Céline Wagner
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Billet de blog 3 déc. 2019

Evlyn Moreau - Je dois ressentir une forte empathie pour ce que je dessine

"Je me rends compte que je dois tenter d’explorer d’avantage ma façon de fonctionner, plutôt que d’essayer de fonctionner selon les normes conventionnelles du milieu de l’édition." Evlyn Moreau

Céline Wagner
Auteur de roman graphique
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bonjour Evlyn, bienvenue sur BDleaks. Tu es née et vis au Québec. Ta pratique de la bande dessinée est très originale, puisque tu édites sur ton blog et compte Instagram des vignettes qui, assemblées au fil des jours, racontent ton quotidien, tes émotions… Peux-tu nous parler de ta démarche ?

C’est assez chaotique, je poste ce que je peux au fil des jours, je suis très isolée dans la vie, alors c’est ma façon d’interagir avec des gens.

Je puise beaucoup dans mes émotions et ma vie intérieure. Je ne suis pas une artiste technique, je dois ressentir une forte empathie pour ce que je dessine, pour sentir les formes et trouver comment les dessiner. Ça me demande beaucoup pour plonger en moi et accéder à mon imagination et ma vie intérieure. C’est la matière avec laquelle je crée. Ce qui fait, en sorte, que c’est très difficile pour moi de travailler selon le modèle professionnel normalisé du milieu de l’édition. Je ne peux pas me mettre en mode-production-super-performant, sans me couper de la matière avec laquelle je travaille et tomber dans des cercles vicieux de stress.

Parfois je me dis que je suis comme une prêtresse de l’imaginaire qui doit se mettre en transe pour invoquer des êtres, je dois laisser ces esprits me toucher pour pouvoir les dessiner. J’explique cela de façon très imagée mais c’est lorsque je fonctionne ainsi que je dessine des choses que j’aime. Parfois ça se fait légèrement et tendrement, comme lorsque je dessine des petites créatures, mais d’autres fois c’est plus intense et prenant.  

Nous suivons tes personnages, dans différentes situations de la vie. Des personnages mal à l’aise avec le monde et une société encore trop conformiste. Parfois c’est ton propre personnage qui parle, Evlyn, parfois c’est Mouchette, petit personnage malingre à masque de mouche. Comment présenterais-tu Mouchette ?

Je m’inspire souvent de mon vécu de femme trans. Mouchette me permet d’explorer le fait d’habiter un corps différent mais de façon détachée de moi et avec humour. Cela me permet de faire une pause avec les questions d’identité de genre, je me laisse aller à la logique de la métaphore que j’ai créée et j’essaie d’imaginer des détails amusants de la vie de cette femme-mouche. À cause de la dysphorie de genre, j’ai souvent perçue mon apparence comme étant monstrueuse, ce qui fait que je me sens proche des créatures et des monstres repoussants, mais gentils ; j’adore imaginer leur quotidien. Lorsque j’ai créée Mouchette j’ai pensé à un insecte que l’on trouve tous repoussant, j’ai pensé à une mouche et j’ai voulu la rendre humaine et attachante.

Dans l’un de tes derniers postes tu parles de ton regret de demeurer une autrice bloggeuse, et non éditée chez des éditeurs professionnels. Le blog reste-t-il marginal par rapport à l’édition traditionnelle ?

Je trouve cela surtout difficile au niveau social. Lorsque j’ai commencé à bloguer nous étions une belle bande de créatrices et de créateurs qui s’amusaient. Mais les choses ont changé, presque toutes mes amies ont publié et sont devenues des autrices. Maintenant je ne peux plus les suivre partout, je me sens confinée dans mon statut de “non-autrice”, cela renforce mon isolement, contribue au fait que je ressente beaucoup de culpabilité et augmente ma tendance à me déprécier. Plusieurs personnes apprécient mon travail mais je vois bien que je n’ai pas les mêmes opportunités que si j’avais accédé au statut d’autrice.

J’ai tenté à plusieurs reprises d’achever des projets de bande dessinée pour être publiée, mais ma dysphorie et l’anxiété sociale qu’elle génère ont trop souvent saboté mes efforts. En 2008 j’étais sur une bonne lancée. Je travaillais sur une BD qu’un éditeur désirait publier, mais suite à une première tentative de transition qui s’est mal terminée, tout s’est écroulé. Ça m’a pris des années pour me retrouver et me reconstruire. Plus tard j’ai entamé une nouvelle transition ; en même temps une nouvelle opportunité de publication s’est présentée à moi, mais ayant peu de soutien j’ai du abandonner mon projet pour prendre soin de moi. Ça m’a beaucoup peiné d’abandonner mon projet, mais heureusement cette fois ma transition s’est bien déroulée et aujourd’hui je peux être moi-même. Je ne veux pas mettre toutes les fautes sur la dysphorie de genre et ma transition, plusieurs femmes trans. parviennent à publier malgré tous ces obstacles, j’imagine que mes échecs sont dus à un mauvais timing, combiné à plusieurs autres facteurs…

A quel public destines-tu ton travail ?

