Entretien avec Yannick Rolandeau pour son livre "Le Cinéma de Woody Allen"

Yannick Rolandeau qui a écrit plusieurs livres sur le cinéma dont un sur Tarantino et un autre sur la face sombre peu connue de la Nouvelle Vague, a sorti fin 2018 un livre consacré à l'ensemble de la filmographie de Woody Allen.

Cédric Lépine : Quelles sont vos différentes responsabilités liées au cinéma en tant qu'enseignant, scénariste et réalisateur ?

Yannick Rolandeau : Je n’ai jamais considéré le cinéma ou la littérature comme un divertissement ou un objet de consommation à ingurgiter et à digérer comme un immense estomac mental sans le faire passer par la compréhension et l’analyse. L’esprit critique. Sinon on reste dans les clichés. C’est quand même l’apanage ou la particularité de l’être humain, l’esprit et non la consommation.

J’ai voulu être cinéaste, mais je suis arrivé un peu trop tard et provenant d’un milieu où je devais tout apprendre et tout conquérir. Maintenant, c’est devenu encore plus difficile si l’on veut faire quelque chose d’ambitieux au niveau du contenu. J’ai pu faire quelques courts métrages, écrire des longs. Quand j’ai commencé, mes courts métrages avaient 300 concurrents. C’était déjà pas mal. Maintenant, il y en a 5000 ! J’avais réalisé un film sur la mort d’un homme dans son appartement, Natures mortes, et un festival m’a répondu qu’il n’était pas assez « décalé ». Cela ne veut rien dire alors que l’un des responsables voyait bien les influences. C’est dire la force des clichés à la mode. C’est décourageant tellement cela demande de l’énergie, de se fabriquer du réseau, de faire du marketing de soi, de cirer quelques chaussures, voire plus. Bref d’être un cynique. Et le cinéma coûte cher. Même Fellini disait que s’il revenait dans les années 1990, il n’aurait pas pu faire la carrière qui a été la sienne. Woody Allen disait la même chose. Ou alors il faut avoir beaucoup de chances. Mais faire des films aussi profonds que des auteurs comme Kubrick, Allen, Polanski, Fellini, Antonioni et j’en passe, est impossible de nos jours. D’ailleurs, on peut les compter sur les doigts d’une main alors qu’avant, il fallait ceux des voisins.

L’enseignement a été une bonne période pendant presque dix ans. C’est enthousiasmant de transmettre. Là encore, j’ai été licencié comme quoi l’époque est ardue. J’ai développé alors une chaîne YouTube pour mon plaisir (https://www.youtube.com/channel/UCq0pJQMdO7mAQp8xEhO3I6w?view_as=subscriber) où j’ai mis les courts métrages que j’avais réalisés, mais aussi des analyses critiques sur des longs métrages avec deux anciens étudiants.

 

C. L. : Comment la cinéphilie est apparue et s'est entretenue chez vous ?

Y. R. : Le cinéma entre autres est du registre de l’imaginaire en pellicule. Je ne remercierai jamais assez la politique culturelle de la ville où j’habitais étant adolescent pour avoir développé une MJC qui passait toutes sortes de films suivis d’un débat. Elle était dirigée par un communiste à l’époque qui, tout stalinien qu’il était, était autre chose que la cabine téléphonique que ce parti est devenu où surnagent quelques figurants appelant à voter Macron ! J’écoutais, trop timide pour parler, mais j’écoutais, passionné par les différents points de vue. Je revenais chez moi, la tête dans les étoiles. C’était une façon de sortir de mon milieu familial violent et étriqué pour aller voir ailleurs.

Le film qui m’a sorti de ma léthargie ou de mon confort intellectuel fut 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick que j’ai vu à 14 ans au cinéma Le Broadway et qui m’a totalement transformé. Quelle joie ! Souvenir impérissable de voir un tel film en 70 mm sur un écran immense demi-sphérique. Je me souviens que j’économisais l’argent que mon père me donnait pour le repas du midi au lieu d’aller à la cantine du lycée et payer 10 francs par 10 francs le livre de Michel Ciment sur Kubrick qui venait de sortir et que m’avait réservé le libraire. Et toutes les semaines, je m’y rendais pour donner les 10 francs à ce sympathique libraire. Obstinément et comme preuve de mon intégrité. Et là, en le lisant, j’ai compris ce qu’était un vrai metteur en scène.

