Entretien avec Ève de Candaulie pour son livre "Osez le polyamour"

Aux éditions La Musardine, Ève de Candaulie après la découverte du candaulisme, propose une nouvelle découverte des formes d'aimer en pleine conscience en fonction du type de relation mis en œuvre, avec son ouvrage synthétique "Osez le polyamour" qui dresse un état des lieux d'une fascinante découverte de soi dans notre relation aux autres.

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Cédric Lépine : Qui est Ève de Candaulie ?

Ève de Candaulie : Je suis écrivaine de livres érotiques autobiographiques. Je suis devenue Ève de Candaulie en référence au candaulisme où l’on aime voir et savoir son partenaire ou soi-même avec une autre personne pour avoir des activités sexuelles. Je me disais alors que la particule pouvait signifier une provenance et non pas une affirmation de noblesse. Autrement dit, le candaulisme était le territoire sur la carte du tendre qui a fait que j’ai existé, puisque cela m’a permis de devenir une femme libre.

Au départ, je ne me sentais pas forcément légitime pour écrire sur le polyamour. J’avais écrit Osez le candaulisme (La Musardine, 2019) qui avait beaucoup plu à mon éditrice et celle-ci m’a proposé d’écrire également sur le polyamour, d’autant que dans le livre sur le candaulisme toute une partie était consacrée au polyamour. J’ai commencé alors à mener une recherche journalistique en faisant du polyamour une quête personnelle parce qu’au fil des pages cela répondait un peu à mes questions. Lorsque j’ai relu le livre avant publication, je me suis rendu compte que cela continuait à répondre à mes questions dans une effervescence très stimulante.

 

C. L. : Tu présentes dans ton livre le polyamour comme l’expression aussi de la fibre artistique dans les relations amoureuses : il s’agit dès lors de devenir l’auteur assumé de ses propres relations. Peux-tu parler du lien entre le polyamour et la créativité artistique ?

È. de C. : C’est en effet un projet inclusif. Je pars du constat que la monogamie est un peu trop hégémonique. La monogamie ne me dérange pas et d’ailleurs je peux comprendre que l’on puisse s’y épanouir pleinement à un moment de sa vie. Ce qui m’ennuie en revanche c’est qu’il n’y a aucune autre parole qui est portée auprès des jeunes comme quoi il y a d’autres schémas possibles. Je trouve que dans l’objectif de témoigner des différentes orientations pour vivre ses relations amoureuses, le polyamour est encore trop peu visible dès le plus jeune âge. Il suffirait juste de pouvoir dire qu’il existe plusieurs façons d’aimer.

Quant à l’aspect créatif dans les relations polyamoureuses, c’est une remarque mentionnée dans le livre par Méta qui est depuis quelques temps une grande figure du polyamour en France. Méta explique ainsi que le polyamour est du sur-mesure alors que la monogamie est du prêt-à-porter. Cette image est très jolie puisqu’elle signifie que l’on doit sortir des non-dits. Ce n’est pas vrai qu’il n’y a pas de partie créative chez les monogames, c’est juste que dans ces relations tout a été prémâché, tout a été mis sur des rails qui fait que l’on se pose moins de questions, ce qui entraîne de nombreux problèmes dans les couples à cause des multiples non-dits.

 

C. L. : La notion de polyamour dès lors incite à une réflexion créative à l’intérieur même des relations non polyamoureuses.

È. de C. : En effet, peu importe que l’on soit polyphile ou non pour lire ce livre : l’essentiel est de pouvoir avant toute chose parler de relations amoureuses et comprendre finalement ce qu’est l’amour. Il s’agit à un moment donné de pouvoir se poser des questions sur la possibilité d’avoir des amours pluriels, pour soi ou ses partenaires, cela manifeste une ouverture d’esprit. Rien que cela est énorme et c’est ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre. Il est intéressant de découvrir dans les relations polyamoureuses les innovations relationnelles. Pour cette raison, il ne peut pas y avoir, pour moi, de relations supérieures à d’autres. La nécessité de l’inclusivité dans la société d’aujourd’hui part du principe que l’on est très différent les uns des autres : c’est le sens de l’évolution des êtres vivants sur la planète. En conséquence, nous devons réussir à comprendre sans jugement ce qui se passe pour les autres. J’ai ainsi parlé des anarchies relationnelles comme l’une des possibilités de relation polyamoureuse. Pour certains polyamoureux, l’anarchie relationnelle se situe à la dernière étape du développement personnel, comme une formidable ouverture totale sur le monde. Pour ma part, je n’en suis pas convaincue : cela correspond à certaines personnes et à certains moments. Ce qui compte c’est que chacun soit heureux dans ses choix relationnels.

