Edito. Le livre, si on revoyait la copie ?

Avec BDleaks, j'ai voulu ouvrir un espace de parole aux auteurs pour recueillir les constats amers face à une industrie dévastatrice pour la création et la culture, et compiler les propositions alternatives. S'est ajoutée à cela la catastrophe écologique et sociale. Du coup, l'entreprise nécessite une réelle contribution des personnes sollicitées et idéalement, de l'ensemble de la profession...

Il suffit de discuter un peu, entre nous, dans les salons BD pour toucher du doigt la lassitude des auteurs. D'entendre les conversations un peu moroses se conclure par un "Bon, on va pas passer notre temps à se plaindre..." avant que chacun ne retourne, le nez dans le guidon, à la réalisation de ses dédicaces, offertes aux lecteurs. Comment des gens passionnés par leur métier en viennent à se demander ce qu'il font là, dans un salon du livre, sensé promouvoir leurs œuvres et offrir un échange avec un public tant espéré ; plutôt que de se sentir plus utiles dans la solitude de leur atelier ? Telle est la réussite d'une politique capitaliste dans le secteur du livre en France.

En créant BDleaks, j'ai voulu ouvrir un espace de parole aux auteurs pour recueillir les constats amers face à une industrie dévastatrice pour la création et la culture, et compiler les propositions alternatives. Puis s'est ajoutée à cela la catastrophe écologique et sociale. Du coup, l'entreprise dépasse, non pas mes compétences, mais mon activité ; elle nécessite du temps et une réelle contribution des personnes sollicitées, et idéalement de l'ensemble de la profession...

Actuellement, je publie les réponses aux questions adressées à des auteurs que je connais, ou que j'ai découverts sur les réseaux sociaux. C'est un travail passionnant, car je sors de ma propre diffusion pour m'intéresser aux autres, aux compagnons que je croise depuis des années sur les salons du livre et autres lieux dévolus à la culture du livre et de l'image. Mes questions concernent leur travail et leur regard sur leur métier. Mais la distance qui nous sépare, la langue parfois, et le manque de temps de chacun, font que les sujets abordés sont traités dans l'urgence ; avec honnêteté mais dans le flux de notre quotidien et de nos obligations professionnelles et, je crois, avec une certaine inquiétude face à la question du livre aujourd'hui.

Il me semble que chacun, au fond de lui, sent bien que le livre, tel qu'il existe aujourd'hui dans notre société n'est plus défendable, avec cette politique de production et de promotion. C'est un constat d'autant plus difficile à regarder en face, que le livre est le socle de nos métiers, et notre raison d'être. 

Les livres n'échappent pas à la surproduction et donc, au gaspillage. Des milliers d'exemplaires sont pilonnés chaque jours, des milliers d'auteurs voient leurs œuvres tomber dans l'oubli et sortir du circuit de la distribution parce que les ventes n'ont pas répondu aux attentes des éditeurs. Avec l'œuvre, l'auteur se meurt.

L’idée de BDleaks était de diffuser en accès libre des œuvres oubliées dans les entrepôts des éditeurs, et de redonner une visibilité à des travaux sur lesquels des auteurs ont passé des années de leur vie. Car il faut avoir en tête que la précarité est tolérée par les auteurs en contrepartie d’une visibilité, d'un échange avec un lecteur ; en revanche, l’oubli n'est pas supportable.

D’autant que cet oubli et cette destruction des œuvres ne sont justifiés que par une politique de surproduction. Une poignée de grosses maisons d’édition asphyxient littéralement le reste de la profession par une présence massive sur les lieux de ventes, assortie d'une communication féroce, impossible à concurrencer pour les structures plus modestes.

Comme pour la grande distribution, le secteur du livre subit les monopoles de la diffusion ; et par extension génère de la précarité, étouffe le développement des éditeurs de taille plus modeste et fait mourir les producteurs de livres, les auteurs.

Il est nécessaire de rappeler que le statut d'auteur n'est jamais acquis. Même si vous mettez un jour les pieds chez un gros éditeur et que vous remportez un succès commercial, vous pouvez vous retrouver à la lourde à n'importe quel moment. Et si cela arrive à un âge relativement avancé, ça fait mal. Comment recycler un auteur dans la vie active ; quelqu'un qui s'est réalisé dans la solitude d'un atelier ?

