Billet de blog 16 janv. 2022

Entretien avec Laurent Pépin au sujet de son roman "Monstrueuse Féerie"

Une plongée déstabilisante dans un monde peuplé de monstres, de Monuments et d'Elfes à travers une expérience subjective plurielle entre "fou majestueux, amoureux transi, menteur ironique" entre autres personnalités débordantes.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Cédric Lépine : Quel est contexte qui vous a conduit à écrire ce premier livre ?

Laurent Pépin : Je venais de vivre une déconvenue amoureuse qui m'avait livré à un tel sentiment d'abandon que cela avait exhumé les abandons de mon enfance. Mais je crois aussi que j’étais arrivé à un terme de mon engagement, disons authentique et sans faille, de psychologue clinicien et je commençais à percevoir les mutations de mon contexte de travail comme l’inverse absolu de ce pourquoi je m’étais lancé là-dedans.

Pour aller vite, en dépit de ma raison d’être professionnelle, qui peut consister dans le fait de se faire le secrétaire de l'aliéné, le métier de psychologue clinicien reçoit l’injonction de plus en plus pressante des pouvoirs publics de se transformer au contraire en expert évaluateur des écarts à la moyenne standard que les symptômes des patients représentent, puis, une fois l’évaluation effectuée, en correcteur de cet écart. Bref, il ne s’agirait plus d’offrir asile au symptôme mais de mettre en place des systèmes de pression et de contrainte sur ce symptôme… Cela, dans un monde où l’on change brutalement de paradigme : au diable les sciences humaines et bienvenue aux algorithmes rois qui nous disent qui nous sommes et n’oublient jamais de nous rappeler ce qu’il faudrait être à la place… Bref, je commençais même à avoir honte de faire ce boulot, et je repensais avec un sentiment de trahison à l’enfant et à l’ado délirant que j’étais autrefois, désespéré, intransigeant, qui voulait devenir écrivain pour pouvoir habiter dans ses propres livres, parce que le monde lui semblait bien trop dangereux et étouffant…

Et je crois que je voulais écrire une histoire qui fasse la synthèse de mes Monstres et de mes abandons d’enfant dont j’observais le retour à bientôt 40 ans, certes, mais je voulais surtout l’écrire en en assumant la portée poétique, ce que je n’assumais plus depuis longtemps. En quelque sorte, j'ai structuré la trame de ce récit de façon à pouvoir revenir en arrière, au lieu et au moment où j’avais laissé mes vertiges émotionnels sur le bord de la route, il y a bien longtemps… Comme si je voulais simplement retourner chercher ce gamin, cette ancienne peau, que j'avais abandonné. Le vertige était violent, j’avais le sentiment de m’être plié à une mise aux normes, que j’avais acceptée d’abord parce que mon métier me passionnait et me semblait être l’un des derniers bastions potentiels de l’éthique, mais je comprenais que tout cela se réduisait à présent à devenir un ingénieur spécialisé dans la normalisation des sujets… Il était temps de retourner chercher le gamin fou, fracassé, parce qu’au fond ses rêves et ses délires valaient sans doute bien mieux que ce que j’étais devenu à la place…

C. L. : Pouvez-vous présenter votre narrateur ?

L. P. : Il est psychologue clinicien dans un Centre psychiatrique, au sein d’un service qui s’appellerait « service pour malades volubiles ». Son travail, d’après lui, impliquerait une étude comparative des décompensations psychotiques des patients et de la poésie classique et contemporaine. Il a perdu sa mère peu de temps avant le début du récit et il pense qu’elle n’est que partiellement morte, qu'elle lui aurait en réalité implanté une espèce d’horcruxe en mourant, ce dont il croit trouver une preuve en développant simultanément un cancer de la peau. Depuis, il boit trop, jusqu’au jour où il nous raconte faire la rencontre d’une Elfe dans la salle d’attente du Centre, Elfe qui deviendra son amoureuse et aura à charge de combattre ses hallucinations, ces transformations monstrueuses de ses souvenirs d’enfance, tandis que lui-même se sent mentalement se liquéfier et commence à observer son corps se désagréger…

C.L. : Pourquoi avoir choisi un point de vue subjectif pour porter vos mots ?

L. P. : Écrire au « je » me semble un vecteur poétique bien supérieur à une narration en focalisation externe, en tout cas mis en rapport avec le fait que l’on est ici en présence d’un narrateur non fiable : fou majestueux, amoureux transi, menteur ironique, etc. Disons également, pour rester sincère, que c’était difficile pour moi de ne pas écrire « je » dans la mesure où j’ai recyclé beaucoup de moi-même à travers cette vie émotionnelle débordante, ce besoin d’inventer une nouvelle langue pour tenir debout, et quelques souvenirs bien réels du narrateur…

C.L. : Quelles mythologies avez-vous souhaité mobiliser pour évoquer un monde peuplé de monstres, de Monuments et d’Elfes ?

