Entretien avec Jean Latreille, à propos de son livre "Cinoche et société"

Depuis 1981 en France, certains films sortis dans les salles de cinéma ont rencontré un énorme succès public : qu'est-ce que ces films témoignent de la société ? C'est l'une des interrogations qui a conduit Jean Latreille a écrire cet ouvrage.

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Cédric Lépine : Comment passe-t-on de la rédaction de l’essai économique et sociologique Merci les pauvres ! à ce présent livre consacré aux intuitions sociologiques du cinéma populaire en France ?

Jean Latreille : En fait, j’avais écrit Cinoche et société bien avant Merci les pauvres !, mais peu importe. Si la question est de savoir s’il existe un fil conducteur entre mes deux essais, la réponse est évidemment « oui ». Mais pas forcément comme on pourrait le croire. Car les pauvres ne sont pas responsables des gros chiffres d’entrées en salle des films populaires : le cinéma est un loisir relativement coûteux, facilement remplaçable par la télévision ou par les films en streaming sur Internet. En revanche, les pauvres sont des consommateurs peu exigeants, comme je le rappelle dans Merci les pauvres !, car ils n’ont pas les moyens financiers ou culturel d’être regardant sur les produits qu’ils consomment. Ils ne font pas la fine bouche en se demandant si « ça fait bien » ou pas d’aller voir tel ou tel film. Or, c’est ce type de consommation spontanée et irréfléchie (peu distanciée dirait un sociologue à la suite de Norbert Elias) qui caractérise en partie le cinéma populaire. N’étant pas un cinéma « distingué », qui permettrait justement de se mettre à l’écart de la multitude, il est par nature un cinéma de « pauvres » au sens large. Même s’il enrichit au passage une foule de professionnels et d’investisseurs, comme le font toutes les consommations de masse.

 

C. L. : Quel lien le cinéma grand public nourrit-il avec le cinéma dit d’auteur à l’heure actuelle en France ?

J. L. : Ce sont des cinémas qui ne se parlent pas, qui ne se croisent pas, qui ne se rencontrent pas, car leurs publics ne se croisent pas et ne se rencontrent pas non plus. Mais ce n’est pas si grave. Il y a de la place pour toutes les cultures et tous les goûts dans nos sociétés démocratiques. En revanche, je n’aime pas qu’on ait l’air de penser qu’il n’y a pas d’auteurs derrière les films populaires, et que les œuvres grand public n’existeraient pas en tant que telles : il n’y aurait que des produits de grande consommation. Claude Zidi s’était bien moqué de cette idée dans la suite des Sous-doués, avec la machine à écrire des tubes. Vous vous souvenez ? « Destinés, nous étions tous les deux destinés… » chanté par Guy Marchand. C’est très dur d’écrire un air langoureux comme celui-là, et aussi difficile de bien l’interpréter. Pour moi, ce qui caractérise le cinéma dit « d’auteur » est qu’il donne l’air de ne pas chercher le succès alors que les films populaires ne vivent que pour ça. Même si je crois, pour les films « d’auteur » que c’est souvent une posture de créateur qui remonte à la figure très romantique des poètes maudits, toujours très prisée chez les gens de lettres.

 

C. L. : Quel rôle joue le cinéma dans votre vie : qu’aimez-vous voir et pourquoi ?

J. L. : Je ne suis pas sûr que mes goûts personnels aient le moindre intérêt pour comprendre mes essais, mais je sais que vous aimez poser cette question, alors j’y réponds. J’ai un certain attachement pour le cinéma de genre « à message » ou « intellectuel », comme vous voudrez. Ce qui va de La Mouche de Cronenberg à la trilogie Matrix des frères-sœurs Wachowski, jusqu’au Joker qui est mon dernier gros coup de cœur car il représente tout ce que j’aime : un cinéma qui a des choses dérangeantes à dire et qui est visuellement de bonne facture. J’ai besoin de ne pas m’ennuyer au cinéma, ni en voyant le film, ni en le déconstruisant plusieurs semaines ou années plus tard. C’est pour ça que j’ai autant de mal à apprécier Star Wars qu’un film des frères Dardenne. Mais je suis très bien placé pour comprendre que mes goûts sont le fruit d’une histoire et d’un héritage culturel bien particuliers.

 

C. L. : Quels outils vous ont été utiles pour analyser sociologiquement le succès public des films au cinéma ?

J. L. : Ce sont évidemment toutes les notions que je transmets depuis trente ans à mes élèves dans mes cours de Sciences Économiques et Sociales, et que j’essaie d’expliquer dans mon livre, élargies à celles qui ne sont pas au programme et que je tiens pour essentielles. En particulier la notion de « Culture ». Vous vous rendez compte que depuis 2011, on ne parle plus de culture en cours de sociologie dans les lycées français ? Alors que par ailleurs tous nos décideurs font mine de ne pas comprendre les raisons de l’archipelisation de notre société en une multitude de groupes qui ne se parlent ni ne se comprennent plus. Mais qu’est-ce qui divise et rassemble le plus, dans toutes les sociétés ? C’est la culture ! Si l’on ne remet pas les mécanismes de la production et de la réception culturelles au cœur des analyses sociologiques, comme l’avait fait Bourdieu, on ne comprendra rien aux changements sociaux actuels. Pour ma part, c’est toujours l’aspect rassembleur de la culture qui m’intéresse et me fascine, plus que sa dimension clivante. Une collègue me disait récemment que les documents qu’elle utilise depuis toujours avec des extraits d’Astérix et Obélix ne passent plus dans ses classes, et ça la désolait. Cela mérite pour le moins qu’on comprenne ce que cela dit de notre société, non ?

