Erwan Desbois, auteur de "Lilly et Lana Wachowski, la grande émancipation"

Après son ouvrage consacré au cinéma de J. J Abrams, le critique de cinéma Erwan Desbois s'attache à présent l'univers de Lilly et Lana Wachowski à travers chacun de leurs films. Voici un entretien réalisé avec la complicité participative de l'auteur.

Cédric Lépine : Quelles valeurs tenez-vous à défendre dans votre usage de la critique de cinéma?
Erwan Desbois : Pour moi, la critique de cinéma a un rôle de passeur : cela peut être aller chercher des films méconnus ou confidentiels, apporter un autre éclairage sur les grosses productions que le discours de la machine marketing qui les accompagne ; décrypter d’où un long métrage nous parle, son contexte et son point de vue, mettre en lumière ses références ou bien ses angles morts… Autant de manières de proposer un travail de réflexion et de prolongement autour d’une œuvre, plutôt que de simplement en accompagner l’élan ; creuser plutôt que de rester à la surface.

 

C. L. : Après J. J. Abrams, pourquoi vous êtes-vous intéressé au cinéma des sœurs Wachowski ?
E. D. : J’ai commencé à travailler sur ce nouveau livre après la diffusion sur Netflix de la première saison de leur série Sense8, qui m’avait impressionné par sa manière de synthétiser une grande part de ce que les Wachowski avaient pu faire auparavant, tout en ouvrant de nouveaux horizons – tant pour leur œuvre que pour le medium de la série. Elles y atteignent également un nouveau point haut dans leur quête des forces positives qui peuvent guider l’humain (l’empathie, la bonté, l’amour ; le générique des épisodes se conclut sur l’image d’une personne brandissant une pancarte où est écrit « la bonté est sexy »), quête qui va crescendo dans leur filmographie puisqu’elle habitait de plus en plus fortement leurs derniers longs métrages (Speed Racer, Cloud Atlas, Jupiter : le destin de l’univers). Ces thématiques de l’empathie, de la bonté et des exemples que peut en donner le cinéma m’ont toujours passionné, et constituaient le point vers lequel mon livre sur Abrams convergeait – les héros chez Abrams créent une meilleure version d’eux-mêmes, puis partant de là peuvent aider les autres autour d’eux. La transition entre les deux filmographies s’est dès lors faite naturellement.

 

C. L. : Pourquoi avoir choisi le fil conducteur de l’émancipation comme l’indique le titre pour explorer leur cinéma ?
E. D. : Ce thème s’est imposé de lui-même très rapidement, lorsque j’ai commencé à revisionner les films. Il est présent et prédominant dans toutes les histoires qu’elles racontent : comment surpasser les obstacles qui encombrent notre environnement, réduisent notre horizon ; comment se libérer des oppressions que l’on nous impose, s’extraire des cases dans lesquelles on veut nous maintenir. On peut aller jusqu’à dire que c’est la seule histoire qu’elles aient jamais racontée, avant leurs transitions de genre en suivant encore des codes narratifs classiques (dans le film noir Bound les deux héroïnes se libèrent de la mafia, dans le récit de science-fiction Matrix Neo et les rebelles aspirent à libérer l’humanité du joug des machines) ; et encore plus après, en s’émancipant alors également dans leur manière de faire un film ou une série. Le montage dans Cloud Atlas (qui entremêle six intrigues disséminées sur cinq siècles) ou Sense8 (dont les protagonistes habitent aux quatre coins du globe) n’est plus linéaire, guidé, il aspire à transcender les séparations imposées par le temps ou l’espace.

De plus, ce thème de l’émancipation contre l’oppression est plus que jamais d’actualité dans le monde réel : il se manifeste via des idées transversales (telles que la convergence des luttes, l’intersectionnalité) et des luttes concrètes – les mouvements MeToo et Nous Toutes, les nouvelles vagues des combats pour les droits civiques (des LGBT par exemple) ou contre les violences policières (Black Lives Matter)… Et on trouve quantité d’illustrations de ces batailles, contre la domination et l’intolérance sous toutes leurs formes (patriarcat, racisme, exploitation capitaliste…) dans les films de Wachowski, sans qu’il s’agisse de récupérations opportunistes ou creuses. On est toujours dans l’accompagnement, la mise en lumière, le soutien au combat pour l’émancipation.