Cette question dépasse la problématique du statut, des cotisations, de la retraite... Je ne me situe pas sur ce terrain-là car, personnellement, je ne vois pas comment professionnaliser ce que je fais. Je me débrouille pour être payée pour mes interventions, j'ai un statut Micro-BNC ; mais ma création, mes recherches, comment voulez-vous les monnayer ? Elle ne sont pas lucrative à court terme ; en admettant qu'elles le deviennent un jour... Il y a bien sûr les bourses à la création, les résidences... mais tout cela sont des revenus ponctuelles sur lesquels il serait imprudent de compter ; bref, ce simple sujet pourrait faire l'objet d'un billet...

Pour revenir aux auteurs, les précaires et les autres ; ceux qui arriveront jusqu'à la retraite en vivant de leur travail, ne représentent qu'un faible échantillon de la profession. 

Comment redresser la tête à notre échelle ? D’autant que nous sommes isolés, face à nos ouvrages, nous avons parfois le sentiment de ne représenter que nous-mêmes.

Au début, je pensais ouvrir un site consacré aux œuvres en accès libre. Et puis il m’a semblé indispensable de recueillir la parole des auteurs, pour mettre en lumière la diversité des constats qui circulent dans l’intimité des salons du livre, et qui parviennent difficilement jusqu’aux lecteurs. Car tout le monde est impliqué dans la réalité du livre. De la même façon que l’on fait attention sur un paquet de gâteau qu’il ne contienne pas d’huile de palme, en tant que lecteur, nous devons nous demander comment est fait un livre, quelles injustices ils entretient, qui paye le véritable prix de sa fabrication.

C’est ainsi que BDleaks est né sur Médiapart plutôt que de manière isolée, sur un site consacré par exemple. Cela met la réalité des auteurs et du secteur capitalo-culturel au centre du débat social et politique. Et au final, cette alternative est la meilleure pour le moment.

Pourquoi l’accès libre ? C’est très simple : Si les auteurs ne vivent pas de leur métier, les œuvres, elles, doivent vivre. Nous n’avons rien à gagner à retenir notre travail dans les cartons en attendant des jours meilleurs. Le livre ne se vend pas ? Il est abandonné par l’éditeur ? Qu’à cela ne tienne, l’auteur reprend ces droits de diffusion et diffuse l’œuvre sur ses propres réseaux. Nous ne savons pas de quoi sera fait demain ; en revanche, il y a fort à parier que le partage soit une des clés de notre salut.

Les gros éditeurs ne sont pas le Grâale, il faut démystifier ce prestige de l'édition d'élite, elle n'est plus le temple du savoir mais une machine industrielle qui génère gâchis, précarité et monopole. Le livre n'est pas seulement un objet qui nous illumine quand on l'ouvre, il est aussi une action qui nous construit quand on s'y attèle. 

Aujourd’hui le secteur du livre est une hérésie écologique, sociale et culturelle. Le gaspillage obscène qu'il engendre n'est plus défendable au nom de la culture et du savoir. 

Il est urgent d'inventer un autre rapport au livre.

Il y a un an j’aurais tenu des propos plus modérés, j’aurais défendu bec et ongles le livre face à l’édition numérique. A présent, ma vision a changé. Le livre, tel qu’il est produit aujourd’hui, son statut de marchandise au sein d’une industrie opaque, est indéfendable. Les valeurs ne sont plus les mêmes ; tout ne mérite pas de faire l’objet d’une édition papier. Il est possible d’imprimer moins. Je ne dis pas qu’il faut éditer moins d’auteurs, mais imprimer moins d’exemplaires par titre quand on sait qu’ils ne seront pas écoulés. Dans certains cas, préférer l’édition numérique est une façon de soutenir la diversité des lectures et des auteurs, le choix des analyses et des essais, la pluralités des œuvres de l'esprit. Nous, auteurs, les premiers nous devons désacraliser l'impression, même si notre rêve de voir notre livre imprimé est inscrit dans nos gênes, chacun est responsable du gâchis, il n'y a pas de victimes dans cette histoire, mais des acteurs, plus ou moins favorisés.

Il est nécessaire de changer son regard sur l’édition numérique et de la valoriser, en attendant que la production de livre ait adopté une politique vivable pour les professionnels et pour l’environnement. Sous cet angle, le numérique ne remplace pas le livre, il le soutient dans une démarche de transition. Il n’est pas l’ennemi de l’objet, mais une alternative au gaspillage et à l’utilisation des surplus comme stratégie commerciale.

