"Pasolini, mort pour Salò [ou Les 120 journées de Sodome]" de Benjamin Berget

Le dernier film de Pasolini, "Salò", est aussi controversé que le cinéaste et les circonstances de sa mort. Benjamin Berget propose avec son ouvrage "Pasolini, mort pour Salò [ou Les 120 journées de Sodome]" une analyse colossale du film en question, nourrie d'une impressionnante source d'information convoquant les circonstances historico-politiques de sa réalisation.

Benjamin Berget © DR Benjamin Berget © DR
Cédric Lépine : En quoi le film Salò constitue une œuvre singulière qui vous a conduit à y concentrer vos recherches ?
Benjamin Berget :
Pier Paolo Pasolini est entré dans ma vie de la façon la plus tonitruante qui soit avec Salò. Plus que des images, ce qui est resté dans ma tête durant des années est un long hurlement de rage – le film dure près de deux heures. Seulement, ce cri était pour moi violemment incompréhensible. Pour être franc, je n’ai à peu près rien compris ! En revanche, j’ai subi de plein fouet la démonstration du film, celle d’un processus de déshumanisation irréversible. J’ai pris des notes sur mon ressenti, mais j’avais peur de revoir le film.
Ma thèse, c’est que Pasolini a conçu Salò comme un « Pharmakon », c’est-à-dire une œuvre vénéneuse. Le même mot désigne en grec ancien à la fois le poison et le remède. Le premier temps est celui du poison violent et du choc émotionnel, que je décris dans mon introduction.
Le second temps, beaucoup plus long, est celui de la réflexion. J’ai mis des années et des années avant d’affronter à nouveau ce film. J’ai vu les autres œuvres et documentaires de Pasolini, lu ses lettres et essais, puis j’ai revu Salò en le découpant, en interrogeant chaque scène, chaque dialogue. J’ai effectué en quelque sorte une « mithridatisation » : j’ai ingéré des doses croissantes du poison afin d'acquérir assez de résistance pour dépasser le choc émotionnel.
Alors, en quoi ce film peut constituer un remède me direz-vous ? Donner un sens au film est essentiel pour le transformer en « Pharmakon » qui délivre plus qu’il ne traumatise. Je propose dans mon livre beaucoup de pistes (biographiques, psychanalytiques, philosophiques, historiques) afin d’aider le lecteur à faire sien le remède. De mon point de vue, la piste politique est la plus pertinente, si bien qu’elle occupe une bonne part du livre.
Avec Salò, Pasolini nous dit en substance : « l’aveuglement, la soumission et la compromission de nos aînés avec le nazisme / fascisme vous font vomir tant et plus ? Alors pourquoi faites-vous la même chose sous le régime du capitalisme financier ?! » Chaque individu consomme et collabore, à des degrés divers, à la globalisation économique. Le miroir tendu par Salò devrait agir comme un repoussoir : voilà à quoi nous ressemblons, et le remède consisterait à tout faire pour se départir de cette image révoltante.


C. L. : Quelles ont été vos sources d’informations et quelles furent vos investigations pour écrire ce livre ?
B. B. : La particularité des films de Pasolini est leurs niveaux d’interprétation qui peuvent être très différents, le summum étant atteint avec Salò, que je n’hésite pas à qualifier d’ésotérique, ou mieux encore, de « mystère médiéval » comme l’appelle si joliment son créateur.
La première étape pour résoudre l’énigme a été solitaire, un débroussaillement consistant en une lente collecte d’informations dans la biographie et filmographie de Pasolini. La seconde étape fut collective puisque j’ai confronté mes théories afin d’en éprouver la solidité. Le réalisateur Tristan Bayou-Carjuzaa et Francis Perrin ont été mes sparring-partners. L’œuvre de Pasolini était comme un champ à labourer, chacun de nous retournait les mottes de terre de tous côtés à la recherche d’indices concordants. À chaque fois que l’un de nous trois avançait un élément inédit, il se voyait rétorquer avec défi : « tu peux le prouver ? . Cette émulation se poursuivit avec les spécialistes de Pasolini en Italie, Roberto Chiesi, Davide Pulici et l’association « Cinemazero » qui gère les archives du film. Dernière étape : retour à la solitude avec l’organisation des chapitres et l’écriture proprement dite.
Le plus dur a été de retrouver la trace des acteurs et techniciens de Salò. Pour la plupart d’entre eux, j’y suis parvenu, mais je n’étais pas au bout de mes peines : quelques-uns sont morts, certains ne veulent plus du tout entendre parler du film et d’autres encore ne se souviennent plus des détails – le film a été tourné en 1975 ! Les faire parler de leur expérience a représenté un réel challenge. Leurs témoignages sont dans le second volume.


