Céline Wagner
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Billet de blog 4 juin 2020

Promenade de la mémoire

Le 3 juin est sorti en librairie aux éditions des Ronds dans l'O, Promenade de la Mémoire, un album rassemblant les récits de six survivants des attentats de Nice mis en images par six auteurs de bande dessinée. Ce livre se révèle être un objet de partage essentiel, une passerelle entre les mémoires individuelles et le collectif.

Céline Wagner
Auteur de roman graphique
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bonjour Marie, tu es éditrice, créatrice des éditions des Ronds dans l'O qui fêtent leurs quinze ans cette année. Tu publies des albums militants, des récits historiques, des fictions mais également des albums jeunesse toujours en lien avec les questions sociétales de notre époque.

Comment présenterais-tu Promenade de la Mémoire ?

Quand Séraphin Alava m'a proposé de réfléchir à un album destiné à sensibiliser le public à la question de la radicalisation, j'ai tout de suite entrevu une bande dessinée construite sur une base de témoignages restitués, non pas de façon linéaire et chronologique mais de façon artistique et esthétique. Le challenge est réussi haut la main vu le travail que les auteurs ont été chercher au fond d'eux, non sans quelques appréhensions que nous avons dénouées ensemble. Depuis nous savons que les interviewés sont émus et ravis par le respect de leurs propos. Je crois que cet album est important. S'il n'est pas un livre d'injonction, il est nettement orienté vers une mise à plat des événements dans le but d'éloigner les lectrices et les lecteurs des envies éventuelles de radicalisation qui pourraient les animer. Il s'agit d'un livre hommage, un livre pour ne pas oublier, un livre pour tout le monde.

Pour compléter ta présentation nous avons décidé de publier un extrait du récit d'Isabelle Seret qui a recueilli les témoignages, suivi d'une partie des récits dessinés...

Le projet "Promenade de la mémoire" est né dans l’esprit de Séraphin Alava, professeur de l'Université de Toulouse et membre de la chaire UNESCO de prévention des radicalisations et de l'extrémisme violent. Sa crainte est que dans les projets construits dans le cadre européen, les personnes victimes du terrorisme ne soient oubliées. Il me confie, en tant qu’intervenante en sociologie clinique et formée en victimologie appliquée, le soin de concevoir un dispositif pour recueillir le récit des personnes victimes, endeuillées ou témoins de l’attentat. Nous sommes tous deux engagés de longue date dans la prévention de la radicalisation qui mène à la violence. Déjà en 2016 lui et moi nous étions engagés dans des univers complémentaires (moi Bruxelles, lui Toulouse) pour montrer que l’action des personnes victimes du terrorisme était fondamentale pas seulement comme levier de résilience mais aussi de prévention humaine.

L’idée si simple et presque évidente de s’appuyer sur les personnes victimes pour participer à la prévention a mis pourtant longtemps à avancer dans la tête des hommes et des femmes politiques mais aussi des financeurs. Pourquoi, comment, pour qui ? étaient des questions que Séraphin devait traiter. En septembre 2018, il engage son association « Les militants des savoirs » et lance la première étape de cette « Promenade de la mémoire ». Avant tout, me dit-il, allons ensemble à Nice pour nous présenter. C’était si essentiel de « se rencontrer » humainement. Allions-nous nous entendre ? Étions-nous les bienvenus dans cette intime marche où chacun fait doucement face à l’horreur, à la souffrance, à la reconstruction du sens ?

En décembre 2018, Séraphin Alava et moi, nous rendons à Nice pour rencontrer les présidents des deux associations d’aide aux victimes du terrorisme créées suite à l’attentat du 14 juillet, le « Mémorial des anges » et « La promenade des anges ».

Très vite, nous prenons conscience de l’ampleur du travail à mener face à la souffrance vive et l’émotion à fleur de peau toujours tellement palpables. La délicatesse sera le gouvernail avec lequel il faudra accompagner cette parole. Anne Murris, présidente de l’association « Mémorial des anges », nous dira : « Entre le douloureux et l’insupportable, je préfère la douleur des mots. Entre vivre et dire sa souffrance, il y a une énorme différence. » Nous veillerons lors des différentes étapes du processus à marquer cette nuance. L’objectif artistique du projet fait cette différence.

Cette première rencontre décisive permet de peaufiner le dispositif. Il sera individuel et empruntera la méthodologie du récit de vie. Nous travaillerons à mettre en lumière, à capter comment chacun traverse l’épreuve, ce qui fait blessure, ce sur quoi s’appuyer ou compter pour ne pas laisser la douleur se lover et retrouver malgré tout la joie et l’espérance.