 

C. L. : Pourquoi le film Matrix est devenue une œuvre culte au moment du changement de siècle ?
E. D. : Lors de sa sortie, Matrix est devenu un phénomène en raison de sa manière de réinventer brillamment le spectacle hollywoodien, que ce soit dans la forme (les effets tels que le « bullet time ») ou dans le fond en étant l’un des premiers films de studios à s’emparer avec brio et intelligence des grands sujets émergents qu’étaient alors les mondes virtuels des jeux vidéo, d’Internet… De plus, les Wachowski parviennent à amalgamer dans Matrix des références cinématographiques pointues et puissantes, venues d’Asie (Ghost in the Shell, les combats de kung fu), et des classiques occidentaux connus de tous : le récit suit la trame du Magicien d’Oz ou d’Alice au pays des merveilles, qui sont tous deux explicitement cités par le film. Cette alchimie entre l’ancien et l’inédit, ainsi que la réactualisation de thèmes intemporels (la révolution contre un régime totalitaire) à l’heure d’une nouvelle ère, ont fait de Matrix un film référence immédiat.

Depuis, avec le temps, la profondeur thématique du film se révèle de plus en plus grande, ouvrant la voie à de nouvelles analyses et grilles de lecture – sur la transidentité, les luttes des Afro-Américains pour leurs droits…

 

C. L. : Pour réaliser vos analyses, de quelles informations disposiez-vous en dehors du visionnage des films ? Est-ce que les entretiens des cinéastes et les informations concernant le contexte de réalisation des films étaient importants pour vous ?
E. D. : Je me suis basé essentiellement sur les œuvres, en partie car elles parlent d’elles-mêmes et aussi car les Wachowski restent secrètes, donnant très peu d’interviews (un peu comme Abrams, d’ailleurs). Étant donné mon souhait de faire, comme les Wachowski, le lien entre cinéma et monde réel, mes sources annexes d’informations et de matière ont surtout été des ouvrages de penseurs et penseuses des idées (et idéaux) d’intersectionnalité, d’empathie : James Baldwin, Judith Butler…

 

C. L. : En quoi la connaissance de la biographie de Lilly et Lana Wachowski pourrait permettre d’offrir des clés pour comprendre leurs films ?
E. D. : Leurs vies publique (ce qu’elles font) et privée (ce qu’elles sont) sont inévitablement liées, depuis leurs transitions de genre et leur choix d’assumer sans détour d’employer leur situation privilégiée (réalisatrices ayant accès à des budgets et des canaux de distribution tels que leurs œuvres sont vues par des millions de gens, de par le monde) pour devenir des porte-voix des causes qui leur tiennent à cœur ; et pour être, peut-être, pour d’autres les modèles qu’elles-mêmes n’ont jamais eu étant jeunes. Leur présence même au sein d’Hollywood rompt avec le modèle masculin hétérosexuel dominant dans la production cinématographique, et elles font en sorte que cette rupture se prolonge dans leurs rares interventions publiques, ainsi que dans leurs récits, remplis de personnages, de milieux, de désirs divers.

 

C. L. : Quelle place occupaient les sœurs Wachowski dans l’industrie du cinéma au moment de la réalisation de leurs films ?
E. D. : Comme Quentin Tarantino à la même époque, les années 1990, les Wachowski étaient des autodidactes qui ont concrétisé leur première chance importante donnée par Hollywood – Pulp Fiction pour l’un, Matrix pour les autres. Matrix avait un budget conséquent, surtout pour des quasi débutantes (elles n’avaient que le petit film indépendant Bound à leur actif), mais il a rapporté presque un demi-milliard de dollars au box-office, ce qui a permis aux Wachowski d’avoir les mains libres pour les deux autres volets ainsi que pour leurs projets suivants (V pour Vendetta qu’elles ont écrit et produit, Speed Racer). Puis leur parcours s’est transformé en montagnes russes, en partie car elles ont toujours cherché à innover et prendre des risques plutôt que de capitaliser sur leur succès. L’échec de Speed Racer leur a fait perdre leur crédit et elles ont dû chercher des financements hors d’Hollywood pour Cloud Atlas, ce qui en a fait à l’époque le film indépendant le plus cher de l’histoire. Puis la Warner, qui avait produit tous les autres films, leur a à nouveau ouvert ses portes pour Jupiter : le destin de l’univers… qui fut un nouvel échec commercial. Néanmoins, l’important est qu’elles ont toujours conservé ce qu’elles ont gagné avec Matrix : un contrôle narratif et artistique absolu sur leur œuvre.

