"The Leftovers, le troisième côté du miroir" de Sarah Hatchuel et Pacôme Thiellement

Sarah Hatchuel et Pacôme Thiellement ont écrit chacun les différents chapitres qui composent un même livre intitulé "The Leftovers, le troisième côté du miroir" publié aux éditions Playlist Society. Ils proposent d'analyser en profondeur l'intégralité des trois saisons de la série télévisée "The Leftovers".

Cédric Lépine : D’où vient votre intérêt pour les séries télévisées ?

Sarah Hatchuel : Je travaille sur les séries télévisées depuis une dizaine d’années environ, dans un cadre universitaire. Formée en études anglophones (particulièrement en études shakespeariennes), j’ai d’abord étudié les séries qui s’approprient des motifs shakespeariens, pour en venir à des séries comme Lost, Twin Peaks ou The Sopranos qui sont des fictions réflexives, très conscientes du format sériel qu’elles mobilisent. À travers une forme qui exige le revisionnage, elles visent à éduquer le regard de celles et ceux qui les regardent.

Pacôme Thiellement : Je m’intéresse aux séries télévisées depuis que j’ai découvert Le Prisonnier et Twin Peaks entre 1990 et 1992. Je travaille sur les séries télévisées depuis que j’écris, c’est-à-dire depuis quasiment 20 ans, même si mon premier livre sur une série doit dater de 2010 (et c’était sur Twin Peaks), j’avais commencé à écrire des essais épars sur le même sujet dix ans plus tôt. Expliquer mon intérêt pour les séries télévisées s’apparente à expliquer mon intérêt pour la littérature, la bande dessinée, la musique, les animaux ou respirer. Cela fait intrinsèquement partie de ma vie. 

 

C. L. : Qu’est-ce qui explique selon vous à l’heure actuelle l’intérêt toujours plus fort pour les séries du côté des spectateurs ?

S. H. : Si le roman a marqué les XVIIIe et XIXe siècles, le cinéma le XXe, on peut dire que la série télévisée est l’art majeur du XXIe siècle. La série permet une complexité narrative et esthétique inédite, ainsi que des négociations culturelles incessantes qui peuvent toucher à la fois un vaste public et des publics de niche.

P. T. : Les spectateurs aiment les séries télévisées parce qu’elles sont extrêmement intelligentes : bien plus intelligentes que ce que le médium cinématographique peut apporter aujourd’hui, à part une poignée de chefs d’œuvre réalisés par une poignée de génies (David Lynch, Lars Von Trier, Kiyoshi Kurosawa, Sono Sion, Bertrand Mandico, Yann Gonzales…). Et surtout les séries télévisées continuent d'expérimenter des formes nouvelles, des choses qu’on n’avait pas vues avant, que ce soit dans la façon de raconter, que dans les choses qui sont racontées et avec qui ces choses sont racontées ! Quand il ne nous fait pas chier avec les franchises de super-héros, le cinéma regarde majoritairement vers le passé. Le cinéma actuel - même américain ! - ressemble au cinéma classique comme les yéyés ressemblaient à du rock ou le Canada-Dry à de l’alcool. Alors qu'il y a tant de nouveauté, tant de génie pur dans Twin Peaks Saison 3, The OA, Fargo, True Detective, Mr. Robot (malgré tout) et bien sûr The Leftovers ! J’échange tout le corpus pénible, poussif, fétichiste, nostalgique, téléphoné - et surtout bête comme les pieds qu’il aime tant - de Quentin Tarantino contre un seul épisode de Watchmen

 

C. L. : Entre Lost et The Leftovers, qu’est-ce qui a changé dans la manière de réaliser une série ? Ces changements sont-ils le reflet de l’évolution du public et de son élargissement ?

S. H. : Entre Lost et The Leftovers, les chaînes ont eu tendance à produire des séries plus courtes en termes de nombre d’épisodes, et plus feuilletonnantes. Les séries de Damon Lindelof suivent ces tendances et on peut peut-être le regretter, tant le statut de l’épisode peut soulever des enjeux narratifs, idéologiques et éthiques importants. Je parlerais moins d’élargissement du public (car il était déjà très large à l’époque de Lost) que de stratégies consistant à s’adresser à des publics de plus en plus fractionnés avec une offre sérielle de plus en plus forte et diverse sur les plans esthétiques et idéologiques. Là aussi, on peut sans doute regretter cette fragmentation spectatorielle.

P. T. : Ce qui a changé, c’est que le monde semble devenu plus sombre - plus difficile d’imaginer un grand récit harmonieux comme celui de Lost - alors qu’on est entré dans une période de grands bouleversements, de grandes tribulations. The Leftovers est le reflet de la perte de oi chez Damon Lindelof en une signification unifiée et lumineuse de l’expérience humaine. The Leftovers c’est Lost sans le Roi du Monde, sans Hurley, sans René Guénon. The Leftovers est une série du doute. 

 

C. L. : Pourquoi avoir arrêté spécifiquement vos analyses sur The Leftovers: est-ce la série la plus stimulante à l’heure actuelle sur laquelle on puisse écrire ?
S.
H. : Il y a de très nombreuses séries sur lesquelles il serait possible de livrer des analyses riches et poussées, mais il y a peu de séries aussi déroutantes que The Leftovers, mettant au défi explicitement la compréhension des spectateurs. La phrase « You understand » (« Tu comprends ») répétée si souvent par les personnages alors qu’il est justement si difficile de comprendre ce qui se passe à l’écran, invite particulièrement à l’exégèse et à l’interprétation personnelle. 

P. T. : On ne choisit pas un sujet. Il vous choisit. The Leftovers n’en avait pas fini avec nous tant que nous n’avions pas écrit sur lui. 

