Jeanne Puchol - La dérive antidémocratique m’inquiète beaucoup

« D’une certaine façon, le jour d’après est déjà là, grâce à des formes nouvelles d’entraide et de solidarité, à un degré accru de réflexion, à la poursuite des échanges militants via les logiciels de vidéoconférence, à tout ce qui vient combattre une forme mortifère de résignation. » Jeanne Puchol

Bonjour Jeanne, bienvenue sur BDleaks, tu es auteure de bande dessinée, scénariste, illustratrice, on te doit des albums très militants comme Charonne – Bou Kadir pour lequel tu as reçu le Grand Prix Artémisia 2013 ou encore Contrecoups - Malik Oussekine que tu as dessiné sur un scénario de Frédéric-Laurent Bollée.

Affronter les injustices de l’Histoire dans le travail artistique, en l’occurrence la bande dessinée, est-ce pour toi une évidence ?

C’est une dimension qui est arrivée assez tardivement dans mon travail, si on met de côté ma version illustrée de Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx (Futuropolis, 1991). J’y vois l’élargissement d’une thématique anti-autoritaire présente dès mes premiers albums, sans doute liée à mes conflits avec la figure paternelle. La maturité aidant, cet aspect un peu infantile a sans doute trouvé à s’exprimer dans quelque chose de plus vaste. Aborder ces sujets m’a aussi permis d’opérer une jonction avec mon intérêt pour la politique et mon besoin d’engagement, tous deux héritages familiaux, d’ailleurs. Comme quoi il n’y a pas eu que du conflictuel de ce côté-là.

Pour le lecteur qui te découvre, lequel de tes albums lui conseillerais-tu de lire en premier pour entrer dans ton univers ?

Mon univers est loin d’être homogène, c’est donc assez difficile de répondre. Voici en tout cas trois de mes albums les plus personnels : Dessous troublants (Futuropolis, 1986), Chimères (PLG, 1999) et. Avec un intervalle curieusement égal de treize ans entre chaque.

Nous tentons aujourd’hui sur BDleaks d’aborder avec les artistes la crise que nous traversons, le confinement, le jour d’après, etc… Comment vis-tu ton confinement à Paris sur le plan personnel et professionnel ?

Avec des hauts et des bas. Je suis confinée seule dans un appartement de 39 m2, donnant sur une place arborée d’un côté et sur des jardins de l’autre, ce qui est une chance à Paris. Je travaille sur mon nouvel album mais ça ne va pas sans difficulté : j’ai du mal à me concentrer, et par moments, faire de la bande dessinée me semble si dérisoire… Si la lecture, les films (merci Internet) et la musique me tiennent compagnie comme toujours, il me manque tout ce qui me permet de recharger mes batteries habituellement : les amours, les ami·es, la vie sociale, la natation. Or il faut beaucoup d’énergie pour dessiner et je ne suis pas loin d’avoir épuisé mes ressources.

Crois-tu que les artistes peuvent jouer un rôle dans la nécessaire transition politique qui nous attend, pour répondre à l’urgence écologique mais également sociale ?

Oui, si ce sont par ailleurs des militant·es impliqué·es dans des engagements associatifs, syndicaux ou politiques et si leurs œuvres accompagnent cette transition en contribuant à des prises de conscience.

Imagines-tu un avant et un après Covid ?

Bien que l’ayant vécu, j’ai maintenant du mal à imaginer qu’il y a eu un avant Covid. Par exemple, la dernière édition du festival d’Angoulême et l’exposition Nicole Claveloux, dont j’ai été l’une des commissaires, me semblent appartenir à une très lointaine vie antérieure.

Pour ce qui est de l’après Covid, dans la mesure où les conditions objectives qui ont rendu possible l’apparition de ce virus – mondialisation, surexploitation des ressources naturelles, réchauffement climatique, concentration humaine dans des mégalopoles – sont toujours réunies, je ne peux vraiment pas me l’imaginer.

Penses-tu Le Jour d’Après comme une notion abstraite ou une réalité ?