 

C. L. : Le polyamour se présente aussi comme une démarche de développement personnel où apparaît en l’occurrence au quotidien les outils de la communication non violente et le concept de compersion.

È. de C. : Lorsque l’on parle de développement personnel, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un travail sur soi dans son rapport aux autres : il ne s’agit donc pas de travailler sur soi pour soi. Concernant la communication non violente (CNV), j’ai donné dans mon livre des exemples très concrets avec des exercices très pratiques. La CNV a été inventée dans les années 1970 mais pour autant, presque rien n’a changé dans les rapports de communication entre les individus aujourd’hui. Cela reste en effet très peu développé même si l’on en parle un peu dans l’éducation proposée aux enfants. Je suis choquée de l’état actuel des relations alors qu’il existe tant de techniques et de façons d’être vertueux dans ses relations à l’autre qui permettent de limiter les conflits en développant plus de compréhension.

 

C. L. : En France, le polyamour commence seulement depuis quelques années à se faire connaître : comment vois-tu cette évolution en France ?

È. de C. : Le polyamour s’est développé depuis un grand moment en France. Ce qui est flagrant c’est que lorsque j’ai commencé ma vie amoureuse, le polyamour n’était pas encore connu. Et pourtant, le premier reportage que j’ai vu traitant de ce thème datait de 1998 et c’était sur une chaîne de télévision allemande. Françoise Simpère qui a été invitée grâce à ses livres à parler du polyamour sur les plateaux télé a permis la prise de conscience qu’avoir plusieurs relations amoureuses était possible. Elle mettait ainsi des mots sur le vécu de plein de personnes, ce qui permettait alors de sortir de la marginalité. Cela a d’ailleurs été le cas pour d’autres orientations sexuelles et choix de vie.

Pour ma part, je me méfie de l’idée d’évolution des mœurs à l’égard du polyamour. C’est important que le terme soit connu et j’ai consacré tout un paragraphe en montrant que le sujet était éminemment politique : il n’y a pas de propriété des personnes sur les autres ! Les féministes sont effectivement dans cette lutte. En revanche, lorsqu’il y a une émission sur le polyamour, les réactions sur les forums sont extrêmement violentes. Pour le moment je n’ai pas été confrontée directement à cette violence et le but de ce livre est d’ouvrir différentes pistes de réflexion pour que l’on s’interroge sur les meilleures options de vie pour chacun.

Du côté de l’évolution de la perception du polyamour dans les œuvres artistiques, je trouve que l’on n’en parle pas encore assez du point de vue positif. Ainsi, un film qui parle du polyamour et qui finit bien, j’attends qu’il y en ait beaucoup plus ! Avec le polyamour, on change de paradigme : à partir de problèmes identifiés, il s’agit de trouver de nouvelles solutions pour que tout puisse aller mieux. Du point de vue de la narration des différentes histoires transmises depuis des siècles, on découvre qu’il y a très peu d’histoires sans drames. Ainsi, dans les histoires qui traite du polyamour sur les 4/5 du temps de récit les relations incluent trois personnes et dans la dernière partie une des personnes part : à quoi cela sert-il d’évacuer ainsi au final le polyamour ? De même, dans les films qui traitent du BDSM qui est une pratique marginale, cela finit systématiquement mal. Ce n’est pas réaliste.

Cela reprend l’idée que l’on est considéré comme terroriste autour d’un dogme établi tant que l’on n’est pas majoritaire sur un sujet de pensée. Le sujet du polyamour est donc souvent abordé implicitement mais rarement confronté et assumé en tant que tel, peut-être aussi parce que cela est considéré comme trop complexe pour les scénaristes de ces films. Je pense que ces récits ne vont pas tarder à arriver malgré tout. Il est évident que dans cette logique il faut aussi prendre en considération ceux qui produisent ces films. 

 

C. L. : On retrouve en effet la logique que pour réaliser un film sur un thème en toute indépendance, il faut aussi trouver des moyens indépendants de production : c’est ce dont témoigne aussi le film Lutine d’Isabelle Broué.

