Entretien avec Jüne Pla autrice de "Jouissance club"

La sexualité et l’accès au plaisir pour chacun dans une rencontre basée sur le dialogue permanent et le consentement sont encore extrêmement tabous. Jüne Pla propose un manuel consacré à la « cartographie du plaisir ».

Jüne Pla © Christophe Pouget Jüne Pla © Christophe Pouget
Cédric Lépine : Tu as exploré la sexualité à travers la découverte du corps sur un compte Instagram. Ce fut la première étape avant l’écriture de ton livre. Est-ce que cela s’inscrivait dans un engagement politique de poser ces questions dans l’espace public en toute légitimité ?

Jüne Pla :
Lorsque j’ai commencé à alimenter ce compte Instagram, je n’étais pas du tout politisée. C’est drôle car je suis arrivée là comme une fleur en pensant que je voulais juste parler de sexe et j’ai pris conscience en même temps que les autres, qu’il y avait un vrai enjeu là-dedans et que nos corps étaient aussi politiques. Il était important de se réapproprier nos sensations, notre clitoris, dire le mot vulve, parler du plaisir prostatique pour remettre en perspective la notion de genre et s’interroger ce qui fait un homme et ce qui fait une femme.



C. L. : Le sujet que tu abordais devenait ainsi politique à partir du moment où sur Internet tu t’ouvrais ainsi à la sphère sociale.

J. P. :
Oui et aussi au contact des autres parce que même s’il y a beaucoup de choses à jeter sur Internet, notamment des commentaires haineux, il y a surtout ces personnes qui font avancer la réflexion et qui ont fait évoluer ma manière d’envisager le féminisme et de voir mon corps. J’ai alors vraiment appris en même temps que tout le monde sur ce compte.



C. L. : Tu as d’un côté fait appel au dessin pour expliquer par des schémas et des situations pratiques les « méthodes » d’accès au plaisir et de l’autre des textes dans lesquels tu fais aussi appel à des experts venus expliquer des sujets précis.

J. P. :
Le dessin était pour moi primordial pour faire comprendre avec beaucoup de simplicité et d’efficacité dans un cadre ludique. Il permet aussi d’évacuer rapidement certaines peurs. En tant que femme cisgenre, il y avait certains sujets que je ne pouvais pas me permettre d’aborder personnellement, c’est pourquoi j’ai invité d’autres personnes à prendre la parole dans cet ouvrage : il aurait été très mal venu de ma part d’interpréter les paroles d’autres personnes ! En ce qui concerne les approches scientifiques et/ou médicales, j’ai essayé d’écrire en allant chercher de l’information sur Internet et heureusement j’ai eu la présence d’esprit de contacter Odile Fillot, qui a eu la grande gentillesse de me relire et m’a conduit à réécrire l’intégralité ou presque de ce que j’avais déjà fait. Sur Internet on trouve en effet des informations erronées issues d’autres sources d’informations déjà synthétisées malencontreusement, cultivant ainsi des idées reçues.



C. L. : Pour parler sexualité, tu confrontes un texte scientifique précis et rempli d’humour avec des illustrations scientifiques réalistes : cette mise en perspective était-elle pour toi essentielle pour décomplexer le sujet ?

J. P. :
Il y a malgré tout quelques traits d’humour dans les dessins mais ils sont minoritaires. Au départ, les illustrations techniques n’étaient pas censées être drôles : j’ai davantage concentré mon humour dans le texte. Je ne me sens pas totalement compétente dans le dessin humoristique, je dois l’avouer. Cet ouvrage, en effet, n’est pas destiné aux cinquièmes années de médecine mais s’adresse au plus grand nombre. Pour moi l’humour permet de rendre moins vulgaire le sujet.

Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je ne connaissais pas de livre pour apprendre à faire l’amour, mis à part le Kamasutra mais où il n’est question que de pénétration. Par ailleurs, un livre qui n’a aucune illustration est difficile d’accès pour mettre en pratique une sexualité. De son côté, la pornographie montre beaucoup d’images auxquelles une très grande partie des personnes se réfèrent. Je ne suis pas en train de diaboliser le porno, même si je pense que la pornographie dans sa très grande majorité est réalisée par des hommes pour des hommes. Ces images pornographiques restent en tête et si l’on ne voit rien d’autre, il est difficile d’imaginer une autre sexualité pour se documenter. Il n’y avait pas d’images pour apprendre et découvrir sa sexualité et j’avais envie par mes dessins de pallier à cela.



C. L. : Tu penses que ton ouvrage pourrait servir d’outil pédagogique par exemple au lycée ?

J. P. : Malheureusement, je crois que les peurs des parents pourraient être un frein à cela, surtout que je vais certainement un peu loin selon leurs critères. J’ose espérer que les parents puissent être assez ouverts d’esprit pour offrir ce livre à leurs enfants dès 13 ans, à l’âge où ceux-ci commencent à se poser des questions. Il faut arrêter de considérer la sexualité comme quelque chose de sale qu’il faut absolument cacher aux enfants. Je pense qu’il faut en parler et qu’il est très hypocrite de laisser ce sujet tabou. C’est fou que l’on fasse de cet acte si magnifique quelque chose de si mauvais !



C. L. : Jouissance club, sous la forme du contenu d’Instagram comme de cet ouvrage, est aussi un moyen de pouvoir proposer une alternative à la représentation de la sexualité face au monopole de la pornographie mainstream masculine sur Internet.

J. P. : Le problème de cette pornographie est qu’elle soit gratuite. Je déplore qu’il n’y ait pas de réglementation à cet égard. En effet, les films féministes sont payants, et c’est tant mieux puisque les personnes qui les font ont le droit d’être rémunérées et de vivre de leur travail, mais il faut légiférer sur le reste du porno qui devient la seule source d’informations : les dégâts collatéraux sont inimaginables ! J’aimerais bien pouvoir regarder davantage de porno féministe mais cela me reviendrait hélas trop cher.

J’entends beaucoup de personnes qui disent qu’elles savent que les films pornographiques ne sont pas réalistes, que ce ne sont que des films… Or, comme ce sont les seules images de référence dont on dispose, ce sont des images qui nous influencent. Il suffit pour cela de regarder la sexualité que nous avons les uns les autres. La vulve est ainsi un sexe dont les lèvres ne dépassent pas, l’homme est censé être en érection durant des heures... D’accord, ce sont des films, mais pourquoi on ne peut pas avoir accès à autre chose aussi facilement ?

Pour moi, depuis l’âge de 16 ans où j’ai découvert la sexualité, je n’ai jamais réussi à dire à mes amants ce que je voulais en termes de plaisirs sexuels, parce que je ne savais pas ce que cela aurait pu être de mieux et eux non plus d’ailleurs. Finalement, personne n’était satisfait mais personne ne pouvait envisager d’alternative. En plus, il était très difficile de pouvoir en parler ouvertement et c’était toujours le cas pour la plupart des personnes, moi y compris.

En conséquence, merci aux comptes Instagram et autres espaces qui ont permis de libérer la parole ! Je suis heureuse à l’idée que plusieurs personnes ont acheté le livre Jouissance club pour l’offrir à leur.s amoureu.x.se.s juste pour leur parler indirectement de ce qu’ils auraient adoré avoir. C’est chouette car cela permet de libérer la parole !


C. L. : Quelles sont tes sources pour étudier et découvrir les différentes techniques sexuelles ? Via les retours des commentaires sur Instagram et/ou ta pratique personnelle, tes lectures, etc. ?

