Étienne Jeannot pour son livre "Les Stratégies de la peur dans le cinéma d’horreur"

Étienne Jeannot qui est à la fois auteur, comédien et réalisateur a écrit un essai sous la forme d'un hommage à la créativité au sein du cinéma d'horreur intitulé "Les Stratégies de la peur dans le cinéma d'horreur".

Cédric Lépine : Vous êtes à la fois auteur, comédien, assistant réalisateur et réalisateur : pouvez-vous présenter tout ce qui vous lie au cinéma ? 
Étienne Jeannot : Dès l’âge de 8 ans, comme de nombreux enfants, j’ai dit que je voulais faire du cinéma. Si pour certains, ce n’est qu’une passade, je fais partie de ceux pour qui le rêve s’est transformé en véritable passion et projet professionnel, qui représente le cœur de ma vie actuellement.

J’ai toujours été attiré autant par la dimension du jeu que par la dimension de la mise en scène, et n’ai jamais voulu faire de choix entre les deux. La pratique du théâtre d’improvisation depuis 17 années est assez symptomatique de cette envie, car en impro, puisque rien n’est prévu sur scène, on est à la fois comédien, son propre auteur et son propre metteur en scène. Je retrouve cet aspect lorsque je fais du stand up ou des scènes ouvertes drag queen, que je prépare et joue seul.

J’aime bien évidemment aussi lorsque je n’arbore qu’une seule de toutes ces casquettes, ce qui me permet de me concentrer complètement sur une tâche. En tant que comédien, en plus de l’improvisation je joue dans des pièces de théâtre, ainsi que dans des courts métrages, et pour faire des heures d’intermittence, en figuration ou avec des petits rôles dans des séries et longs métrages.

Auteur, j’ai écrit quelques nouvelles, et bien sûr l’ouvrage Les Stratégies de la peur dans le cinéma d’horreur, qui était mon mémoire de fin d’études pour valider mon Master Arts de l’écran à l’Université de Strasbourg. Profitant des acquis de mon apprentissage universitaire, je m’essaie à l’écriture de critiques de film afin de ne pas avoir qu’un regard de consommateur lors de mes visionnages et pousser mes réflexions plus loin.

Je suis également le scénariste des films que j’ai réalisé, notamment beaucoup de courts métrages amateurs dans mon adolescence et au cours de ma scolarité, pour finir par deux courts métrages d’horreur lorsque j’étais au Conservatoire Libre du Cinéma Français. Sorti de cette école en juin 2017, j’ai fait une pause sur l’écriture et la réalisation afin de me concentrer sur des tournages en tant qu’assistant réalisateur pour obtenir le statut intermittent et travailler sur de nombreux plateaux (clips, web-séries, courts-métrages) en rencontrant des équipes de tournage. Ce poste me permet d’avoir une vision globale de ce qu’est un tournage et d’apprendre la gestion d’équipe, l’anticipation, l’organisation d’un plateau, etc.

Je préfère toutefois être complètement maître de la création du film, et souhaite vraiment réaliser mes propres projets. J’ai écrit trois courts métrages touchant au registre fantastique / horreur et au milieu LGBT en 2019, que je souhaite proposer à des boîtes de production afin de les réaliser prochainement.

 

C. L. : Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à l’étude du cinéma d’horreur ?
É. J. : La peur expérimentée par le biais de l’art a toujours été un attrait pour moi, notamment de par les enjeux cathartiques et sociaux que je développerai dans une de vos prochaines questions. Très tôt, des films m’ont effrayé et traumatisé. Gremlins de Joe Dante, qui est finalement extrêmement drôle, marqua fortement l’enfant de 4 ans que j’étais par ses créatures effrayantes et notamment la scène d’explosion dans le micro-ondes. À l’adolescence, mon père m’a fait découvrir de grands classiques du cinéma en général, et du cinéma d’horreur, comme Halloween, L’Exorciste, Les Dents de la mer ou Alien. Avec des amis, ou mon frère, regarder des films d’horreur était un véritable défi pour se tester et organiser des soirées frissons, par exemple avec The Ring ou The Grudge, et plus tardivement [REC] dont la scène finale m’a, à l’époque, glacé le sang.