È. de C. : En effet et Isabelle Broué disait qu’entre le moment où elle a commencé à réaliser ce film et maintenant, il y a eu tout un cheminement où elle a rencontré différentes évolutions. L’essentiel est ce qui se passe entre les personnages dans leur communication. On sait en l’occurrence que les discussions entre les amoureux dans le polyamour sont extrêmement importantes. Les polyamoureux avouent ainsi qu’ils passent énormément de temps à discuter ! C’est vrai que l’on peut avoir la tentation, lorsque l’on est pris par ses sentiments, de rester sur des non-dits. J’ai mis le bouquet des implications relationnelles dans le livre parce que je trouve c’est l’une des choses les plus intéressantes. Issu des États-Unis, le bouquet des implications relationnelles est une grille qui existe depuis très longtemps. Ainsi, lorsque l’on revient à la définition latine du mot amour, on se rend compte que les définitions sont très nombreuses. En fait, il s’agit de traduire ses implications émotionnelles dans chacune de ses relations. Même pour les personnes qui ne sont pas polyamoureuses, ce questionnement est vraiment important : cela permet de réfléchir à ses relations et de saisir le type de projet que l’on a envie de mettre en œuvre avec telle personne. Même si le projet est limité, c’est déjà une implication à verbaliser et partager : on a droit de juste partager des relations physiques de part et d’autre consenties !

Je suis très sensible et investie dans cette question de la communication dans les relations que j’ai pu développer au sein de l’association Les Chahuteuses qui milite pour une sexualité joyeuse. Il existe plusieurs ateliers sur la sexualité et les émotions. Il est très important de pouvoir écouter une émotion : cela est vrai même pour des personnes qui ne s’intéressent pas à la sexualité. Il se trouve que cette question se développe beaucoup avec le mouvement sexpositif qui vient également des États-Unis.

Je suis, dans cette réflexion, baignée par le milieu polyamoureux qui m’a donné envie d’écouter plusieurs récits de vie différents sans me noyer dans les retours d’expériences. Le polyamour offre divers embranchements possibles : j’ai été pour ma part impressionnée par le nombre de portes que cela m’ouvrait lorsque j’ai commencé à réfléchir profondément sur le sujet pour l’écriture de mon livre ! J’ai ainsi pu découvrir de nouvelles connaissances très dynamiques, notamment du côté de l’apport des neurosciences. Lorsque j’en parle je dis d’ailleurs souvent qu’il s’agit d’un véritable terreau pour les innovations relationnelles.

 

C. L. : Tu montres ainsi que le polyamour vient interroger les premiers rapports affectifs de l’individu expérimentés durant la plus tendre enfance notamment avec les parents.

È. de C. : Cette expérience avec nos parents nous a marqué et continue à nous marquer une fois adultes. Cela peut paraître un peu superflu quand on le présente ainsi, surtout lorsque l’on est encore très jeune et donc trop proche de cette période-là mais énormément de choses se sont jouées à ce moment-là même si rien n’est fatal. Il suffit juste d’avoir conscience des influences que l’on a eu. Tout comme la société nous influence, c’est important de pouvoir l’identifier.

J’ai parlé dans le livre des microviolences et de l’importance de la tolérance, dans l’ouverture vis-à-vis des autres. J’ai cité de nombreuses situations où il faudrait être tolérant et j’ai trouvé cela galvanisant d’écrire tout cela ! Il y a en effet forcément des choses qui nous font peur : la maladie, la mort, le handicap, la sexualité des autres qui renvoie à notre propre sexualité et nos parts d’ombre… C’est génial d’assumer qu’il y a nécessairement quelque chose qui nous fait peur et être honnête vis-à-vis de cela, c’est chouette. J’ai vu en pratique dans les cafés polys le fait d’assumer de parler à la première personne sans jamais faire de généralité : cette forme de communication est essentielle et dépasse le polyamour.

 

C. L. : Quelles sont tes autres activités d’écriture ?

È. de C. : J’écris également sur un blog qui sollicite chez moi un autre type d’écriture. En effet, lorsque j’écris des romans je vais davantage dans une sorte d’introspection dans la réécriture de ma propre expérience comme pour laisser un souvenir à la fois à moi-même et faire découvrir mon univers à d’autres : je suis alors sur quelque chose de très personnel. On trouve là aussi une volonté d’exciter car je trouve juste génial l’idée que mes livres puissent servir à faire jouir des personnes ! Cela me va très bien comme sens à mon écriture et à ma vie ! Au départ mon blog avait pour but de faire connaître mes livres et ce que j’y écris finalement est devenu vraiment une passion pour toutes les facettes des sexualités. Sur mon blog tous les dimanches je raconte mes rencontres, mes découvertes en matière de nouveaux médias ou d’œuvres artistiques. Cette écriture est alors devenue l’expression d’une passion au sens large où est mise en avant toute cette culture de la sexualité dont on ne parle pas. J’ai ainsi présenté cette sexualité à 360°, pour montrer que la sexualité est beaucoup plus large que celle hétérosexuelle que l’on nous présente habituellement et presque exclusivement dans les médias en général

 

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Osez le polyamour
d’Ève de Candaulie


Nombre de pages : 160
Date de sortie (France) : 4 juin 2020
Éditeur : La Musardine

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