Un carrefour littéraire et artistique au cœur du Lot

Claude Postel organise chaque année, avec son équipe, La Fête du Livre et de l'Image d'Arcambal, petit village du Lot. Une manifestation culturelle qui ne cesse de confirmer son succès...

Bonjour Claude, bienvenu sur BDleaks. Tu es artiste photographe, à présent à la retraite, tu as travaillé dans la presse, l’édition et certaines institutions dédiées à l’art, en particulier contemporain, en tant que photographe et rédacteur. Aujourd’hui, tu vis à Arcambal, dans le Lot, où avec la même équipe vous faites vivre le festival du Livre et de l’Image depuis quatre ans. Peux-tu nous parler de la naissance de ce projet?

Une nouvelle municipalité élue en 2014 a souhaité créer un événement artistique ouvert à un large public. Christian Verdun artiste et illustrateur vivant à Arcambal, bien connu dans le Lot, a été sollicité pour en être le directeur artistique. Une première équipe s’est formée autour de lui, réfléchissant à l’idée d’un salon du livre. Quant à moi, en tant qu’Arcambalais déjà connu pour mes actions en faveur du développement de l’art contemporain à Cahors et dans le Lot, l’équipe m’a invité à travailler avec elle, j’ai tout de suite accepté : convaincu de la viabilité et de l’utilité de ce projet.

Arcambal est un petit village au sud du Lot d’à peine 1000 habitants et nous assistons chaque année au succès croissant de cette manifestation littéraire. Quelle est ton analyse sur ce succès et l’engouement des politiques locaux pour ce projet ?

Depuis 2008, Arcambal possède un bel espace propice à ce type d’événement et ne l’avait pas encore suffisamment exploité. Ce village se trouve à proximité de Cahors, ville autour de laquelle existent pas, ou peu, de manifestations dédiées au livre ; alors qu’un large public pourrait s’y intéresser. Ces deux conditions étaient suffisantes pour tenter l’expérience. Le terme de fête correspondait parfaitement à notre projet : convivial, ouvert au plus grand nombre, tout en faisant des propositions inattendues. Nous avons souhaité collaborer étroitement avec les institutions scolaires, une classe de secondaire art plastique a été invitée, et sept classes d’écoles primaires du Grand Cahors ont participé à un concours scolaire, ainsi qu’à deux ateliers conduits par des artistes.

En 2017, Christian Verdun ne souhaitant plus être responsable de la direction artistique, j’ai été unanimement pressenti pour ce poste : le challenge me semblait devoir être tenu, la conviction des membres de l’association le prouvait. Nous avions, dès l’origine, le soutien de la municipalité d’Arcambal (partenariat financier, mise à disposition de la salle, participation très dynamique de plusieurs élus et de certains services municipaux !). À la suite des deux premières éditions nous avons reçu un soutien accru des responsables culturels du Grand Cahors, du département et de la région. En ce qui concerne le public, grâce à la qualité du travail réalisé avec les écoles, nous avons convaincu et fait venir les parents d’élèves. Puis ayant la volonté de présenter un large éventail de productions relatives au livre et à l’image, en diversifiant les exposants et, autant que faire se peut, en en renouvelant les invités à chaque manifestation, nous avons élargi et fidélisé notre public. Voilà pourquoi nous invitons des artisans du livre : graveurs, relieurs, fabricants de papiers, éditeurs… des artistes, des auteurs de livres d’artistes, de romans ou essaies graphiques, de BD… des libraires de livres modernes ou anciens, bouquinistes de BD de collection ; la liste est longue mais nécessaire à la réussite de cette fête.

Il me semble que la cohérence et la concordance de tous ces éléments participent à la reconnaissance de La Fête du Livre et de l’Image d’Arcambal.

Ton rôle au sein de l’association Salon du livre et de l’image est de recruter les artistes, auteurs et exposants qui feront vivre le salon durant deux jours. Comment procèdes-tu dans tes choix ?

Avec les années - de part mes activités professionnelles et mon grand intérêt pour l’art et la culture au sens large - j’ai établi des relations dans ce milieu où j’aime toujours autant découvrir et être surpris. Je m’informe, je visite les expositions et les salons. Pour la fête du livre, il est essentiel d’être très éclectique tout en préservant la qualité. La réputation de l’événement augmentant nous recevons de plus en plus de propositions parmi lesquelles il est parfois difficile de choisir : nous n’organisons qu’une manifestation par an ! Aujourd’hui nous avons déjà presque deux salons d’avance !