Cela m’a donné la volonté opiniâtre, la pugnacité même, d’acquérir physiquement et concrètement ce que j’aimais contrairement à maintenant où tout est donné passivement où les personnes sont devenues le support des technologies. Je sortais d’un milieu populaire sans aucune culture et j’étais souvent seul chez moi. Plutôt que de regarder la télévision, je lisais beaucoup et j’allais au cinéma. Je prenais bus, train et métro pour m’engouffrer dans les salles qui étaient permanentes à cette époque. Je voyais deux à trois films et je revenais en faisant le trajet retour. Cette volonté était une manière d’éprouver mes réels désirs.

Mais dans mon cas, cela n’a jamais été une façon de m’évader du réel, mais à l’inverse, de le comprendre et d’y revenir avec une vision. Cela permet de confronter son propre univers mental avec la réalité elle-même. C’est d’ailleurs toute la dialectique en jeu dans le cinéma entre s’évader du réel (et s’interdire de le comprendre) en le rêvant autre que ce qu’il est (donc jamais satisfait), et l’appréhender par cette entreprise poétique qu’est le cinéma pour mieux y faire face. C’est d’ailleurs la thématique à l’œuvre dans le film de Woody Allen, La Rose pourpre du Caire.

Le film de Kubrick a développé chez moi une passion de la lecture, de la musique classique (je découvrais à 14 ans György Ligeti), mais aussi de l’anthropologie, la psychologie, la biologie et la philosophie afin de m’emparer de l’objectivité du monde. Donc j’ai essayé de comprendre l’esthétique notamment à travers le cinéma et la littérature. Quand je vois les gens constamment occupés par leur téléphone portable dans le métro, je suis effaré par leur soumission volontaire et le formatage de leur esprit par un objet technique. J’ai donc tiré le fil et me suis intéressé à tout un tas d’auteurs dont Marx, Rosset, Kundera, Baudrillard, René Girard, Montaigne, Nietzsche et tant d’autres romanciers. Au fur et à mesure de ce long travail de maturation se développe une vision esthétique précise qui a abouti à l’écriture de plusieurs livres et de films. Et un jour, la récompense suprême quand j’ai envoyé un article sur le roman L’Identité de Milan Kundera et que celui-ci m’a appelé. J’ai pu le rencontrer et discuter avec lui. Le bonheur !

Cela donne de l’assurance et il faut toujours aborder les sujets peu abordés vaille que vaille, donner un son de cloche différent, une note violemment dissonante contre l’esprit du temps, car l’homme est bien peu tolérant. Rappelez-vous les deux clans de singes dans 2001 qui rivalisent pour le point d’eau. Cette scène m’a marqué à vie. Kubrick disait que l’homme n’avait pas changé depuis. Il avait raison. Repérez les intérêts en jeu dans les rapports humains cachés dans les brumes de la pastorale romantique et tout tombe par terre. C’est sûr que mes auteurs fétiches ne sont pas « romantiques », mais ironiques. Totalement opposés à la transgression officielle, vecteur du marché, à cette fausse révolte d’État.