 

C. L. : Faites-vous une distinction entre l’expérience collective du cinéma et l’isolement individuel et/ou micro-communautaire de la télévision ?

J. L. : Certainement. J’ai à ce propos une anecdote personnelle assez parlante, qui nous ramènera aussi à la culture qui rassemble. Il y a près de 15 ans, j’étais allé au cinéma avec mes enfants, qui étaient assez jeunes, pour voir OSS 117 avec Jean Dujardin qui était leur idole du moment, dans un multiplexe en province. Dans la salle, l’accueil du public était glacial pour les blagues bourrées de références au 2° ou 3° degré du film d’Hazanavicius. Vexé de leur avoir montré un film « pas drôle » pour eux, j’ai immédiatement après pris des places pour la salle voisine qui projetait L’Âge de glace 2. Je n’exagère pas en disant que les spectateurs, de tous les âges et de tous les milieux pleuraient de rire dans la salle ! J’ai gardé un souvenir intense de ce moment de plaisir partagé, non seulement avec mes enfants, mais avec une foule de personnes si différentes de moi, qui vibraient aux mêmes ondes que nous, comme ça arrive dans un concert de musique. Pour répondre à votre question, jamais la télévision ni Internet ne procurent de tels moments d’émotions collectives, même quand les chiffres de diffusion sont vertigineux. Ces lieux de communion culturelle que sont les salles de cinéma sont essentiels pour faire vivre la démocratie et renforcer le ciment social.

 

C. L. : Si le cinéma au succès populaire permet de comprendre le portrait d’une société à un moment donné, diriez-vous aussi que le cinéma d’auteur tel qu’il est mis en avant à Cannes est quant à lui destiné à comprendre l’état du monde dans sa diversité et son altérité ?

J. L. : Oui, c’est exact. En tout cas, je crois que c’est l’intention de ceux qui l’organisent. Même s’il fut un temps, un peu long à mon goût, où on avait tendance à retrouver systématiquement à Cannes le même cinéma d’auteur très formaté dont je dis dans mon livre qu’il est largement aussi démagogique que le cinéma grand public car il sert à son public exactement ce qu’il attend. Certains films cannois sont aussi prévisibles qu’une bonne grosse comédie française. Je trouve que les dernières sélections sont de plus en plus riches et diverses, en effet. Mais l’archipelisation sociale touche aussi le cinéma qui reste éclaté en autant de chapelles et de publics différents. D’où mon étonnement quand un film parvient à faire tomber tant de barrières culturelles, comme le fit Intouchables, par exemple.

 

C. L. : La suspicion qui peut régner autour du succès populaire d’un film a-t-il un lien avec un mépris de classe propres aux divisions sociales en cours dans la société française d’aujourd’hui ?

J. L. : Certes, il y a toujours eu un mépris de classe à l’encontre du cinéma qui est depuis l’origine un divertissement populaire, comme je le rappelle dans mon livre. La fameuse école de Francfort, d’influence marxiste, considérait le cinéma comme le nouvel opium du peuple et beaucoup d’intellectuels s’en sont tenus à distance pendant longtemps. Mais ça a bien changé depuis. L’éclectisme culturel est la nouvelle forme de culture dominante et les élites intellectuelles affichent leurs penchants démocratiques en mettant en avant leurs goûts simples, à la manière de J-P Raffarin quand il était premier ministre et qu’il affirmait être le « premier fan » de Johnny Halliday. On peut juste regretter que la moyennisation croissante des goûts se fasse la plupart du temps dans le même sens et qu’il soit toujours aussi difficile pour les classes populaires d’aller vers le cinéma dit « intello » alors que les élites n’ont aucun complexe à s’accaparer tout ce qui vient du peuple. En ce qui me concerne, si je m’empare du cinéma populaire, c’est pour m’en servir de marchepied vers la culture sociologique savante et y amener tout doucement ceux qui auraient refusé le moindre cours de sociologie s’il n’était pas passé par des références à des films d’amour, d’aventures ou de super- héros. La sociologie doit nous parler de nos vies et de ce qu’on aime, ou elle ne sert à rien.

 

 

 

 

9782343188348b
Cinoche et société. Les intuitions sociologiques du cinéma populaire
de Jean Latreille

Nombre de pages : 304
Date de sortie (France) : 23 décembre 2019
Éditeur : L’Harmattan
Collection : Logiques sociales


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