Nous échangions l’autre jour à ce sujet et tu me confiais prendre conscience du nombre considérable de personnes qui empruntent le chemin de l’art. Tu évoquais aussi ton inquiétude envers la façon dont tous ces gens allaient devoir survivre. Cette précarité, pourtant, ne semble pas les décourager. Le milieu rural permet-il plus facilement d’exercer une activité artistique ou/et l’époque anxiogène que nous vivons amène-t-elle les gens à se tourner vers un univers qui leur est propre ?

Ta question poursuit ma réponse précédente qui m’amenait à dire que l’offre est plus forte que la demande. Lorsque l’on circule dans le monde artistique au sens large, force est de constater qu’on y rencontre, tous genres confondus, un très grand nombre d’ artistes émergeants - auxquels le talent ne manquent pas - se trouvant face au manque d’opportunités de présenter leur travail ! Trop souvent les responsables des politiques culturelles s’appuient sur les associations de bénévoles mais ces dernières sont très instables et fragiles : leurs actions doivent être soutenues pour être pérennisées! Bien sur le mécénat existe mais il est rare et spécifique dans ses choix, confortant souvent les élites. Il reste vrai que le milieu rural, qui doit à tout pris développer des trésors d’attractivité, semble être aujourd’hui l’endroit où de nombreuses actions culturelles peuvent être menées à bien. Néanmoins, il faut impérativement veiller à respecter une très large ouverture aux projets.

Au salon d’Arcambal, j’ai réalisé que le livre d’artiste était encore très présent, chaque année, des artistes différents viennent présenter leurs travaux d’éditions artisanales. Ce travail est proche de la poésie, dans le sens où il attire un nombre très limité de lecteurs. C’est une démarche très courageuse. Quel est le profil de ces artisans ?

La poésie a toujours été un secteur de l’édition très minoritaire bien qu’en France, en particulier, on se targue d’aimer et de lire les poètes ! L’édition de livre d’artiste existe encore grâce à quelques passionnés artistes/artisans avant tout déterminer et amoureux. Chacune de leurs réalisations est un aboutissement en soi : osmose idéale entre l’objet livre, un texte, une œuvre visuelle et parfois sonore chacune de ces expressions gardant sa singularité et son originalité. Très curieusement cette somme parfaite n’attire qu’un public restreint. L’évolution de l’édition permet de voir émerger de nouvelles interactions entre le texte et l’image. Déjà la BD au sens large a bouleversé cet équilibre et va vers une complexité croissante et riche qui s’étend à tous les domaines artistiques.

Au Salon du Livre et de l’Image, vous avez cette démarche originale et pertinente d’associer le livre littéraire, le roman graphique et la bande dessinée, à part égale. Mais aussi des imprimeurs comme l’équipe de Trace, située à Concots (Lot)... Une année, vous aviez eu cette excellente idée de présenter côte à côte le roman et son adaptation graphique. Comment peut évoluer votre démarche ?

Merci de le souligner, je pense que cette approche pluridisciplinaire est bien ressentie par un grand nombre de visiteurs qui l’apprécient. Les artistes - qui n’ont jamais aimé les catégories - sont attirés par l’usage sans à priori de toutes les possibilités d’expression qui leur sont offertes. Les barrières s’estompent entre les genres dont les interrelations permettent au public de découvrir des champs d’expression qui n’étaient pas, auparavant, en liaison si étroite. Nous sortons d’un monde unipolaire pour entrer dans une joyeuse cosmogonie.

Cette année vous avez reçu comme invités d’honneur Marc Pichelin et Guillaume Guerse qui présentaient leur travail réalisé en résidence sur les bords du Lot, Lost in the Lot ; une édition limitée, produite dans la région, associant un récit graphique construit en lien avec les autochtones, et un disque audio réalisé par Marc. Comment a été accueilli ce type d’édition par le public ?