Tout à la fois, j’ai développé une passion pour l’argumentation (ce qui ne retire rien à l’intuition ou à l’émotion). Autant je suis quelqu’un de sociable et conciliant dans l’intimité, autant je suis implacable en ce qui concerne les arguments et la logique des faits. Comme je suis breton et têtu, je ne lâche pas prise facilement tant qu’il n’y a pas une faille dans mon raisonnement ou de réels contre-arguments de l’autre côté. Autant dire que je n’ai peur de rien sur le plan des idées. C’est ce que je disais à mes étudiants : que vous soyez de droite, de gauche, royaliste, anarchiste, fasciste ou je ne sais quoi, ayez des arguments. Je préfère discuter avec quelqu’un de calme et opposé à moi qu’un type de mon bord fulminant des invectives. Je n’ai aucune espèce de complaisance. Sauf pour les femmes et encore sur un autre terrain. Ça, c’est d’avoir vu des débats dans les ciné-clubs. Je suis réjoui de cette diversité. Ce que je n’aime pas, c’est qu’on se serve de son opinion pour éradiquer l’autre d’une façon visible ou invisible tels les singes de 2001. Ce à quoi l’on assiste de nos jours dans les universités où il s’agit d’asséner le faux discours rebelle, car le dernier en date est le plus attrayant, le plus séducteur, le plus kitsch, le plus fédérateur car le plus insoupçonnable. Comme les clichés. De tout temps, il a opéré de la Chasse aux sorcières aux procès staliniens en passant par le Maccarthysme sans parler des rivalités tribales propres à chaque pays ou à chaque groupe de pression. C’est l’histoire de Zelig.

C’est dans cette optique que j’ai écrit mon livre sur la Nouvelle Vague que personne n’avait osé écrire en prenant en compte la Post-Nouvelle vague. Sept ans de travail. Pour pas grand-chose. Il a été enterré. Bref, cela a développé en moi une sorte de méfiance absolue, d’anarchisme envers toute forme de pouvoir (tel Léo Ferré que j’écoutais), de quel que côté qu’il vienne, hommes ou femmes, car quand on comprend l’intériorité de l’esprit humain, il est plus difficile de se laisser bercer par les clichés rassurants.

 

C. L. : Quel est le point de départ de la rédaction de ce livre ambitieux qui couvre l'intégralité des films de Woody Allen, à l'exception de ses cinq premiers ?

Y. R. : J’ai toujours été passionné par le rapport de l’être humain face au réel et à l’image du monde qu’il se construit. En voyant les films de Woody Allen et en parcourant les livres écrits sur son œuvre, j’étais grandement insatisfait. À l’époque, en 2006, il y avait peu de livres sur lui. Je me suis dit que c’était l’occasion d’embrasser son œuvre, mais elle était tellement vaste et fourmillante que pendant un temps, j’ai été découragé. Puis étant têtu même en face de tempêtes déchaînées tel un marin breton sur son navire, j’ai repris courage et j’ai revu tous ses films. Et là, j’ai vu la porte s’entrouvrir. Dès lors, j’ai mis cap toutes voiles dehors sur Woody.

 

C. L. : Dans la diversité de ses propositions de cinéma, qu'est-ce que permet une analyse globale de sa filmographie comme vous la faites à travers ce livre ?

Y. R. : Ça, je le dois à Kubrick avec cette façon de surplomber ses sujets. Avoir une vue globale. Au bout d’un moment, cela devient une seconde nature et on cherche les thèmes d’un grand auteur et à force, on trouve. C’est en lisant Kundera et le philosophe Clément Rosset (Le Réel et son double) que l’idée a jailli que le cinéma de Woody Allen malaxait cette matière dans de multiples facettes. Cela s’est enrichi avec les essais de Jean Baudrillard qui travaillent ce thème de la virtualité, de la simulation et de la perte du réel. Cela m’est apparu clairement quand je reliais les intrigues et les personnages des films de Woody Allen. Il vient de cette famille des créateurs ironiques. En voyant La Rose pourpre du Caire, là on tient le bon bout, puis cela se confirme quand on regarde Zelig, que tout un chacun devrait revoir pour considérer l’homme ou la femme caméléon en lui. Surtout à notre époque où Woody Allen a été empêché de sortir son dernier film A Rainy Day in New York alors qu’il avait été innocenté des accusations. Même Amazon Studios a reculé devant l’esprit du temps, de simples accusations sans preuve, déniant toute justice. C’est là qu’on voit où souffle le conformisme de l’époque qu’il faut impitoyablement critiquer.

 

C. L. : Comment analysez-vous le rythme de production et de réalisation de Woody Allen : cela fait-il partie de sa personnalité de cinéaste autant que les thèmes récurrents qu'il aborde ?