Le président de l’association « Promenade des Anges », Yacine Bourrouais, psychologue de formation, viendra comme en écho confirmer l’utilité de notre démarche. « J’ai l’impression qu’ici à Nice nous sommes isolés. Nous n’avons pas le soutien qu’ont reçu les Parisiens. Il n’y a pas de recherches entreprises non plus comme à Paris (CNRS, INSERM). Aucune personne rescapée ou endeuillée n’a d’ailleurs écrit de livre sur le 14 juillet. On est toujours dans le 14 juillet pour la plupart des personnes, bloqués, sans historicité. Pendant un an, j’ai vu un père aller dormir à l’endroit où son fils a été tué ». Cette violence symbolique, ce sentiment de non reconnaissance, fait blocage. L’absence de mots provoque des maux mais aussi des fractures au sein de la société qu’il tient à prévenir, tels le racisme ou la discrimination.

L’association « Les militants des savoirs » d'abord, puis le Fonds d'aide aux victimes du terrorisme ensuite, apportent leur soutien financier. Ces premières provisions pour la route ont permis aux narrateurs et narratrices de si gentiment, si simplement, si humainement s'impliquer dans le projet et de se promener sur ces chemins de vie, sur cette promenade de Nice pour poser leurs mots, leurs émotions en dehors de tout cadre prescriptif lié à l’évaluation de leur bien-être psychique et physique.

Parallèlement au travail du recueil des récits, Séraphin reprend son bâton de pèlerin pour ouvrir les sentiers artistiques qui donnent cette forme nouvelle aux récits, celle de récits illustrés.

Grâce au soutien des deux associations d'aide aux victimes de Nice, nous avons rencontré les personnes victimes, endeuillées ou témoins de manière respectueuse, sans intrusion. Les associations faisaient part du projet à leurs membres, de la méthodologie à la création artistique. Les personnes désireuses de s’impliquer manifestaient leur intérêt à l’association. J’engageais alors une première rencontre téléphonique pour répondre aux différentes craintes, interrogations et besoins. Leur souhait de témoigner répondait avec force à la nécessité de contrecarrer l’oubli et de participer à un dispositif de prévention. « J’ai décidé de témoigner, dit une témoin, parce que ce n'est pas un monde tranquille, c'est vraiment très compliqué et de voir que c'est peut-être ça qu'on va laisser à nos petits-enfants, ça me fait peur. »

Les rencontres

J’ai pris le temps de poser le cadre, d’oublier l’heure, la finalité et j’ai avancé à pas feutrés dans chaque récit. J’avais rédigé un contrat qui stipule les objectifs, les finalités et les modalités de travail. Ce n’est pas une formalité, c’est instaurer des repères dans le chaos. C’est l’assurance que dans la vulnérabilité dans laquelle le drame les a plongés, ils resteront acteurs du dispositif. Rien ne viendra les violenter dans l’espace créé. C’est le leur. C’est un espace de co-construction et de co-exploration dans l’esprit d’un accompagnement respectueux des défenses et dans un climat de recherche et de solidarité. J'ai pleinement confiance des effets bienfaiteurs de ce cadre mais aussi de ses limites. Il n’est pas un espace où la douleur sera prise en charge mais bien un lieu où (re)construire un récit. « De réparation totale, il n’y en aura jamais. Mais la reconnaissance par le tiers est le début d’un travail de deuil absolument indispensable : le deuil d’un avant qui ne sera plus jamais, mais qui progressivement, avec l’aide d’autres, n’empêchera plus l’histoire personnelle de se construire et de se raconter »1 .

La question qui ouvre chaque récit est « Vous avez accepté de partager votre récit dans le cadre du projet « Promenade de la mémoire », est-ce que vous pourriez me raconter votre histoire de votre naissance à aujourd’hui ?

L’ouverture de cette question permet à chacun de s’en emparer, d’aller là où bon lui semble, d’une idée à l’autre par association, sans lien avec la temporalité ou une attention fixée sur l’attentat vécu. J’écoute, je n’interviens que rarement. Les entretiens qui suivront permettront de clarifier ou d’approfondir certains passages. L’histoire familiale n’est cependant pas éclipsée au profit de l’événement catastrophe. On sent l’importance d’exister, de s’enraciner, de ne pas se laisser dévorer par une temporalité décousue. Prendre pied dans son récit en renouant avec l’histoire familiale et sociale, c’est renouer avec l’avant. J’avais prévu de brefs et fréquents entretiens pour ne pas fatiguer outre mesure les narrateurs. Je sais que travailler cette mémoire est épuisant. La plupart parleront en continu pendant plus de deux heures. Patrick, Seloua, Anne, Lisa, etc. s’inscriront dans ces temps longs de souvenance. Ce qui fait dire à un témoin : « J’ai parlé beaucoup là. Je n’avais pas parlé pendant 3 ans. C’est la première fois que j’ai parlé. Même avec ma psychiatre, je n’ai jamais parlé autant. Je ne sais pas si cela va avoir un effet. Ma psychiatre dirait à lire tout ça : mais ce n’est pas vous ! »