L. P. : En fait, j’ai voulu faire poème d’un genre injustement méprisé. Je ne suis un lecteur de fantasy que très occasionnel. Mais Tolkien, par exemple, est porteur d’une poésie folle. La référence à la Féérie était une tentative pour sauver la décompensation psychotique de sa crudité. Il y a si souvent dans la folie un désir hors norme de réinventer le monde, désir qui s’abîme progressivement et finit fréquemment par s’effacer sous les réalités sordides. Pour moi, la référence constante au conte, dans son acception large, je veux dire les figures des contes classiques mais aussi la littérature et le cinéma fantastiques contemporains, avait quelque chose à la fois de rassurant et d’ouvert sur un monde habitable, lumineux. Et puis, les contes sont des mythèmes. Ils évoquent avec force notre réalité, qu’ils délimitent tout en en devenant des symboles, réalité dont ils ne s’écartent en apparence que pour pouvoir s’autoriser à exprimer leur pleine signification.

C.L. :  Dans une précédente intervention, vous avez parlé de « patanalyse » : pouvez-vous définir cette expression ?

L. P. : Depuis la parution de Monstrueuse Féerie, j’évoque dans chaque interview la pataphysique, école littéraire au goût de l’absurde très prononcé - j’ai moi-même une adoration pour Vian et Ionesco - comme ma réelle appartenance littéraire. Seulement la pataphysique, pour aller vite, était un pied de nez à la métaphysique, et mettait surtout en jeu à travers le triturage de la langue une critique des organisations sociales. Mais en ce qui me concerne, mes textes sont davantage tournés vers l’intérieur, et consisteraient plutôt en un pied de nez à la psychanalyse. C’est pour ça que je considère à présent que je devrais plutôt utiliser le terme de « patanalyse ».

C. L. : En quoi le principe de non-évolution vous touche-t-il pour construire un récit où l’idéologie du progrès n’est pas la bienvenue ?

L. P. : L’idéologie du progrès ne me dérange pas. Seulement le progrès, humainement, n’existe pas. On progresse d’un point de vue scientifique. On progresse dans la fabrication des objets de jouissance. Pas de souci là-dessus, mais nous sommes en train de vivre, depuis quelques décennies, une disparition de l’homme qui pense avec des mots au profit du type qui a honte des mots, qu’il considère comme des erreurs dans sa programmation qui mettent en péril ses algorithmes.

Aujourd’hui, une soi-disant science, fusionnée à l’industrie, conçoit de nouvelles façons d’évaluer l'homme, justement en rapport à un idéal d’évolution ou l’on ne serait plus qu’un individu pleinement efficace, et l’homme essaie en réponse de se transformer en robot, certes polytoxicomane, mais bel et bien en robot dégénéré. Et au fond, nous sommes d’accord parce que c’est devenu notre nouvelle religion : à la fois une réponse globale sur le monde et l’homme, et en même temps une réponse qui nous déculpabilise, nous déresponsabilise complètement. C’est un peu comme ça que j’appréhende le suicide civilisationnel actuel.

C. L. : Pouvez-vous parler des différentes voix et voies que vous emprunter dans ce livre notamment avec ces chapitres écrits en italiques ?

L. P. : Je crois que j’en ai un tout petit peu parlé au début de cette interview. Mon narrateur a des voix dans la tête : ses traumas d’enfance, sa honte, sa certitude d’être lui-même un monstre, et les voix de la Féérie, c’est-à-dire son goût pour la poésie, la musique, les contes, l’amour de son Elfe, etc.

Les passages en italiques sont un voyage au bout de l’enfance, mais dont le souvenir est déformé, distordu, de ce qui semble initialement être un léger décalage à, progressivement, une horreur folle. Le récit en caractères traditionnels, répond, lui, a cette tentative d’inclure le féerique dans ce marasme, pour surnager. Mais il y a également l’omniprésence de l’humour et de l’ironie, qui, au fond, permet deux choses à la fois : d’une part des ouvertures vers une construction d’images que l’on pourrait rapprocher du poétique, d’autre part l’humour intervient toujours un peu en qualité de démenti. En d’autres termes, l’humour et l’absurde font danser ce texte sur un fil et posent constamment une question : cette histoire est-elle à prendre au 1er degré, c’est-à-dire comme une histoire fantastique, ou comme une allégorie stricte des troubles psychiatriques du narrateur ?

C. L. : Quels liens votre livre suivant intitulé Angélus des Ogres partage-t-il avec Monstrueuse Féerie?

L. P. : Angélus des Ogres est une suite directe, même s’il peut se lire sans avoir lu Monstrueuse Féérie. Le narrateur a été interné dans le Centre psychiatrique où il exerçait comme psychologue et s’en trouve satisfait jusqu’au jour où il comprend les graves mutations des pratiques psychiatriques, et leur dangerosité, pour ses ex-patients et lui-même, et décide de reprendre le travail. Il devient patient salarié du Centre. Au cours d’une consultation externe, il fera ainsi la rencontre de Lucy, une jeune femme, thanatopractrice, qui met les traits unaires des défunts (comme des traces de leur singularité) en bocaux afin de laisser des beaux souvenirs à leurs proches… Quant au reste, eh bien, je préfère vous le laisser découvrir.

Monstrueuse Féerie
de Laurent Pépin

Nombre de pages : 102
Date de sortie (France) : 15 octobre 2020
Éditeur : Flatland éditeur
Collection : La Tangente

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