Y. R. : Woody Allen réalise beaucoup de films avec une imagination inépuisable. D’autres comme Kubrick se concentrent sur quelques films. Chez Woody Allen, il y a une volonté de faire le plus de films possible avant de mourir. Chaque année, un film comme une sorte de saison ou de cycle. Pour lui, la vie est tragique et le cinéma représente une « compensation » symbolique face à la dureté de celle-ci. Mais en même temps, ses films en sont une compréhension par l’humour et surtout l’ironie. On voit très bien quand on analyse ses films qu’il y a une ligne de conduite notamment sur la manière dont l’homme se fait des illusions sur le réel, sur tout un tas d’objets et qu’en même temps, il ne peut pas faire autrement. C’est pour cela qu’à travers mon livre, je dessine cette ligne qui me permet d’évoquer son esthétique et sa thématique. C’est très intéressant même pour soi tellement nous sommes portés à nier le réel, à se vautrer dans le déni au point que si quelqu’un le remarque, nous le rayons de notre carnet d’adresses pour ne plus lui parler, car il a contrevenu à notre image du monde. Ce phénomène est le mécanisme de base de toute intolérance. Alors c’est là que ses films vous obligent à regarder en vous et à adopter un tel angle de vue, car les gens ne le supportent pas. Car le réel pour beaucoup de choses est vérifiable, concrètement et matériellement vérifiable surtout dans nos petites vies. Les films de Woody Allen, quand on travaille pendant plus d’un an sur eux, vous changent de l’intérieur. Alors on sait que l’on fuit dans notre monde intérieur, mais il ne faut pas totalement s’y réfugier. Le réel a ses qualités, ses joies comme le far breton, par exemple. Et d’autres choses…

 

C. L. : Qu'est-ce qui vous pousse à vous consacrer à l'étude très poussée d'un cinéaste, qu'il s'agisse de Woody Allen ou de Quentin Tarantino ?

Y. R. : Cela dépend, soit c’est l’admiration, toujours distanciée, pour restituer un auteur dans sa richesse par un essai, soit au contraire, la réprobation en ce qui concerne la quasi-unanimité des films de Tarantino. Dans un cas comme dans l’autre, il est enrichissant de comprendre la substance des films, qu’on les aime ou pas. Cela permet de saisir réellement ce que l’on aime et ce que l’on n’aime pas. De comprendre de l’intérieur, films à l’appui, ce qui les compose et d’en démasquer les subterfuges. Cela permet aussi de comprendre une époque et de voir pourquoi tant de gens se fédèrent ou non. De mettre le doigt dessus. Dans le cas de Tarantino, j’essayais de démonter son esthétique faite de copier-coller post-adolescent, de second degré mis au premier degré, et la légitimation de la violence ressentimentale des « victimes » de l’Histoire. De la rendre jouissive. Comment accepter à la fin de Boulevard de la mort que trois femmes lynchent un homme et que l’une d’entre elles lui enfonce le talon dans le visage pour l’achever ? Que dirait-on si on faisait l’inverse ? Et justement que l’on ne vienne pas dire qu’il s’agit de second degré, car dans ce cas, l’inverse serait tolérable. Où a-t-on vu un grand metteur en scène faire ce genre de choses ? Nullement. J’en ai discuté à l’émission où j’ai été invité sur France Inter et personne n’a été capable de me citer un seul film. Idem pour les nazis dans Inglourious Basterds réunis dans un cinéma transformé métaphoriquement en camp d’extermination sans le dire évidemment. Voilà, il faut mettre à plat ces discours revanchards pour signifier qu’ils ne font pas mieux que leurs prédécesseurs. Il faut être contre tous les camps et tous les groupuscules. On dira que c’est de la justice. Non de la vengeance et du ressentiment transmués en justice. C’est pire. Du sang versé acceptable parce qu’on est couvert du drapeau de l’innocence et des victimes, histoire d’obtenir du pouvoir. Contrairement à ce qu’on croit, l’image n’est jamais innocente justement, ce qui ne veut pas dire qu’elle est entièrement coupable.

