi pu lire, grâce à Frank Lafond, le scénario initial, dont les divergences avec le résultat final ont pu se révéler productives.


C. L. : Connaître la biographie de Sofia Coppola était-il important pour pouvoir analyser son film ?
P. J. : Certains éléments de sa biographie m’ont effectivement été utiles. Je pense d’une part à sa présence, plus ou moins importante, dans les films de son père ; d’autre part à son activité extra-filmique : dans le milieu de la mode, du clip, son goût pour la photo… La bulle dans laquelle Sofia Coppola a évolué dans son enfance, à l’écart du monde sur les plateaux de tournage de son père, n’est pas sans effet sur la manière dont les jeunes filles de Virgin Suicides sont montrées. L’esthétique parfois sans conséquence de la mode ou du clip, de même, nourrit l’univers visuel et musical du film.


C. L. : Vous évoquez aussi la relation de Sofia Coppola à son père qui l'a invitée à jouer dans ses films dès son plus jeune âge (bébé dans le premier Parrain!) : en quoi ce film est aussi une affirmation d'indépendance et d'émancipation vis-à-vis de la figure tutélaire ?
P. J. : J’avoue ne pas avoir étudié la relation entre Sofia Coppola et son père en ces termes. Je me suis plutôt concentré sur la place de Sofia actrice dans les films de son père, du plus anecdotique (bébé dans Le Parrain, effectivement) au plus consistant (sa prestation si moquée dans Le Parrain 3), en passant par tous ses passages dans les films des années 1980. Ce qui m’a intéressé, c’est d’une part la façon dont la jeune fille est toujours reléguée à une présence « en trop » dans ces films, en tout cas anachronique, décalée, et comment cette vision impacte celle des sœurs de Virgin Suicides. D'autre part, je me suis plus particulièrement penché sur son rôle dans Peggy Sue s’est mariée, dont elle fait revenir la comédienne principale (Kathleen Turner), et au jeu de reflets que Virgin Suicides entretient avec ce film bouleversant (bien que considéré comme mineur, comme beaucoup de ses films de la décennie 1980, aujourd’hui largement réévaluée) de Coppola père.


C. L. : Ce film est-il aussi le reflet d'une nouvelle affirmation du cinéma porté par des réalisatrices dont la place est toujours très fragile dans le cinéma américain ?
P. J. : De la même façon, je n’ai pas vraiment réfléchi en ces termes sur la place en général des réalisatrices dans le cinéma américain. Mon approche esthétique n’a pas tenu compte de cet aspect du contexte socio-culturel du film. En revanche, on peut trouver intriguant qu’une femme adapte un roman (écrit par un homme) qui met le point de vue masculin sur les jeunes femmes au centre de sa narration, puisque ce sont des garçons qui racontent après coup leur fascination pour les sœurs Lisbon. Cette distorsion du regard permet à Sofia Coppola de s’approprier pleinement le sujet, jusqu’à en faire la matrice de son œuvre à venir, comme si d’emblée le cœur intime de son art était atteint. Mais c’est davantage la fille de son père qui m’a guidé dans l’analyse, l’influence de son père sur son œuvre, plutôt que le fait qu’elle soit une femme en général.


C. L. : Vous citez La Fureur de vivre de Nicholas Ray dans votre livre : entre ce film et Virgin Suicides, comment ont évoluées les problématiques liées à l'adolescence et leur représentation dans le cinéma made in US ?
P. J. : J’aurais tendance à vous répondre de la même manière : de nombreuses études, très précises et passionnantes, existent sur la représentation de l’adolescence dans le cinéma américain (ou sur la place des femmes dans ce cinéma). Ce n’était pas mon approche, même si je me suis évidemment penché sur la façon dont le traditionnel teen movie est retravaillé par Virgin Suicides, détourné, et finalement rendu impossible.

Ma brève évocation de
La Fureur de vivre (de la même façon que je peux citer le cinéma de John Hugues ou ce drôle de teen movie qu’est Peggy Sue s’est mariée) se rapporte au cosmos qui surplombe de façon grandiloquente les rivalités d’adolescents en quête de sens – dans la scène du planétarium, qui n’offre du ciel qu’une version sous cloche. Mais je crois que les « rebelles » de Ray, malgré leur absence de « cause », se rebellent quand même, essaient quelque chose, tendent vers un idéal, aussi trouble soit-il. Celles de Virgin Suicides font long feu : leur mutinerie avorte bien vite, ne ressemblant qu’à un simulacre de teen movie l’autorité parentale les renvoyant bien vite à leur immobilisme. Je ne suis pas sûr, au fond, que Virgin Suicides dise quelque chose de l’adolescence américaine en général : le film dit plus sûrement (en tout cas c’est ma perspective) quelque chose de la vision, en grande partie fantasmagorique, (re)créée par Sofia Coppola.




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Virgin Suicides
de Pierre Jailloux

Nombre de pages : 144
Date de sortie (France) : 3 mai 2018
Éditeur : Vendémiaire
Collection : Contrechamp


 

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