Arrivé en licence de cinéma à Strasbourg, lorsque des devoirs pouvaient être réalisés sur des sujets libres, je me suis alors tourné assez instinctivement vers ce genre qui avait jalonné mon enfance en la marquant d’une émotion forte et particulière. Dès ma première année, j’ai fait un dossier sur la musique dans le cinéma d’horreur, et déjà un court exposé sur les stratégies de la peur dans le genre, en m’appuyant sur [REC], Frontière (s) de Xavier Gens et la saga des zombies de George A. Romero. En m’approchant du Master, et en accumulant les recherches et les dossiers sur l’horreur, il était évident pour moi de plonger dans cette étude pour mon mémoire. J’étais également poussé par l’envie de poser ma petite pierre à l’édifice dans la recherche sur le genre, encore peu assumée dans le domaine universitaire, et qu’une professeure passionnante, Estelle Dalleu, m’a transmise grâce à un cours sur le cinéma fantastique.

 

C. L. : Plusieurs titres sont évoqués dans vos analyses : existe-t-il des films clés selon vous qui ont contribué à développer les stratégies de la peur ?

É. J. : Si chaque film d’horreur apporte sa pierre à l’édifice, plus ou moins importante, grâce à la singularité de l’agencement des stratégies de la peur qu’il propose, il existe évidemment certaines œuvres majeures, unanimement reconnues par la critique et les spectateurs.

Dans mon ouvrage, certains titres reviennent assez souvent, comme La Nuit des morts-vivants, Halloween, Les Dents de la mer, L’Exorciste, Massacre à la tronçonneuse, Le Projet Blair Witch, qui ont été de grands succès populaires. Devenant rapidement des références du genre très médiatisées, ces films ont forcément eu des impacts sur les productions à venir, que ce soit en termes d’écriture du scénario ou d’esthétique. Par exemple, Romero a révolutionné le zombie et défini sa nouvelle figure dès 1968, Carpenter lancé la vague de slashers en 1978 avec Halloween, et Le Projet Blair witch a complètement amorcé la surproduction de found footage movies dès 1999. Certains films ont amené à des tournants majeurs dans le genre, créant un avant et un après, toute œuvre venant ensuite pouvant faire l’objet de références et de citations.

 

C. L. : Quels sont les enjeux cathartiques et sociaux du cinéma d’horreur sur le public ?

É. J. : Dès l’introduction de mon livre, j’aborde la question du « Pourquoi ? » faire ou regarder un film d’horreur, que Steven Jay Schneider évoque également dans son livre sur le genre. Comme toute œuvre de fiction, le but est l’expérimentation de la catharsis développée par Aristote. Faire face à des choses terrifiantes et des situations de mise en danger tout en étant tout à fait en sécurité permet de ressentir la frayeur, puis l’immense soulagement une fois que c’est terminé. C’est à la fois une expérience personnelle profonde de la mort, de la violence et du danger, tout en pouvant être une expérience collective du ressenti de l’émotion forte en groupe (dans une salle de cinéma, entre amis).

À notre époque surmoderne (terme développé par Marc Augé sur lequel je m’appuie beaucoup dans mon ouvrage pour les films contemporains) où l’horreur réelle du monde est surmédiatisée et accessible par tous, il me semble que l’enjeu de la fiction de l’horreur est fort : permettre au public de fictionnaliser la peur, de la vivre au travers de récits créatifs et inventifs sans cesse renouvelés. Le cinéma d’horreur permet également d’aborder des sujets de société et porter un regard critique extrêmement pertinent sur le monde qui nous entoure, en métaphorisant la menace et les réactions qu’ont les personnages face à elle pour créer des échos avec notre réalité, ce qui lui confère un pouvoir réflexif puissant et non négligeable. Pour revenir une nouvelle fois sur Romero, chaque film de sa saga des zombies, en plus de terrifier par la figure monstrueuse des créatures, les utilise pour établir un discours extrêmement virulent contre des aspects de notre société (la société de consommation, les militaires et la médecine, les inégalités sociales dues à la répartition des richesses, la société moderne voyeuriste…).

 

C. L. : Comment s’inscrit le cinéma d’horreur dans le reste de l’histoire du cinéma : s’agit-il encore d’une partie méconnue du cinéma ?

É. J. : L’impression que le cinéma d’horreur est en marge du reste des genres du cinéma est liée au fait que la peur est une émotion négative, mal perçue, que les gens veulent éviter de côtoyer : une grande partie des spectateurs préfèrent donc éviter le visionnage des films de genre, et pendant longtemps, la critique comme le domaine universitaire ont conservé une forme de mépris pour cette frange du cinéma considérée comme moins noble. Les productions, notamment françaises, restent encore frileuses pour se lancer dans des projets de genre, qui sont pourtant majoritairement audacieux et novateurs, mais pourraient souffrir de ne pas rencontrer leur public et donc manquer de rentabilité économique.