Cette expérience conduite sur une période de quatre années a été commanditée par Derrière le Hublot l’une des associations phare de la région basée à Capdenac en Aveyron. Ce travail est le parfait exemple de l’adéquation entre plusieurs médium : textes, photos, dessins, son direct et une approche subtile, avec un choix de riverains sur le thème de la rivière Lot, dans une acceptation très large, au travers de laquelle chacun d’entre eux a pu s’exprimer pleinement. La rencontre organisée avec ces deux auteurs la veille de l’ouverture du salon a permis au public présent d’entrer dans l’esprit de leur travail grâce à la clarté des propos de Marc Pichelin. Le public de la fête du livre a reçu sans aucune difficulté ce concept naviguant des textes aux images en passant par les sons : une sorte de navigation au fil du Lot entre rêverie et histoires vraies. La présentation très élégante de dessins de lieux significatifs des bords du Lot et de Capdenac sur caissons lumineux, une série de portraits - dessinés d’après photographies - homogène et dynamique : la synthèse de ces éléments a capté le regard et l’écoute du public qui, sans hésitation, a épuisé le stock d’albums disponibles sur le salon !

Quel est le public du salon du Livre et de l’Image, peut-on dégager un profil ?

Le public est, pour notre plus grand bonheur, très varié : une partie d’amateurs éclairés que l’on croise dans les librairies et les expositions, des amis d’artistes et d’éditeurs qui en découvrent de nouveaux, les parents d’élèves qui, venant découvrir les talents de leurs enfants, découvrent de nouveaux horizons, des Arcambalais peu habitués aux expositions qui osent pousser la porte... Et surtout, durant deux jours beaucoup d’échanges entre le public et les exposants, des rencontres, bref : de la convivialité - le concert du samedi soir y participe.

Il y a des imprimeurs dans le Lot, des éditeurs également, peux-tu nous parler de ces professionnels ?

Pour moi, il y a surtout l’imprimerie TRACE et Super Loto Éditions qui représentent l’innovation et l’invention. Nous les invitons chaque année car leur catalogue se renouvelle sans cesse avec des formats variés, des affiches, un calendrier que tout le monde attend avec impatience, de l’humour et de la qualité. Les jeunes maisons d’édition travaillent de plus en plus en coéditions, beaucoup d’échanges se font en Occitanie entre Bordeaux, Toulouse, Montpellier… Il y a aussi des auto-éditions réalisées par les artistes eux même qui paraissent au grès de leurs expositions, de leurs productions.

De façon plus globale, quelles réflexions t’inspire la somme de tes rencontres avec les acteurs du livre depuis cinq ans ?

Il est réjouissant de voir que tous apprécient l’état d’esprit dans lequel cette fête est proposée : le respect réciproque, la volonté d’ouvrir un large champ des productions autour du livre, historiquement et stylistiquement, le plaisir réciproque de se rencontrer, de découvrir, d’échanger…

Tu souhaites également, avec ton équipe, développer les rencontres d’artistes avec les enfants, au sein de l’école primaire d’Arcambal et d’autres écoles du Grand-Cahors. Le festival réserve chaque année un espace dédié aux travaux des enfants réalisés dans le cadre des rencontres avec les artistes. Quel est le retour des enseignants sur ces projets ?

Ce secteur de notre activité nous est très cher. Nous sommes chaque année épatés par l’inventivité des jeunes participants aux ateliers que nous proposons, élèves de primaire ou lycéens en section art plastique. Les enseignants très motivés s’associent aux ateliers avec conviction. La présentation des productions des élèves fait entièrement partie de la réussite de la fête du livre et de l’image.

Quelles sont tes idées pour demain ?

Et bien je pense que le mieux serait de continuer ainsi. Car la confiance et la fidélité du public nous confortent dans la conviction que notre choix est le bon, que la diversité et la qualité des propositions sont en accord avec les souhaits de nos visiteurs.

Merci Claude :-)

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La Fête du Livre et de l'Image en photo

 © Claude Postel © Claude Postel

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Jean-Michel Place - Les Nouvelles éditions Place © Claude Postel Jean-Michel Place - Les Nouvelles éditions Place © Claude Postel

Laëtitia Rambinintsoa Livre d'artiste © Claude Postel Laëtitia Rambinintsoa Livre d'artiste © Claude Postel

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Céline Wagner et Marc Pichelin en pleine conversation top secret :-) © Claude Postel Céline Wagner et Marc Pichelin en pleine conversation top secret :-) © Claude Postel

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Stand de l'imprimerie TRACE © Claude Postel Stand de l'imprimerie TRACE © Claude Postel

Capture d'écran Capture d'écran

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