Entretien avec Julien Dufresne-Lamy pour son livre "Jolis jolis monstres"

L'auteur très productif Julien Dufresne-Lamy est de retour avec un nouveau roman intitulé "Jolis jolis monstres. Trois décennies de la culture drag-queens à New York, depuis les années SIDA" dont il présente quelques grands traits au fil de ses réponses formant cet entretien.

Cédric Lépine : En 2012 est paru votre premier livre Dans ma tête, je m'appelle Alice et depuis 2016 vous sortez un livre par an : pouvez-vous parler de cette nouvelle dynamique qui vous conduit à écrire régulièrement ?

Julien Dufresne-Lamy : J’écris aussi bien pour les adultes que pour les adolescents. Je m’essaie à cette alternance depuis 2016, écrire en jonglant les publics, les sujets, les écritures. Cela crée cette dynamique dont vous parlez et qui me plaît beaucoup. Plus on écrit, plus on libère les mots. Plus il se passe quelque chose. 

 

C. L. : Qu'est-ce qui vous a amené à écrire plusieurs ouvrages pour la jeunesse ?

J. D-L. : J’ai une admiration et un respect profond pour les auteurs jeunesse qui, trop souvent, sont méprisés par le milieu littéraire (ou même les lecteurs, ou même les professionnels du livre). Certains considèrent que c’est une sous-littérature, une littérature de bas étage, éloignée de la grande et belle et élitiste littérature blanche. Alors qu’il y a dans la littérature jeunesse un épatant champ des possibles, un émerveillement permanent et on y trouve des jeunes lecteurs formidables, au jugement sûr, éclairé, passionnant. Il ne faut jamais mettre de côté les jeunes lecteurs, c’est mièvre à dire, mais ils sont l’avenir, la société de demain.

 

C. L. : Comment et quand est apparue l'idée d'écrire l'histoire de trois décennies de la culture drag-queens à New York, depuis les années SIDA avec ce nouveau roman intitulé Jolis jolis monstres ?

J. D-L. : Avec Jolis jolis monstres, j’ai eu envie de reconstituer la grande Histoire des drags queens et des vogueurs. Des années SIDA à nos jours pour montrer leurs combats, leurs beautés, leurs libertés. Modestement, je voulais leur offrir une petite voix, parce que ces hommes déguisés en femmes, qui pourtant, vivent, survivent depuis toujours dans nos sociétés, n’existent pas dans les livres. Parce que pour nos sociétés, ce sont des parias, des freaks, des traîtres brisant la sacrosainte règle de la masculinité, qui régit tant de choses. Je crois que c’est aussi ça, la littérature. Faire parler les laissés pour compte. Ceux et celles qui par leurs différences sont l’avenir.

 

C. L. : Quelles investigations avez-vous réalisé pour disposer des informations qui nourrissent ce récit ?

J. D-L. : Il y a très peu d’archives, de sources littéraires, universitaires sur le sujet. Mes recherches se sont faites hasardeuses, de débrouille en débrouille, un peu à la manière d’une drag queen qui décide de se lancer. Je m’appuyais sur des détails, des micro-détails, un nom de club, de drag queen, de cabaret, de photographe, de maison de bal, de club kid. Pour que détail après détail, fil après fil, je puisse reconstituer ce si beau New-York queer et underground des années 1980. 

 

C. L. : Pourquoi avoir situé votre récit aux États-Unis d'Amérique du Nord ?

J. D-L. : Parce que les drags viennent de là-bas, des émeutes de Stonewall, du mouvement LGBT, des pansys performers aussi, des revues ou des cabarets de female impersonators, comme le Jimmy’s Backyard ou le Finocchio’s. C’était cette culture underground là que j’avais envie d’approcher. J’ai pour elle une grande fascination et une vraie admiration.

 

C. L. : Quel mélange faites-vous entre réalités documentaires et récits fictionnels dans ce roman ?

J. D-L. : J’écris de la fiction, au sens où mes narrateurs naissent tous d’idées, d’élans, de pulsions qui m’appartiennent. Mais pour mon roman Jolis jolis monstres, comme pour d’autres d’ailleurs (Deux cigarettes dans le noir, notamment, avec la figure de Pina Bausch), il était important de citer, raconter, décrire tous ces personnages qui ont contribué à l’Histoire drag. Mettre en fiction aussi ces créatures impensables aux mille tragédies comme Angie et Venus Xtravaganza, Dorian Corey, ou encore Octavia St Laurent. C’était une façon de leur rendre hommage, de leur offrir encore un peu de beauté.

 

C. L. : Quelle place pour la culture drag-queens dans la France actuelle ?

J. D-L. : On assiste aujourd’hui à une mainstreamisation de la culture drag et voguing en Europe et aux États-Unis, parce que l’émission de Rupaul, Drag Race, est un réel phénomène culturel et qu’il suscite de vraies vocations chez les plus jeunes. Parce que je crois aussi que les jeunes, dans nos sociétés de plus en plus puritanisées, idéologisées, aspirent à une unicité. On retrouve ça, très fort, chez les drags. Ce cran, cette singularité, cette voix. C’est beau d’assister, en trente ans, à ce passage de la clandestinité à la presque norme, de l’ombre à la lumière, de voir des créatures qu’on jugeait monstrueuses, anormales, malades, occuper maintenant les devants de la scène, faire des concerts, des colloques dans le monde entier et des couvertures de grands magazines. C’est une belle revanche. Mais comme tout phénomène de mode, il faut veiller à en conserver quelque chose, à faire bouger les lignes, durablement. Ne pas se laisser avoir par un feu de paille. 

 

 

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Jolis jolis monstres. Trois décennies de la culture drag-queens à New York, depuis les années SIDA
de Julien Dufresne-Lamy

Nombre de pages : 416
Date de sortie (France) : 22 août 2019
Éditeur : Belfond 

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