Pourtant, de par les nombreux grands classiques du cinéma d’horreur jalonnant l’Histoire, les grands réalisateurs qui se sont essayés au genre, les études faites et de plus en plus, les festivals de films qui mettent en avant la création à la fois de longs métrages, courts métrages et séries (je pense au Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, au festival de Gérardmer, au Paris International Fantastic Film Festival en France, le Sitges Film Festival en Espagne), on voit que le public du cinéma d’horreur existe largement. La marginalisation du genre n’a pas lieu d’être et, bien qu’elle ait tendance à persister encore dans les esprits, s’efface peu à peu grâce aux événements culturels, aux succès populaires et à la médiatisation des œuvres.

 

C. L. : Considérez-vous qu’à chaque époque correspond un cinéma d’horreur distinct ? Comme notamment les zombies qui ont la cote dans le cinéma d’horreur actuel…

É. J. : Comme pour l’Histoire du cinéma en général qui a connu en fonction des époques les grandes heures de gloire de certains de ses genres (le film noir, le western…), le cinéma d’horreur à part entière a lui aussi connu des périodes importantes, amenant à l’identification de sous-genres précis. Chaque sous-genre a été marqué par un traitement scénaristique ou esthétique particulier, donnant une tonalité précise au film, créant donc de véritables stratégies de la peur dont je parle dans l’ouvrage, puis s’atténuant petit à petit, soit pour disparaître, ou pour ne subsister qu’à travers des films-hommages ou se réappropriant les codes.

On trouve par exemple les films d’horreur du cinéma expressionniste allemand des années 1920, les films de monstres très gothiques du studio Hammer qui ont connu leur âge d’or dès le milieu de la fin des années 1950, les gialli italiens et leur heure de gloire des années 1960 à 1980, les slashers dans les années 1980, les found footage relancés par Le Projet Blair Witch et très en vogue à la fin des années 2000 et début des années 2010.

Concernant les zombies, c’est une figure tellement popularisée et traitée depuis sa réintroduction par George A. Romero en 1968 avec La Nuit des morts-vivants, que le film de zombie est en effet devenu un sous-genre à part entière. Je ne saurais toutefois dire s’il est aussi symptomatique d’une époque que les sous-genres que j’ai cité précédemment qui ont chacun leurs codes esthétiques, modes de narration particulier et âge d’or précis. En effet, la figure du zombie est totalement protéiforme (vitesse, contamination, mode de fonctionnement de la créature, complètement variables selon les histoires) et son traitement s’étale de façon assez homogène depuis la fin des années 1960. Il continue d’être énormément traité actuellement car c’est un monstre qui plaît (pour plein de raisons, liées à l’utilisation de la peur, et aussi de sa portée sociale dans la critique du monde qui nous entoure), mais je ne pense pas que cela soit tout à fait lié à notre époque actuelle.

 

C. L. : Qu’est-ce qui définirait un bon film d’horreur ?

É. J. : La définition d’un bon film d’horreur ne peut être que subjective, chaque spectateur étant, de par son histoire et sa sensibilité personnelle, plus ou moins touché par l’utilisation de chaque stratégie pour faire naître cette émotion. Je donnerai donc mon avis strictement personnel, qui peut tout à fait ne pas être partagé par certains.

Selon moi, un bon film d’horreur est celui qui utilise avec équilibre la dialectique entre l’angoisse et l’horreur telles que je les développe dans mon ouvrage. Quelle que soit la situation initiale et la vitesse à laquelle la menace se met à planer sur l’histoire, il faut que les personnages soient crédibles dans leur manière d’agir entre eux et d’agir face à la peur, afin que l’on puisse entrer en immersion avec eux dans la situation, s’identifier et avoir de l’empathie. Un bon film d’horreur alterne alors entre des séquences où la menace plane et où les personnages peuvent encore s’échapper, et des séquences où elle est directement présente et où les personnages doivent lui faire face, créant ainsi des différences de rythme, et des émotions variées chez le spectateur, tantôt en attente, effrayé, puis soulagé.