Il y a des pistes de travail comme valoriser l’édition numérique, développer le système de pré-vente, se tourner vers les petits tirages et valoriser le papier recyclé, ouvrir des lieux pour accueillir la diversité de la création. Car, soyons honnêtes, pour vendre le dernier Houellebecq ou le dernier Marc Levy, nous n'avons pas besoin d'un libraire, ces livres sont partout, des stations services aux quais des gares, en revanche, pour trouver les titres des éditeurs indépendants, nous avons besoin de gens passionnés et de lieux.

Il faut noter également que, concernant les droits, l’auteur est mieux rémunéré sur un livre numérique à 5 euros que sur un album papier à 22 euros ; dans le premier cas nous touchons 50% du prix HT, dans le second, 8 à 10%.

L’édition indépendante et l’auto-édition contribuent à offrir une diversité de styles, mais elles en paient le prix. Leurs frais de fabrication et de diffusion sont les mêmes que pour les grosses entreprises. Pour obtenir les services, indispensables, d'un diffuseur, tout le monde est à la même enseigne. Et si les titres ne se vendent pas, l'éditeur peut faire l'objet d'un malus. Ce sujet aussi mériterait que BDleaks lui consacre un billet...

La culture n’est pas un parc d’attraction en marge de la société productive. Elle n’est pas un luxe, pour reprendre les mots de Lucie Braud, elle est indispensable au citoyen, c’est grâce à elle que nous prenons du recul sur notre quotidien et notre époque ; que nous pouvons en faire une analyse et nous positionner... Si vous faites parler toujours les mêmes, vous installez un climat de pensée, un vocabulaire, des énoncés uniformisés qui n’ont de pluriels que le nom.

Il paraît que trop de français écrivent par rapport à la consommation de livre. Le marché du livre serait en chute libre et les diffuseurs sont obligés de se tourner vers des objets dérivés pour faire vivre la boutique. Si je comprends bien, le message est : "Plutôt que d’écrire (ou de raconter votre vie, en substance), achetez des livres, lisez des vrais écrivains."

Mais, ne devrait-on pas se réjouir que les français écrivent ? Il est vrai que pendant qu’elle écrit, une personne ne consomme pas, elle se construit, elle développe son imaginaire et accroît sa liberté. C'est un problème pour une politique dominée par l'argent, et seulement pour elle.

Il faut encourager les gens à faire des livres et non pas à accepter de faire l'objet d'une reconnaissance d'un éditeur. Le métier d'éditeur est indispensable, mais le choix des auteurs présents sur le marché est motivé par un critère de rentabilité et non par le talent.

Ce constat révèle que les étalages des libraires présentent un pourcentage ridicule de la production d’écrits. Aujourd'hui, avec la toile, la matière à réflexion est partout, même dans les commentaires sous les articles ; d'ailleurs Médiapart a récemment publié une enquête pour améliorer leur mise en valeur sur son interface...

S’il n’est pas raisonnable d’affirmer que tout le monde peut être écrivain, il ne l’est pas non plus de penser qu’une élite intellectuelle est seule capable de produire une pensée.

Si auteur de bande dessinée n’est pas un métier, tant qu’on ne vend pas, comme l’affirme sans complexe Yves Schlirf, directeur général adjoint de Dargaud Benelux, nous pouvons penser que philosophe non plus ce n’est pas un métier, ou encore écrivain, essayiste... Si les philosophes passent professionnels dès qu’ils se mettent à vendre beaucoup de livres, notre situation intellectuelle est critique. Et elle l'est peut-être déjà...

Ce n’est pas parce qu’un livre se vend qu’il est bon. La surconsommation n’est pas un gage de qualité. Pour apporter quelque chose, il faut chercher. Ce que nous offre la politique des gros éditeurs, c’est le système des recettes, cet autre forme de l'esclavage, à laquelle les auteurs n'échappent pas, eux dont l'action était d'abord motivée par un rêve de liberté et d’expression personnelle. Art et professionnalisme sont deux termes qui n'ont pas à être associés ; et ce binôme, déjà ancien, est le fruit d'une société industrielle.

Baudelaire disait (dans un livre que je lisais ado.) : Si vous écrivez une page chaque jour, vous êtes écrivain.

Spinoza dit, dans l’Ethique (je le restitue avec mes mots) : Vous êtes ce que vous faites la plus grande partie de votre temps. Vous pouvez aller à la pêche et être peintre, cela dit, si vous passez la plus grande partie de votre temps à la pêche, vous êtes pêcheur, et inversement.