 

C. L. : Opérez-vous une hiérarchie entre leurs films ?
E. D. : Certains sont plus aboutis que d’autres, et les préférences subjectives entrent en ligne de compte bien entendu, mais je trouve qu’il y a une grande homogénéité d’ensemble – à part peut-être Matrix Revolutions, le dernier volet de la trilogie, qui tente de concilier deux films trop différents (un blockbuster hollywoodien traditionnel et un récit d’émancipation radicale) et en souffre. À titre personnel, je place tout en haut Cloud Atlas, puis juste derrière Matrix 1 et 2 (Matrix Reloaded) et Speed Racer, et encore un tout petit peu derrière Bound (leur premier long métrage, qui a très bien vieilli) et Jupiter : le destin de l’univers.

 

C. L. : Quelles différences entre les réalisations cinéma et la création de leur série Sense8 ?
E. D. : Assez peu, il me semble, surtout vis-à-vis de Cloud Atlas, film après lequel la mise en chantier de Sense8 a immédiatement débuté. On trouve déjà dans Cloud Atlas le désir de créer un univers multiple, la narration foisonnante digne d’un feuilleton romanesque, le travail sur le montage réinventé... Les deux œuvres sont intimement liées, comme des âmes sœurs. Sense8 agit comme un prolongement des principes et motifs de Cloud Atlas, en profitant des spécificités de la série (le temps long, le développement des personnages qui devient aussi, voire plus, important que celui de l’intrigue) pour pousser plus avant l’idée du lien entre les êtres, ainsi que la portée politique très actuelle du propos. Les huit héro·ïne·s de la série illustrent l’horizon généreux et tendre auquel les Wachowski aspirent pour la société : quatre femmes dont une transgenre et quatre hommes dont un homosexuel, disséminé·e·s sur tous les continents, de cultures différentes, et mis·es en permanence sur un même pied d’égalité.

 

C. L. : Après leur expérience chez Netflix, quel est leur avenir cinéma et/ou sur plateforme ?
E. D. : On a pu craindre le pire après l’annulation de Sense8 au bout de deux saisons seulement (idéalement elles en auraient fait cinq), puis de mauvaises nouvelles telles que la vente des locaux de leur société de production. Comme si à force de semi-échecs (hormis la trilogie Matrix, leurs films n’ont jamais fait mieux que rentrer dans leurs frais), les sources de financement potentielles s’étaient définitivement taries. Mais il y a peu, a été annoncé le démarrage de la préproduction de Matrix 4, avec Keanu Reeves et Carrie-Ann Moss (Neo et Trinity) qui sont de la partie, et un scénario déjà écrit par Lana Wachowski qui sera également réalisatrice – Lilly travaille sur un autre projet de son côté, une série pour la chaîne Showtime (Work in Progress). Ce sera donc la première fois qu’elles se séparent, et ce qui est intéressant c’est que c’est pour emprunter les deux chemins qui cohabitaient dans Sense8 : un monde de science-fiction et le monde réel. C’est un nouveau départ qui peut s’avérer très excitant. Il faut bien sûr rester prudent vis-à-vis de Matrix 4, le risque d’un triste reboot mercantile comme Hollywood en produit à la chaîne ces temps-ci (en perdant de plus en plus la faculté à faire autre chose) existant évidemment ; mais les Wachowski n’ont jamais réalisé un film qui ne soit pas intimement personnel, et le concept de réalité virtuelle et d’avatars qui est au cœur de Matrix en fait un bon candidat pour parvenir à produire quelque chose de tout à fait neuf, original.

 

 

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Lilly et Lana Wachowski, la grande émancipation

d'Erwan Desbois

Nombre de pages : 128

Date de sortie (France) : 24 septembre 2019

Éditeur : Playlist society 

Collection : cinéma / essai

 

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