Les codes du cinéma d’horreur étant de plus en plus connus des spectateurs, un bon film d’horreur se doit également, à l’ère actuelle, de surprendre et de se renouveler : si le spectateur parvient à tout prévoir, il ne ressentira plus la peur avec autant d’intensité car il aura deviné lorsque la menace allait réellement tomber ou non, et le but principal du film est alors raté. Même si, encore une fois, chaque spectateur reçoit la peur différemment, un film d’horreur doit à mon sens constamment se questionner sur son originalité, son unicité pour être bon et remarquable.

 

C. L. : Dans la ville de Strasbourg où vous avez étudié, le festival du cinéma fantastique a-t-il été important pour vous pour découvrir tout le panel international du cinéma d’horreur ?

É. J. : Le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg a en effet été fondamental dans mon parcours. Dès la première semaine de mon arrivée dans la ville, à 17 ans, un professeur de l’Université nous avait prévenu que George A. Romero, président du jury en 2011, était présent à des projections. Je m’étais empressé de me rendre dans les excellentes salles du Star et Star Saint-Exupéry pour redécouvrir La Nuit des morts-vivants, séance présentée par Romero lui-même, réalisateur que j’ai adoré avec sa saga des zombies. Cette année-là fut alors aussi pour moi l’occasion de découvrir sur grand écran Day of the Dead, également de Romero, qui m’a profondément marqué et choqué, par sa portée critique impressionnante, son atmosphère glauque et dérangeante, et ses effets gores absolument dégoûtants qui m’ont procuré des émotions que je n’avais pas encore expérimentées avant.

Dans les années qui ont suivi, j’ai continué à aller au FEFFS, d’abord timidement, pour un devoir d’études sur un film fantastique (nous devions voir un des films de la sélection en compétition et développer en quoi ce film était fantastique), puis beaucoup plus intensément jusqu’à devenir bénévole pendant cinq années.

Cela m’a permis de rencontrer une équipe de gens passionnés et formidables, d’être impliqué dans le festival, et de me glisser maintes et maintes fois en salles (parfois, une cinquantaine de séances en dix jours) pour découvrir des rétrospectives sur grand écran, des films inédits, des séances de minuit absolument terrifiantes ou complètement hilarantes, des courts métrages inédits et magnifiques, des documentaires passionnants, des master class (Tobe Hooper, William Friedkin…), des séances spéciales (Les Dents de la mer sur une bouée dans une piscine…). Le FEFFS m’a permis de vivre de véritables excellentes expériences de spectateur cinéphile, et a été un très bon terreau de réflexion pour mes études sur le genre, et bien sûr pour la rédaction de mon mémoire.

 

C. L. : L’époque actuelle est-elle favorable à l’invention et l’expérimentation de nouveaux codes dans le cinéma d’horreur ?

É. J. : Je pense que chaque époque a les moyens et a su s’emparer de ce qu’elle a eu face à elle pour inventer, expérimenter, et renouveler le genre du cinéma d’horreur. Comme je le développais précédemment, à mon sens un bon film d’horreur est un film qui sait surprendre et se renouveler, il est donc nécessaire qu’à chaque époque, le cinéma ne reste pas sur ses acquis et soit en mesure d’essayer de nouvelles choses.

Avec notre époque actuelle, la surmodernité et la surproduction des images en mouvement en tout genre sont tout à fait favorables à des expérimentations infinies. Les films d’horreur en caméra embarquées, ou utilisant tout type de medium rapprochant le spectateur de son quotidien (une application de téléphone portable, Skype, un caméscope pour des images de vacances…), continuent de proliférer et tenter de nouvelles choses. La réalité virtuelle fait ses avancées également, avec déjà quelques courts métrages réalisés en immersion à 360°, proposant une nouvelle façon de vivre l’histoire et la peur.

Quant aux histoires racontées, le cinéma d’horreur pouvant avoir une dimension critique forte sur notre société actuelle, il me semble évident qu’au vu de l’état actuel du monde et des horreurs réelles qui s’y passent, le genre a une infinie possibilité de récits directs ou métaphoriques à raconter de façon tout à fait originale pour être porteur de messages, et faire réfléchir les spectateurs. Le pouvoir de la fiction n’est pas négligeable, et si les films d’horreur peuvent non seulement faire peur viscéralement en touchant à nos émotions pures, ils peuvent aussi marquer les esprits en faisant écho à la réalité.

 

 

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Les Stratégies de la peur dans le cinéma d’horreur
d’Étienne Jeannot

Nombre de pages : 264
Date de sortie (France) : 6 septembre 2019
Éditeur : L’Harmattan
Collection : Champs visuels

 

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