 

C. L. : Comment composer ce livre à deux a-t-il été possible en pratique ?
S. H. : Pacôme et moi nous sommes rencontrés à l’occasion d’un colloque sur Lost et avons tout de suite compris que nous partagions la même vision de cette série. Lorsque The Leftovers est sortie, elle nous a semblé entrer en dialogue avec Lost, comme si Lindelof créait la version ténébreuse, la face B, de sa première série. Pacôme et moi avons d’abord communiqué ensemble à deux reprises sur la saison 1 et 2 de The Leftovers avant d’envisager la publication d’un livre. Nous nous parlions longuement au téléphone avant de commencer chaque chapitre. Nous avons rédigé, chacun de notre côté, un chapitre sur chaque saison de la série. Nous nous envoyions nos chapitres le même jour, une fois qu’ils étaient terminés : il n’était donc pas possible d’être « influencé » par le travail de l’autre. L’idée était à la fois de surprendre et de convaincre l’autre. À chaque fois, nous avons été étonnés de voir que nos chapitres se répondaient et se prolongeaient l’un l’autre sans se répéter. Chacun est venu éclairer la série avec ses propres références et son propre bagage culturel.

P. T. : Le livre est né de la confiance sans borne qu’on pouvait avoir l’un pour l’autre concernant nos analyses respectives, et de l’impatience de les lire. En fait, c’est comme si on s’était chacun passé commande d’un livre, en échange d’un autre livre. Le livre final est le produit de cet échange. Deux livres en un ! Et le troisième qui naît de la rencontre des deux.

 

C. L. : Avez-vous attendu de voir l’ensemble des saisons avant de commencer à écrire et analyser ?
S. H. : Nous avons attendu la fin de chaque saison avant de communiquer sur chacune (sur la saison 1 au Festival Séries Mania, puis sur la saison 2 lors d’une journée d’étude à l’université Rennes 2). Nous avons analysé la saison 3 à l’occasion de l’ouvrage uniquement. Il nous semble très important, pour respecter une œuvre et ses différents « temps », de commencer à parler d’elle uniquement lorsqu’une saison est terminée.

P. T. : Écrire sur une série alors qu’elle n’est pas finie ne m’intéresse pas. C’est forcément écrire un texte qui devra être amendé, et on ne peut alors s’empêcher de faire des hypothèses sur la suite. Une exception à ce jour pour moi c’est Twin Peaks… J’ai écrit un livre sur Twin Peaks en 2010. Mais la série n’était pas supposée revenir. Et quand elle est revenue, j’étais si heureux que je ne regrettais pas d’avoir écrit sur elle avant, surtout que cela me donnait l’occasion d’écrire sur elle à nouveau !

 

C. L. : Pourquoi considérez-vous que les analyses des séries télévisées sont encore trop minoritaires par rapport à ce qui se fait pour le cinéma ?
S. H. : Les analyses des séries commencent à rejoindre ce qui se fait pour les films, mais il faut sans doute veiller à ce que les séries ne deviennent pas seulement des prétextes à parler de faits sociétaux, linguistiques ou philosophiques. Ce qui nous paraît important, c’est d’éclairer véritablement ce que fait et dit une série. Cela veut dire prendre à bras le corps sa construction narrative et esthétique, et ses conséquences idéologiques et éthiques.

P. T. : À l’époque où le cinéma proposait plus de 30 ou 40 chefs d’œuvre par an, il y avait à tout casser 30 ou 40 critiques de cinéma en France (et ils étaient presque tous formidables d’ailleurs !). Aujourd’hui, alors qu’il y a difficilement 3 ou 4 chefs d’œuvre par an, il y a 300 ou 400 critiques de cinéma dans la presse française ! Je suppose qu’il y aura énormément de critiques de séries télévisées quand ce qui se fera de plus beau se fera ailleurs. C’est classique et c’est inévitable : l’être humain est toujours en retard sur les événements.

 

C. L. : Pour vos analyses, de quelles sources aviez-vous besoin : d’informations de tournage, de la production, d’entretiens avec l’équipe, etc. ou bien la seule analyse des épisodes suffisait ?
S. H. : Les informations sur les tournages ou les entretiens avec l’équipe sont bien sûr intéressantes, mais elles doivent être commentées et déconstruites, et entrer dans une ligne argumentative précise. Elles doivent généralement être dépassées, tant les auteurs d’une série ne sont pas forcément conscients de tous les discours qu’ils y placent.

P. T. : Toutes et aucune. C’est bien de lire tout pour tout oublier ensuite. L’important c’est l’épisode de série et tout ce qu’il réussit à dire par lui-même, comme un poème ou un oracle. 

 

C. L. : Pouvez-vous définir le terme showrunner et l’importance de Damon Lindelof dans les liens entre les deux séries ?
S. H. : Un showrunner ou une showrunneuse est la personne qui assure la cohérence créative et artistique de l’œuvre sérielle, alors que celle-ci implique forcément une pluralité d’interventions pour être réalisée (scénaristes, producteurs, techniciens, réalisateurs…). Dans Lost et The Leftovers, on peut lire sans conteste des marques « lindelofiennes » à travers des thématiques communes comme l’adoption, la mission à accepter, l’importance de la fiction, la transcendance, etc. Mais, pour plus de précisions, il faut lire le livre !

P. T. : Et celui-ci est en vente dans toutes les bonnes librairies. 

 

 

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The Leftovers, le troisième côté du miroir

de Sarah Hatchuel et Pacôme Thiellement

Nombre de pages : 160
Date de sortie (France) : 14 octobre 2019
Éditeur : Playlist Society
Collection : essai / séries

 

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