Delacroix, dans un autre registre - du moins on attribue cette pensée à Delacroix - disait : « Vous voulez dessiner, et bien faites des lignes, faites des lignes... »

Le discours d'Yves Schlirf montre à quel point la pensée et le rapport à l'art sont tombés au ras des pâquerettes.

Je ne connais personne qui rêvait, étant gosse, de vendre des livres. En revanche, je connais beaucoup de gens qui rêvaient de créer des œuvres peintes, écrites...

Hier, il y avait de l’éclat autour du terme auteur, il évoquait le déplacement de point de vue, la connaissance... Aujourd’hui il évoque la précarité, suscite la moquerie de certains éditeurs ; là-dessus, nous passons pour des guignols car nous acceptons des conditions de travail qui feraient péter un câble aux Gilets-Jaunes.

La liberté d’expression ne se défend pas seulement sur le plan juridique, elle doit aussi se défendre sur le plan industriel. Quand vous envahissez les espace dévolus aux livres de vos uniques surproductions, parce que vous en avez les moyens, tout simplement, au détriment des centaines d’auteurs et éditeurs plus fragiles économiquement - quitte à générer de la précarité - vous piétinez la liberté d’expression, vous amputez la diversité, vous asphyxiez la recherche et imposez un système de pensée tout à fait subjectif, propulsé et motivé par l’argent.

Penser que les auteurs BD ou les illustrateurs peuvent gagner un peu d'argent en se tournant vers le jeu vidéo, comme le suggère le penseur de chez Dargaud, est une pensée erronée et cynique. Les artistes/auteurs qui dessinent ou peignent, travaillent sur une ligne de création, n’ont pas forcément vocation à s'adapter au monde du jeu vidéo ! Cette confusion entre le travail du dessin manuscrit et numérique de la part de directeurs de dirigeants éditoriaux, montre que nos métiers sont entre les mains de gens qui n’ont jamais tenu un pinceau, ou pire, ne se sont jamais penchés sur la réalisation d'une œuvre, autrement qu'en terme de rentabilité. Avoir des contrats avec la télévision ou des société de jeux vidéo n’est pas l'objectif de tout dessinateur.

Modigliani demandait régulièrement de l’argent à sa mère et passait le peu qu’il avait dans l’alcool et la peinture. S’il vivait aujourd’hui, il serait mis au banc de la société parce qu’il n’est pas rentable, il n’est pas professionnel. Nous attendons des heures devant les portes des musées pour admirer ses œuvres, vendues des fortunes, mais nous n'avons pas avancé d'un centimètre sur notre rapport à l'artiste et à la création. Nous les avons abandonnés aux mains des PDG.

En tant que lecteurs, nous sommes les otages d’une économie de marché. Un auteur qui vend à moins de mille exemplaires n’existe pas. Ce qui veut dire que les 700 ou 800 personnes qui ont lu son livre n’existent pas non plus. Sur une centaine d’auteurs, cela représentent 80 000 personnes à qui vous dites : « Vous n’êtes pas rentables, l’auteur que vous lisez ne rapporte rien, lisez autre chose. Regardez la pile de livres là-bas, en tête de gondole, ça c’est super ! »

Une bande dessinée demande un an à trois ans de travail, sa durée de vie en librairie est d’à peine deux semaines (si elle arrive en librairie) ; le lecteur la lit en une heure, grand maximum, s'il l’a aimée et il la garde, sinon il s’en débarrasse. Dans ce dernier cas, une petite quantité de livres a encore une chance de rester dans le circuit économique (Croix-Rouge, bibliothèque, soldeur...) mais le reste du stock est condamné.

Voilà en gros pourquoi j’ai ouvert BDleaks. Réfléchir à ces questions, recueillir la parole des auteurs sur leur métier à notre époque, cerner notre part de responsabilité, et donc nos possibilités d’action, et envisager notre métier autrement.

Je pense que les auteurs doivent se saisir du peu de pouvoir qu’ils ont dans cette machine infernale. Les droits d’auteur ne vont pas augmenter à court terme, ou si peu ; quelle différence cela fera au quotidien ? Ce n’est pas sur cette manne qu’il faut compter. Si un livre se vend, tant mieux pour nous et pour l'éditeur ; mais pour les autres livres nous devons favoriser une diffusion par d'autres canaux. Quant à la question de gagner notre vie, elle nécessite une refonte intégrale du système de l'édition, il est urgent de s'y mettre pour continuer de gagner notre vie en créant, et exercer ce pour quoi nous sommes nés. 

 © céline wagner © céline wagner

 

 

 

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