Céline Wagner
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Billet de blog 6 déc. 2021

L'oreille qui voit... Entendez l’appel du local

De notre côté, j'avoue qu'on ne  comprend pas bien cette réticence à la promotion des indépendants, surtout si l'on considère le peu de moyens que cela implique. C'est cruel parce qu'il s'agit d'un besoin vital pour eux et de la part des distributeurs c'est un geste qui ne représente pas une prise de risque suicidaire.

Céline Wagner
Auteur de roman graphique
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Emmanuel Caruana, tu vis dans le Lot, tu as créé en 2018 la revue L’Oreille qui voit, un collectif BD pour rassembler des auteurs d’Occitanie. Comment cette idée était-elle née ?

Cette idée s'appuie sur mon grand intérêt pour la bande dessinée, depuis tout petit, par la lecture, dans les années 1970 de Charlie mensuel - mes parents les cachaient dans le débarras - l'Écho des Savanes, un peu Pilote, Métal Hurlant et Fluide Glacial... bon, parallèlement à Pif et Picsou quand même. J'étais jeune et très marqué par ce que je découvrais. Beaucoup de noir et blanc, Hugo Pratt, Guido Buzzelli, Georges Pichard, Axel Varenne, Reiser et puis ceux de Métal Hurlant, Moebius, Druillet, Bilal, Corben, Caza etc... Pour parler de mes premières amours. Ça fait beaucoup de noms et pas assez.
J'aime beaucoup la bande dessinée, ses possibilités narratives, une histoire qui peut tenir dans un dessin ou plusieurs albums, avec du texte ou non, un domaine où l'imagination se plaît, la créativité s'imprime, s'exprime et j'aime ces régions-là... souvent la cible des imbéciles qui sait leur rendre bien.

J'aime aussi que les Arts se mêlent, s'emmêlent, le dessin, la peinture, les Arts graphiques avec la poésie la littérature, les Arts des lettres. C'est de là que part cette idée d'Oreille qui voit, une autre histoire de mélange, de richesses, de perception multiple.

Je suis musicien de formation et à un moment, j'ai voulu passer de l'autre côté, organiser les choses. Des concerts au départ, puis assez vite est venue l'envie de mettre en place les concerts illustrés, de mêler sur scène musique et dessin. Plus rapidement encore j'ai eu le besoin de rassembler dessinatrices et dessinateurs autour de ces idées puis d'une revue, format par lequel j'avais découvert ce monde de la BD.

Au début, nous n'avions pas pour idée de concentrer nos collaborations autour d'auteurs de région Midi- Pyrénées, plus tard d'Occitanie, mais il s'est avéré qu'il y avait beaucoup à faire avec les artistes de ce coin-là.

L’Oreille qui voit est financée par les internautes, je sais que tu as testé plusieurs formules de financements participatifs, peux-tu nous exposer les points positifs et les limites, s’il y en a, de ce soutien récent aux projets ?

Le financement participatif se pose comme seul recours pour de toute petites structures comme la nôtre, trop jeunes, trop modestes pour revendiquer des subventions de-ci de-là. Un système que de plus grosses entreprises commencent aussi à utiliser, ce qui, soit dit en passant, ne me semble pas très juste.

Nous n'avons pas immédiatement eu recours au financement participatif, nous avons commencé pour financer le troisième numéro et depuis nous persistons. Nous hésitions à y aller car cela ne nous semblait pas convenir à un périodique mais c'était une idée toute faite...

Au départ nous sommes passés par une plateforme connue, mais le pourcentage prélevé, sans être excessif, restait élevé pour une toute petite structure. Aussi ce palier de contributions à atteindre, sous peine de voir la campagne annulée, était très stressant. A présent nous sommes inscrits sur une plateforme multi-services qui soutient les associations et propose un financement participatif sans ces contraintes.

Le côté positif, ce qui est inédit dans le principe, c'est le lien direct avec les lecteurs, les intéressés par le projet, leur participation active. Un petit air de démarche citoyenne. Ça donne aussi l'impression d'une certaine indépendance.

La limite pour nous, et pour tout le monde je pense, est la capacité à rassembler autour du projet, nous passons beaucoup par les réseaux sociaux qui est un monde à part entière, or la construction d'un réseau dans le réel me semble indissociable de ce genre de financement. C'est un peu pour nous l'écueil pour le moment, nous sommes encore une très jeune association, juste trois ans, et nous apprenons sur le tas dans les directions que prennent nos idées. Notre réseau n'est pas encore très étendu.