Voilà c’est toujours comprendre un cinéaste, ce qui le titille intérieurement pour faire telle ou telle image, tel ou tel thème. Sa pertinence ou non. Du coup, l’on sait pourquoi on aime un auteur et pas du tout un autre. Et l’avantage est que cela permet d’argumenter que ce soit un film que l’on n’aime ou un film que l’on n’aime pas. C’est la même chose pour les romans et les essais. Il faut mettre le nez dedans pour savoir ce dont on parle concrètement. Et ça déstabilise les admirateurs, car ils pensent que vous parlez sans connaître. Erreur sinon je n’aurais pas écrit un essai sur la Nouvelle Vague. Je vois même les films ou je lis les essais avec lesquels je ne suis pas du tout d’accord. Souvent d’ailleurs, les thuriféraires ont peu lu ou s’ils ont lu, ils sont dans la défense inconditionnelle et quand on leur met un exemple concret sous le nez, ils ne sont pas contents. C’est pourtant dans le film ou le livre. D’ailleurs, travailler un bon bout de temps sur un film permet de voir des choses que l’on n’avait pas vues lors d'une première vision. C’est hallucinant.

Cette manière de procéder déstabilisait des étudiants, car je n’étais jamais « neutre », la neutralité n’existant pas. Je faisais ainsi un cours en mettant en regard ce lamentable film kitsch qu’est Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain et le remarquable The Truman Show qui corrode les clichés de la fiction. Et évidemment, la critique vient s’opposer au ressenti facile et bien souvent, des gens viennent vous le reprocher : « Si vous n’aimez pas, n’en dégoûtez pas les autres. » On se demande bien pourquoi l’éloge serait acceptable et pas le dégoût. L’éloge fédère et la critique déplaît. D’ailleurs, les mêmes s’insurgent quand d’autres aiment ce qui leur déplaît, n’appliquant pas leurs propres préceptes. Bref, cela joue sur l’image de soi et du monde. Or, il faut toujours rester critique. C’est ça la singularité d’un cinéaste, d’apporter un point de vue sceptique, incongru sur tout. Aucun sujet n’est tabou, je dis bien aucun sujet, et plus votre vision est solide et plus elle résiste à l’épreuve. Quand les gens n’ont rien à dire, ils sombrent dans l’insulte.

 

C. L. : Quel est l'héritage de Woody Allen auprès des cinéastes de la nouvelle génération ?

Y. R. : À mon avis, très peu d’impact. Le nom de Woody Allen est connu dans le monde entier, mais personne ne s’en inspire réellement. Ou très peu. Et c’est trop unique pour l’imiter. Cela tient aussi au fait qu’il appartient à une autre génération qui a vu jaillir de très nombreux et grands cinéastes qui malaxaient des thèmes cruciaux. Maintenant, les films à quelques exceptions près comme The Truman Show ou ceux de Todd Solondz soit se contentent de grand spectacle, soit se sont rabattus sur la sphère subjective et le ressenti, voire le dolorisme « Je suis forcément victime de quelque chose » pour faire parler de soi dans la sphère créatrice, symptôme de l’égoïsme et du narcissisme de nos jours. Le résultat est pauvre tellement le sens est archi rabattu et clos, sans aucune ironie et sans imagination. Il y a aussi une démission de la pensée critique concernant les films où je me suis rendu compte que la jeune génération dans sa globalité ne savait plus appréhender la substance des films et l’apport de grands cinéastes. Il y a une quasi-rupture, ce qui n’était pas le cas à mon époque où je me suis inscrit dans les œuvres antérieures pour me construire. Cela se remarque au niveau scolaire et Internet n’a rien arrangé, les écrans non plus. Des étudiants ne supportent pas cela, car ils se trouvent diminués. Or ils devraient comprendre que c’est à eux de se porter vers l’œuvre et non l’œuvre qui doit descendre vers eux, ce qui les grandirait. Mais comme tout est accessible et quasiment gratuit… L’expérience du réel n’est plus directe, mais virtualisée en fonction de l’image-fantôme comme je l’appelle, que l’on a dans la tête et que l’on applique sur ce qu’on prend pour la réalité. L’écran du cinéma pouvait être une surface de réflexion (dans les deux sens du terme), mais maintenant, avec les autres écrans, elle est devenue une surface d’absorption et de formatage redoutable.