Ce qui fait fracture a un nom dit Didier « Le mot, c’est ATTENTAT mais… ce n’est pas un mot qui me plait alors je préfère dire l’événement ». Directement, nous sommes confrontés au langage pour parler du 14 juillet. Comment nommer l’innommable ? Quels mots utiliser pour ce qui laisse sans voix ? Nous adopterons le mot « événement catastrophe » selon les catégories biographiques développées par Michel Legrand2 pour nommer un événement potentiellement traumatique. L’événement catastrophe a une date et une heure. Il marque la ligne du temps. Il devient un repère autour duquel la parole peut se déployer. Cet avant l’événement catastrophe appartient à un temps passé qui était vécu de manière plus ou moins linéaire, un temps révolu dans lequel on se raconte comme étranger à soi-même. Tous ne se saisiront pas de cette appellation. Pour une personne victime, c’est un accident. « Je cache à tout le monde ce qui m'est arrivé. Qu’est-ce que vous avez eu ? Je suis tombée. Je le dis à personne parce que j'ai honte d'être ce soir-là où j'étais. Je m'en veux ». C’est sa manière singulière de cheminer vers l’acceptation de ce qui lui est arrivé. Je suis consciente des mécanismes mis à l’œuvre pour border le traumatisme et les co-morbidités qui y sont liées : déni, évitement, hypervigilance, etc. mais il ne m’appartient pas dans ce cadre de le mettre au travail. L’un des premiers impératifs, dans le contrat tacite qui s’institue entre le survivant et l’intervieweur, est que ce dernier ne cherchera pas à donner du sens à l’incompréhensible et encore moins à juger, il ne cherche qu’à entendre 3. J’écoute comment chacun recourt aux mots qui soutiennent leur élaboration. Je m’adapte à eux et les invite à comprendre ce que ce vocabulaire signifie et autorise.

Cette écoute fine, sensible, au plus près du vécu offre un cocon d’où émerge peu à peu une identité narrative non figée par le traumatisme. On apprivoise ce qui est advenu, qui on est devenu. On y éprouve des regrets, de la culpabilité et de la honte. « Vous voyez les gens de mon habitude dit une témoin, j’évite de les rencontrer parce que j'ai honte de ce qui m'est arrivé. Je me sens victime de quelque chose que je n'ai pas demandé. Je ne me sens plus à ma place. J'ai perdu toute mon... toute l'efficacité que j'avais. J'étais très dynamique, je bougeais tout le temps, je travaillais, j'étais quelqu'un de valable. Maintenant, je ne suis plus valable. Je me sens vraiment… » Les travaux menés en sociologie clinique montrent que le témoignage biographique revêt une importance particulière, dans la mesure où les personnes, face aux difficultés de verbalisation rencontrées, ont fréquemment tendance à se rendre responsables de ce qui leur est arrivé et intériorisent ainsi un puissant sentiment de honte d’elles-mêmes. Cette personne victime a perdu la place sociale qu’elle occupait, une place âprement gagnée qui lui a procuré bien-être financier et estime d’elle-même. Elle qui prenait en charge le quotidien d’autrui dit : « Je me suis senti une charge, je me suis senti mal vue aussi, gênée, de me montrer dans cet état où j'ai toujours été dynamique, de me voir dans cet état d'impotence on va dire. J'avais besoin de tout. » La honte s’inscrit dans le regard social et procède de mécanismes qui imposent de faire la part entre processus fantasmatiques et réalité de la violence subie : face à ces nœuds socio-psychiques, le témoignage et le partage de l’expérience traumatique peuvent avoir un effet libérateur, pour autant que cette parole puisse être entendue et comprise.

La méthodologie permet au narrateur de mettre au travail l’impact de cet événement catastrophe dans l’histoire de vie personnelle, familiale mais aussi sociale. L’attention se porte notamment au travers des récits sur la « parole sociale », ce que les dires des uns et des autres (Police, Fonds de garantie, experts, voisinage, familles, etc.) apportent comme entrave ou comme soutien dans leur chemin de reconstruction.

Si la douleur parle, on partage aussi des joies au sein de ce cocon. On ose les exprimer. « Je vois que je me sens bien à mon sourire, à ma joie de vivre dit Patrick. Je m'émerveille de tout, je regarde tout, je fais attention à tout, aux panneaux publicitaires, aux gens comment ils sont habillés. Toutes ces choses-là, ça m'émerveille, ça me rend heureux de bonheur. C’est ça la valeur de la vie, c’est celle qu’on veut lui donner ».

Isabelle Seret (extrait)

Editions des Ronds dans l'O © Jeanne Puchol
Editions des Ronds dans l'O © Joël Alessandra
Editions des Ronds dans l'O © Alexis Sentenac
Editions des Ronds dans l'O © Edmond Baudoin
Editions des Ronds dans l'O © Alexis Robin
Editions des Ronds dans l'O © Céline Wagner
Editions des Ronds dans l'O

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Quelques titres des éditions des Ronds dans l'O

La force des femmes

Et pourtant elles dansent

En chemin elle rencontre...

Si je reviens un jour... Les lettres retrouvées de Louise Pikovsky

Mes deux papas

L'incroyable surprise de la Terre

Le petit garçon qui aimait le rose

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