J. P. : Pour les techniques, je me suis adressée au seul amant de ma vie qui s’est intéressé à mon corps : je suis retournée le voir pour qu’il anime différentes techniques et au fur et à mesure j’ai découvert que je pouvais aussi réaliser seule ou avec mon partenaire actuel cette exploration. Je me suis alors rendu compte de l’étendue infinie des possibilités et comme nous étions artistes, nous étions pris par l’émulation de trouver davantage de techniques toujours plus créatives ! Et lorsque je manquais d’inspiration, j’allais sur des plateformes de streaming porno où se trouvent des onglets instructionnels et où l’on apprend à faire par exemple de très bons cunnilingus, de très belles fellations, des massages prostatiques. Ce sont des vidéos assez chouettes qui sont très peu regardées mais qui existent. Pour toutes les questions pour lesquelles je n’avais pas les compétences, j’ai été recueillir les témoignages auprès des personnes que j’ai pu identifier. Avec ces messages, je construisais une story que je publiais et comme en général les internautes adorent répondre, participer et donner leurs solutions, j’ai pu récolter énormément de retours : à la fin de la story, j’aimais récapituler les différentes solutions tenant compte de la diversité des personnes. Je n’aurais jamais pu trouver toutes ces informations et techniques toute seule.



C. L. : Comme pour le slow sexe, ta proposition est de rendre sa vraie place de dialogue à la sexualité partagée.

J. P. : Les techniques que je propose, même si je n’ai pas utilisé l’expression, s’inscrivent pleinement dans la philosophie du slow sexe. L’idée de dialogue est centrale pour moi car j’ai l’impression que pendant longtemps nous étions tous seuls les uns les autres à faire l’amour malgré la présence de nos partenaires. Cela peut paraître exagéré ce que je dis mais dans les faits tout se passait comme si la règle implicite était celle du préli-coït-éjac [préliminaires, coït, éjaculation]. Nous étions d’accord là-dessus sans que l’on ne se pose aucune question. Au final, chacun fait l’amour de son côté, les filles se demandant si elles sont assez belles : « est-ce qu’il ne voit pas mon double menton, ma cellulite ?, il faut vraiment que je gémisse d’une certaine manière ? », etc. Cette règle nous empêchait de communiquer réellement et provoquait pas mal de douleurs, d’ennuis, de frustrations et de stress. C’est fou tout ce que l’on s’impose : c’est vraiment une sexualité douloureuse et je pense notamment à ma dyspareunie. Malgré cette douleur éprouvée, je le faisais quand même car je pensais que c’était cela qu’il fallait faire et à aucun moment je n’ai pensé pouvoir dire à mes partenaires que j’aurais aimé un peu moins de pénétration.

J’avais en effet très peur de les ennuyer avec mon plaisir. J’avais déjà expérimenté des techniques de plaisirs sexuels réussis avec un premier amant vingt ans plus tôt. Après lui, j’avais beaucoup de mal à en parler à mes amants qui n’abordaient pas le sexe de la même manière et que j’avais vraiment peur de les ennuyer.



C. L. : Penses-tu qu’avec la culture du consentement dans la sexualité une nouvelle ère de dialogue dans l’espace intime des corps est en train d’apparaître ?

J. P. : Je suis un peu mal placée pour en parler car je suis devenue lesbienne après avoir trop fait de mauvaises rencontres, notamment avec des mecs qui se disaient féministes. Je ne sais plus ce qui se passe entre hétéros et je ne veux plus le savoir car je garde encore après coup une certaine violence de tout ce qui s’est passé. J’ose espérer que la parole commence à se libérer. Je sais qu’entre femmes le mot consentement n’est pas qu’un mot qui flotte comme çà et que l’on respecte comme cela lorsque cela nous chante : le consentement est au contraire omniprésent! Par exemple, j’ai déjà eu l’expérience d’un homme qui a plusieurs reprises a voulu me pénétrer sans préservatifs et a fini par parvenir à ses fins. Un tel comportement ne cesse de se répéter et en tant que femmes nous avons fini par accepter de banaliser cette situation. Et pourtant, le lendemain on s’en veut d’avoir accepté une telle situation et que l’on aurait dû insister plus. Cependant, il ne s’agit pas de sa propre insistance mais de l’homme qui aurait dû y penser dès le départ. Le fait que je lui dise de mettre une capote, c’est juste inadmissible.

 

 

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Jouissance club, une cartographie du plaisir
de Jüne Pla

Nombre de pages : 224
Date de sortie (France) : 15 janvier 2020
Éditeur : Marabout
Collection : Santé - Développement Personnel

 

 

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