 

C. L. : Considérez-vous que certains de ses films sont des œuvres majeures dans sa filmographie ? Si oui, lesquels et pour quelles raisons ? Si non pourquoi ?

Y. R. : Il y a des points forts dans sa filmographie où il décide d’être plus « sérieux ». Il ne faut pas oublier que son maître est Ingmar Bergman, voire Federico Fellini, autre génie. Parfois, il fait un film plus léger, mais où percent ses thèmes de prédilection. Certains sont moins importants, d’autres ratés, mais la plupart sont de haute tenue. Annie Hall, Intérieurs, Manhattan, Stardust Memories, Comédie érotique d'une nuit d'été, Zelig, La Rose pourpre du Caire, Hannah et ses sœurs, September, Une autre femme, Crimes et Délits, Le Complot d'Œdipe, Maris et Femmes, Coups de feu sur Broadway, Harry dans tous ses états, Celebrity, La Vie et tout le reste, Match Point, Vicky Cristina Barcelona, Blue Jasmine.  Il y en a tellement.

C’est cela qui est étourdissant, cette façon de traiter les mêmes thèmes sous des habillages totalement différents. En jouxtant le drame, la comédie, l’ironie et la tragédie. J’ai eu beaucoup de mal à saisir la structure de Harry dans tous ses états dans la première version de mon livre tellement tout est lié et vertigineux. Voilà ce genre de livres, s’il est réussi, doit servir à cela, faire palper la richesse d’une œuvre.

La pièce maîtresse qui permet de comprendre est La Rose pourpre du Caire. Tout y est. Tout est lié : le réel, le cinéma, la représentation. Tout découle de ce film. Je compte en faire une analyse sur YouTube. Mais à chaque fois, il faut considérer les ingrédients concrets mis à l’œuvre pour vérifier l’importance de tel ou tel film. Stardust Memories est un film moins connu (inspiré par le 8 1/2 de Fellini), mais un film audacieux critiquant la folie des admirateurs même de Woody Allen, cette façon qu’ont les gens de vivre à travers des imageries simplifiées de leur propre icône, de tout cérébraliser comme le montre la fin du film. C’est un film admirable, rigoureux avec le très beau noir et blanc de Gordon Willis. À part les films connus, il y a l’hilarant Le Complot d’Œdipe ou Celebrity qui a été un échec, mais qui est un hommage encore à Fellini et à La Dolce Vita concernant les médias, l’image de soi dans la sphère publique. Sur l’hypertrophie de l’ego. On y est encore plus à notre époque avec les réseaux sociaux et les filtres Instagram. C’est drôle, car dans ce film, le personnage principal du film veut en quelque sorte vendre son âme aux diables, mais personne n’en veut car il est encore trop humain et maladroit pour réussir. Et là il y a une élégance dans la mise en scène totalement opposée à la fragmentation de Harry dans tous ses états. Rien que cela permet de dire qu’il ne fait jamais les mêmes films. Comparez-les et c’est très net. Quand on dit que Woody Allen se répète, je souris, car qui peut se targuer d’une telle qualité avec autant de films ? On l’attaque là-dessus, mais pas Chaplin ou Bergman. De même, on tente de plaquer ses personnages sur sa vie privée. Qu’il fait sa propre psychanalyse ! Alors pour finir, une anecdote personnelle. J’ai eu l’occasion de le croiser lors du tournage de Minuit à Paris. Il était à deux mètres. Je n’ai pas osé le déranger d’autant que mon livre n’était pas ressorti sinon je l’aurais fait. Sur un plateau, il est calme, pas du tout agité comme ses personnages, ce qui dément le fait un peu naïf d’une quelconque transposition de sa vie privée dans ses films. Bref, Woody Allen, ce sacré grand petit bonhomme.

 

9782343159058b
Le Cinéma de Woody Allen
de Yannick Rolandeau

Nombre de pages : 392
Date de sortie (France) : 2 novembre 2018
Éditeur : L’Harmattan

 

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