C. L. : Pouvez-vous expliquer le choix du titre, Mort pour Salò, de ce premier volume qui semble annoncer le second ?
B. B. : Les lecteurs qui ne s’intéressent qu’aux films trouveront leur bonheur dans le premier volume, et ceux qui cherchent des réponses sur le meurtre de Pasolini parcourront le second. Il y a une continuité évidente entre les deux, puisque c’est Salò.
Résumons : en août 1975, des voleurs dérobent des bobines de Salò et de deux autres films. La demande de rançon échoue et les réalisateurs sont sommés par la production de boucler leurs projets avec des chutes, c’est-à-dire des scènes qu’ils avaient préalablement rejetées. Pasolini s’exécute, mais les témoignages - à l’exception de Nico Naldini - rapportent qu’il est déçu du résultat. En tentant de récupérer le matériel volé, Pasolini se fait piéger et meurt dans d’atroces souffrances - sinon, pour quelle raison se rendre avec une forte somme d’argent dans un coupe-gorge vers minuit ?
Malgré leurs désaccords sur le mobile du massacre - le mobile étant à distinguer de l’appât - David Grieco, Silvio Parello, Fabio Sanvitale et Simona Zecchi (j’ai discuté avec chacun d’eux pour me faire ma propre opinion, les interviews sont dans le second volume) sont d’accord sur un point : cette nuit-là, Pasolini est tombé dans un guet-apens et a donné sa vie pour ce film. Combien d’artistes sont morts pour leur œuvre ?


C. L. : Est-ce que votre thèse est de montrer que l’assassinat de Pasolini serait lié à son film ?
B. B. : Je me souviens du réalisateur Gaspard Noé déclarant : « Pasolini est mort avant la sortie de Salò, sans quoi on l’aurait peut-être tué pour ça. » Je ne souscris pas du tout à ce genre de théorie qui ferait de Salò un mobile. Les meurtriers se sont servis du matériel volé comme appât, c’est très différent.
Pour bien mesurer l’impact du vol des bobines, il suffit de regarder le western produit par Sergio Leone (autre victime du vol) : la qualité d’image se dégrade brusquement lors des passages avec des chutes, et des scènes sont manquantes si bien que l’histoire n’a ni queue ni tête. La dernière victime fut Fellini, qui confia en privé qu’avec ce cambriolage, on lui avait volé une partie de sa vie. Je suis convaincu que Pasolini éprouvait le même sentiment de dépossession.


C. L. : Vous terminez votre livre en parlant du vol des bobines ainsi que d’un montage qui n’a pas été totalement validé par Pasolini avec sa mort prématurée : à quel point le film correspond selon vous à la vision et aux désirs du cinéaste ?
B. B. : Même si le film n’est pas aussi parfait que Pasolini l’avait imaginé, la démonstration fonctionne : le voir est une véritable épreuve ! Cependant, avec la « mithridatisation » et mes recherches pour élaborer un making-of, j’ai pu relever cinq incohérences (détaillées dans le livre) auxquelles il faut ajouter cinq prises qui, si elles ne sont pas ratées, paraissent pour le moins étranges. Ces détails bizarres sont à peine perceptibles pour un œil non averti. En revanche, pour Pasolini, ces défauts devaient lui sauter aux yeux.