J’ai remarqué que j’ai deux publics. Il y a les gens qui me suivent pour mon travail d’illustratrice issue du milieu de la BD Montréalais et il y a les gens qui me suivent pour mon travail de créatrice de matériel de jeux de rôle. Mon premier public est majoritairement francophone et habitué à mes illustrations plus intimes, tandis que mon deuxième public est plus anglophone et s’intéresse à mes scènarios et à mes illustrations de créatures fantastiques. J’imagine que je rejoins aussi certaines personnes de la communauté trans. et LGBT+. Depuis quelques temps, je publie un podcast intitulé Trouvée dans les rayons, où je discute BD de mon point de vue de femme trans. Mais bon, malgré que j’ai un Patreon qui fonctionne assez bien, mon public est petit et très restreint, j’ai l’impression que très peu de gens connaissent mon travail.

Tu évoques sur Instagram les ExpoZine, peux-tu nous parler des ces expo ?

ExpoZine c’est une foire annuelle qui à lieu à Montréal et qui met en avant les créatrices et les créateurs de zines (fanzines, éditions artisanales) et de BD auto-publiées. Je suis régulièrement exposante, c’est très stimulant comme événement, ça permet de réseauter, de voir des créateurs qu’on voit peu souvent et de vendre notre matériel in real life. Je trouve que c’est important qu’il y ait des évènements qui nous permettent d’êtres simplement des créatrices et d’oublier un peu le monde de l’édition professionnelle. L’énergie est vraiment inspirante. C’est aussi un événement bilingue, je trouve aussi que c’est important que les scènes anglophones et francophones puissent interagir, ensemble, et s’inspirer mutuellement.

Comme dans le fanzine, y a-t-il des collectifs de bloggeurs et bloggueuses ?

J’ai piloté et édité plusieurs « zines » et petits livres qui furent construits en ligne collaborativement avec des bloggueurs de la scène rôlistique anglophone. La formule fonctionne bien avec les créateurs de jeux de rôle, car ils adorent collaborer ensemble pour imaginer des mondes et inventer du contenu de jeux. Je parvenais ainsi à réunir plusieurs créatrices queer et trans. autour de moi et c’était vraiment stimulant de créer ensemble. J’ai tenté de refaire l’expérience avec des auteurs de BD de Montréal mais c’était beaucoup plus difficile d’obtenir des planches de BD. Le milieu des créateurs de jeux de rôles indépendants est en pleine effervescence, ça me rappelle souvent le dynamisme de la scène BD indépendante, il y a beaucoup d’expérimentation et de diversité, c’est vraiment bien. L’illustration y est très valorisée, mais bon, on s’éloigne de la BD. Ça m’étonne qu’il n’y ait pas plus de vases communicants entre ces deux milieux.

Il y a plus de vingt ans maintenant que tu dessines, tu as un style bien à toi. Quel regard portes-tu sur le métier d’auteur BD par rapport à tes débuts ?

Lorsque j’ai commencé à faire de la BD j’espérais devenir autrice, mais aujourd’hui je me dis que c’est peut-être hors de porté pour moi. Je ne suis peut-être pas assez adaptée à la façon de travailler du monde de l’édition, je ne sais pas... J’essaie tout simplement de survivre, de continuer ma transition, de gérer mes angoisses et de faire mon petit bout de chemin.

Je me rends compte que je dois tenter d’explorer d’avantage ma façon de fonctionner, plutôt que d’essayer de fonctionner selon les normes conventionnelles du milieu de l’édition. Je dois trouver des moyens alternatifs pour être publiée et pouvoir déployer mes ailes.

Quelle est la situation des auteurs BD au Québec ?

J’ai l’impression que les choses vont en s’améliorant, je vois beaucoup d’auteurs et de petites maisons d’éditions émerger. C’est certain que c’est un petit milieu mais j’ai des amies qui vivent maintenant de la BD et de leur travail d’illustratrices, il y des possibilités.

Quel conseil donnerais-tu à un étudiant qui se lance dans la BD aujourd’hui ?

De publier un album quel qu’il soit, pour accéder au statut d’autrice ou d’auteur. J’ai l’impression que c’est ce qui est important, il faut faire quelque chose de simple et de publiable.

Quelles sont tes sources d’inspirations ?

Lorsque j’ai commencé à faire de la BD et de l’illustration mes grandes influences furent Geneviève Castrée, Katrin de Vries, Julie Doucet et Atak. Maintenant c’est difficile à dire, je m’inspire surtout de mon quotidien, de mon monde intérieur, de mes angoisses, etc. Les jeux de rôles d’auteurs indépendants et certaines oeuvres de science fiction ont aussi une influence sur moi.

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L'œuvre d'Evlyn Moreau

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Le podcast d'Evlyn, "Trouvé dans les rayons" ici

Les vidéos d'Evlyn ici (n'hésitez pas à me signaler si vous n'avez pas le son)

Merci Evlyn ;-) 

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