L'indépendance ressentie par le financement participatif est contrebalancée par la dépendance au réseau. C'est, après tout, le cas de toute entreprise. Dans l'art, le spectacle, c'est une part du travail à ne pas négliger.

Quels sont les profils des auteurs que tu édites ? Sont-ils tous inséré.es dans le secteur de l’édition ?

Le talent et l'imagination d'abord ! Après, les profils sont variés, ils vont de celles et ceux qui n'ont pas, à priori, d'ambition éditoriale, à celles et ceux qui comptent déjà quelques albums à leur actif, des émergents dans la BD à ceux qui sont déjà bien installés sur leur île. Il y a aussi quelques artistes de l'illustration au sein de l'équipe, une équipe d'une trentaine d'artistes aujourd'hui. L'idée principale de la revue est de publier des dessins qui racontent une histoire avec un dessin ou beaucoup de dessins...

La revue est un bon terrain de test, pour essayer une histoire, en ressortir une de ses tiroirs, changer de techniques graphiques, le noir et blanc en a attiré certain, l'envie de faire partie d'un collectif aussi... C'est un lieu de rencontre où des collaborations peuvent se mettre en place.

Dans tous les cas, dans sa modeste diffusion, cela reste un tremplin, une vitrine où montrer son travail et se confronter à des impératifs éditoriaux, à un format d'impression, à des délais, etc...

Par quels réseaux diffuses-tu l’Oreille qui voit ? Les libraires et autres diffuseurs jouent-ils le jeu du local ?

On essaie d'être présents sur le plus de festivals possibles, c'est notre principal lieu de diffusion, Pour le reste, on s'occupe seul de notre diffusion. Sur le net, Facebook, Instagram, en essayant de garder un certain rythme de publication pour rester visibles, garder la tête hors de l'eau. Le centre régional du livre, Livre et Lecture en Occitanie doit nous référencer dans sa base de données, incessamment sous peu.

Nous avons une boutique sur notre site, on est diffusé sur le site de BDFugue et la librairie Terres de Légendes à Toulouse nous prend la revue en dépôt depuis le début.

Les libraires ont beaucoup de préoccupations liées à leur chiffre et autres joyeusetés commerciales liées à la vie de l'entreprise. J'ai la vague impression que cela les coincent dans leur envie de soutenir des projets locaux, ou simplement indépendants. De notre côté, j'avoue qu'on ne  comprend pas bien cette réticence à la promotion des indépendants, surtout si l'on considère le peu de moyens que cela implique.
Je trouve que les indépendants, micro éditions, auto-édités manquent cruellement de visibilité chez les libraires. C'est cruel parce qu'il s'agit d'un besoin vital pour ces structures, de la part des distributeurs c'est un geste qui ne représente pas une prise de risque suicidaire. Et pour le dire franchement, souvent, ce sont ces petites maisons d'éditions qui assument la prise de risque éditoriale, que l'on ne retrouve plus, ou très rarement, chez les plus gros éditeurs.

Ce que nous dit notre petite expérience est que le local n'est pas une motivation majeure pour les diffuseurs et distributeurs, le jeu du local est un jeu solitaire, un paradoxe parmi les autres ...

Quelle évolution imagines-tu pour L’Oreille ?

Nous commençons à élargir notre travail éditorial en publiant les histoires complètes de certains artistes, des histoires qui paraissaient en épisodes dans la revue.

De nouveaux concerts illustrés sont en préparation, les répétitions ont pu reprendre, les conditions pour l'instant semblent plus propice aux spectacles. Dans ce cadre nous allons mêler un peu plus les genres artistiques sur scène en ajoutant au dessin et à la musique la danse, ou l'art dramatique.

Tenir, est notre principal objectif, réaliser ces bonnes idées, élargir notre réseau. Après suivront des ambitions plus aériennes : organiser un festival, ouvrir l'Oreille qui Voit au cinéma d'animation, tenir une librairie consacrée à l'auto-édition, aux micro-éditions et aux indépendants...

Les idées ne manquent pas, elles auraient plutôt tendance à se bousculer.

Merci Céline pour cette occasion que tu nous donnes d'être un peu plus visibles et pour ton soutien, aussi, à la revue depuis son commencement.

Arf ! Manu ! Tu vas me faire rougir... Merci à toi et ton équipe !

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Extraits L'Oreille qui voit #7 - Novembre 2021

L'oreille qui voit #7 © Médéric
L'oreille qui voit #7 © Antonin Jobard
L'oreille qui voit #7 © Salomé
L'oreille qui voit #7 © Vincent Lefèbvre
L'oreille qui voit #7 © Violette
Emmanuel Caruana - Editeur de l'Oreille qui voit

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