C. L. : S’agit-il de saisir à travers ces deux livres la fin d’un artiste engagé ou les circonstances sociohistoriques de l’Italie des années de plomb ?
B. B. : Les deux sont liés. Pasolini avait réalisé un documentaire sur l'attentat de la piazza Fontana et cherchait à démasquer les exécutants et les donneurs d’ordre. Des années après, les noms des militants néo-fascistes d’Ordre Nouveau apparaissent dans toutes les enquêtes sur les attentats des « années de plomb », de même que certains chefs des services secrets. Dans sa diatribe du 28 septembre 1975, Pasolini voulait tourner la page des « années de plomb » en jetant en prison toutes les élites corrompues.
Le premier volume raconte les combats qu’il a menés de son vivant, le second pointe du doigt les aberrations de l’enquête sur sa mort, les absurdités produites durant le procès de son soi-disant unique assassin. La liste est tellement longue et accablante pour les autorités qu’il ne peut s’agir de coïncidences. La vie et la mort de Pasolini sont toutes deux éminemment politiques.
Tant que la justice ne relancera pas l’affaire avec la ferme intention d’aller jusqu’au bout, on découvrira des choses incroyables. Par exemple, la presse italienne a révélé il y a deux mois que la voiture de Pasolini était encore en circulation (avec authentification des plaques et du numéro de châssis) – alors qu’elle avait été officiellement détruite à la casse il y a des décennies ! Les meurtriers avaient roué de coups le cinéaste, puis avaient utilisé cette voiture pour lui rouler dessus. Comment l’arme du crime peut-elle être découverte sans que la justice rouvre l’enquête ?


C. L. : Pouvez-vous parler de vos difficultés pour trouver un éditeur qui accepte votre livre pour comprendre à l’heure actuelle comment le film de Pasolini et tout ce que vous révélez fait encore débat ?
B. B. : La raison de l’auto-édition vient tout simplement de mon impatience à voir le résultat une fois le livre imprimé. Je n’en pouvais plus d’attendre des réponses qui ne venaient que trop rarement et qui se soldaient par la négative.
Quant à savoir pourquoi le livre était refusé ou ignoré, cela venait sans doute de mon choix de m’adresser en priorité à des éditeurs publiant une littérature « engagée », à gauche toute. Je n’avais pas conscience que Pasolini clivait autant en France. La faute en revient pour partie à Pasolini lui-même, qui a adopté de son vivant des prises de position (sur la police, la sexualité, etc.) qui ont laissé perplexe beaucoup de monde ; et pour partie à l’extrême droite, qui a déformé certains de ses propos : Alain Soral et Matteo Salvini citent Pasolini à tort et à travers ! J’espère que mon livre contribuera à dissiper le malaise et à rétablir la vérité.
Enfin, si mon livre est auto-édité en France, ce n’est pas le cas en Italie où Pasolini a laissé des souvenirs beaucoup plus vifs. Mon livre a été suffisamment commenté dans ce pays pour attirer l’attention d’un véritable éditeur. Nocturno Libri va traduire et publier le premier volume cette année, et cette reconnaissance me comble de joie.


C. L. : Vous avez également beaucoup étudié et analysé les jeux vidéo dans de précédents ouvrages : est-ce que vos découvertes dans ce domaine ont nourri votre approche du dernier film de Pasolini ?
B. B. : Il n’y a pas de liens directs avec mes précédents travaux si ce n’est mes constantes recherches sur les rapports de force entre liberté d’expression et censure (deux volumes parus sur L’Histoire des jeux vidéo polémiques). Je rapporte dans le premier volume la réception médiatique très problématique de Salò et les interminables démêlés du producteur avec la justice.
Dernièrement, je participe au magazine sur la pop culture « Rétro Lazer » publié chez Omake Books et au magazine en ligne « Mazette » dirigé par la nièce du dessinateur Édika, Mélaka. Voir mes textes qui pilonnent Macron publiés, accompagnés de dessins satiriques et lus à voix haute par Mélaka elle-même est un grand plaisir.

 

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Pasolini, mort pour Salò [ou Les 120 journées de Sodome]
de Benjamin Berget

Nombre de pages : 426
Date de sortie (France) : 11 octobre 2020
Éditeur : auto-édition

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