Cela dépend de ce que recouvre l’expression Le Jour d’Après. D’une certaine façon, le jour d’après est déjà là, grâce à des formes nouvelles d’entraide et de solidarité, à un degré accru de réflexion, à la poursuite des échanges militants via les logiciels de vidéoconférence, à tout ce qui vient combattre une forme mortifère de résignation. Dans ce sens, c’est déjà une réalité. J’espère que cette réalité durera au-delà de la crise et se développera.

En revanche, un jour d’après qui verrait, comme par magie, le système actuel changer de fonctionnement, je n’y crois pas trop. La dérive autoritaire et antidémocratique actuelle m’inquiète beaucoup. Je ne crois pas non plus que les actionnaires renonceront à leurs dividendes, que les millionnaires accepteront le retour de l’ISF, que les banques annuleront les dettes…

Qu’as-tu envie de dire aux jeunes artistes/auteurs ?

Mettez-vous plutôt à la permaculture.

Quelle est la première chose que tu feras le jour du déconfinement ?

Je ne sortirai pas et je m’associerai à l’hommage aux victimes de l’épidémie de 19h30 à 22h30. Voici le texte qui explique cette démarche :

« Ce 11 Mai, en France et en Belgique nous ne sortirons pas. Nous resterons à nos portes, nous allumerons des bougies à nos fenêtres pour honorer toutes celles et ceux qui sont partis dans un silence contraint. Une société qui laisse partir fatalement ses aîné.es et qui ne pleure plus ses disparu.es est une société inhumaine qui se prive d'avenir. Nous avons décidé de rester ensemble, soudé.es face à cette épidémie. Sortir de ce confinement sans celles et ceux qui en sont empêchés n'est pas une libération. Dans les EHPAD en France, dans les maisons de repos en Belgique, il n'y a pas de déconfinement. Pas plus pour celles et ceux qui ont été enfermé.es dehors : "sans domiciles", "sans papiers", sans droits. Vaincre cette épidémie ne pourra se faire qu'en souhaitant la vie pour tou.tes les autres.

L'anormal s'est déroulé chaque jour devant nos yeux, nous ne pouvons concevoir un "retour à la normale" qui perpétuerait la destruction de nos conditions de soins et des services publics, l'indifférence et la violence sociale envers les plus démuni.es, les plus isolé.es, les plus stigmatisé.es. Ce 11 Mai, nous ne fêterons pas la fin du confinement car notre problème n’est pas le confinement en soi mais l’épidémie et ce qu’elle révèle de nos vulnérabilités sociales et de choix indécents en politique sanitaire.

Ce 11 Mai, nous pleurerons nos morts, notamment toutes celles et ceux tombé.es au travail pendant le confinement. Nous voulons préparer le vivre ensemble nécessaire à notre destin collectif. »

#NousNeVivronsQuEnsemble

L'appel sur Facebook

Un grand merci Jeanne pour ta contribution, on continue de suivre ton travail sur BDleaks et on te souhaite le meilleur pour la réalisation de ton nouveau roman graphique en collaboration avec Patrick Rotman, sur François Mitterrand et son implication dans plusieurs scandales politiques où vous évoquez notamment deux guerres coloniales - Indochine et Algérie - sortie prévue en 2021 aux édit° Delcourt.

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 L'œuvre de Jeanne Puchol

Charonne – Bou Kadir, édit°Tirésias, 2012 © Jeanne Puchol Charonne – Bou Kadir, édit°Tirésias, 2012 © Jeanne Puchol

Chimères, édit° PLG, 1999 © Jeanne Puchol Chimères, édit° PLG, 1999 © Jeanne Puchol

Dessous troublants, édit° Futuropolis, 1986 © Jeanne Puchol Dessous troublants, édit° Futuropolis, 1986 © Jeanne Puchol

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 Biographie et bibliographie

Le blog de Jeanne Puchol

Jeanne Puchol © Dachouffe Jeanne Puchol © Dachouffe

Chimères (détail), édit° PLG, 1999 © Jeanne Puchol Chimères (détail), édit° PLG, 1999 © Jeanne Puchol

 

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