Laëtitia Rouxel - Décoloniser notre imaginaire

"Mon évolution est clairement d’aller vers des ouvrages encrés dans les problématiques actuelles, je crois que j’aurais vraiment l’impression de perdre mon temps si je faisais une BD sur un sujet éculé, qui n’apporte aucune remise en question sur ce que l’on vit aujourd’hui." Laëtitia Rouxel

Bonjour Laëtitia, bienvenue sur BDleaks. Pour démarrer, je t'ai envoyé une série de questions, un prétexte à parler librement du métier d'auteur, de notre époque et de tes engagements. 

 © Collection privée - Laëtitia Rouxel © Collection privée - Laëtitia Rouxel

Peux-tu te présenter, nous dire quel est ton boulot dans la BD ?

Je suis parfois autrice, c’est à dire que je fais scénario, mise en couleur et dessin. Parfois je suis co-scénariste (comme en ce moment pour un projet avec un agronome), je suis parfois seulement dessinatrice (mais c’est rare), j’ai beaucoup de mal à ne pas me mêler un peu du scénario ; je crois que c’est propre au métier quand même, on n’est pas de simple exécutant en tant que dessinateur.trice, on est concerné.e par le sujet !

Par exemple j’adore me documenter sur le sujet que l’on doit traiter avec le ou la scénariste, même si je n’écris pas le premier jet, je me permets toujours de rediscuter les dialogues, les transitions… bon, je crois que c’est normal ; d'ailleurs les scénaristes revendiquent aussi ça, à savoir que le dessin et le récit se dynamisent entre eux

Si tu devais attribuer trois adjectifs au métier d’auteur, lesquels choisirais-tu ?

Persévérant.e, curieux.se, et observateur.trice. 

En tant que créatrice, quelles sont les sources d’inspiration que tu as envie de partager ?

En ce moment ce que j’ai fortement envie de partager c’est tout ce qui nous permet de « décoloniser notre imaginaire », sérieusement formaté ! C’est une question de survie !

Et ce qui est formidable c’est que les nouveaux récits sont en train de s’inventer partout ! C’est vraiment une période bizarre, effroyablement enthousiasmante !

Des vieux écris comme l’Entraide de Kropotkine que j’ai lu il y a un moment déjà, inspirent aujourd’hui Pablo Servigne, et pleins de citoyens ! Je lis beaucoup d’essais sur les changements en cours, de Nancy Huston à Kim Pasche en passant par Emmanuele Coccia, qui a écrit un ouvrage sublime sur la connaissance des plantes... Je regarde des vidéos, dernièrement Damien Carême (le maire de Grande Synthe), ou les vidéos de Thinkerview, ou encore la conceptrice des Kerterres, Evelyne Adam… tous les domaines sont à revoir, et ça foisonne !

Voilà ce qui m’inspire, la bascule qui se fait en ce moment vers un vrai « savoir-vivre » au sens premier. 

Tu travailles pour les éditions l’Œuf, situées à Rennes je crois. En ce moment l’Œuf lance une campagne de financement pour réaliser un album de Mandragore, avec qui tu as collaboré pour l’adaptation BD de L’homme semence, le roman de Violette Ailhaud – que peux-tu nous dire de ce passage de plus en plus fréquent au financement participatif ? C’est la chance de l’édition indépendante ?

je passe parce que je ne suis que trésorière et je quitte bientôt l’Œuf… 

L’Homme Semence est un roman féministe. En tant qu’auteur et citoyenne, tu es engagée également dans l’écologie et l’édition indépendante. Comment fait-on pour être à la fois créatrice et citoyenne engagée ; l’art pour l’art c’est fini ?

Je ne sais pas si c’est fini, mais en tout cas, personnellement, cette formule ne me fait pas écho… Même si le concepteur d’une œuvre se refuse à revendiquer toute utilité, valeur morale ou pédagogique, si l'œuvre retentit chez quelqu’un, si elle parle aux sens d’un spectateur, et bien elle peut devenir utile, parce qu’elle a fait opérer une bascule chez une personne lambda…

Mon évolution est clairement d’aller vers des ouvrages encrés dans les problématiques actuelles, je crois que j’aurais vraiment l’impression de perdre mon temps si je faisais une BD sur un sujet éculé, qui n’apporte aucune remise en question sur ce que l’on vit aujourd’hui, et surtout qui n’apporte pas une alternative, une complexité, une subtilité.

De plus en plus, je lie ma vie « militante » (je n’aime pas ce mot, je dis plus volontiers « responsable » ) à ma vie d’autrice, les deux tendent à se confondre. Par exemple depuis quelques mois, je suis administratrice à Terre de Liens Bretagne, dans le même temps, nous avons formé un groupe, Les Vigiliantes, là où je vis, et qui tente de proposer des outils juridiques aux élus pour qu’ils s’emparent de la question de l’autonomie alimentaire de leurs communes.

Coté BD je prépare un album sur l’agro-écologie… tout est lié, de plus en plus, tout se nourrit !

Je ne peux pas faire autrement que prendre mes responsabilités, certains diront que c’est être engagée… Non, c’est seulement être responsable ! C’est un peu pénible les étiquettes parfois, moi je n’en veux pas, parce que souvent ça permet à ceux qui en ont une autre de ne pas se mêler de la vôtre et vice et versa ! C’est très clivant !

Mais je ne veux pas donner de moi une image irréprochable, on essaie de faire quelque chose et on met du coeur à l’ouvrage ! C’est important le cœur !

L’art pour toucher les gens au cœur, et au cerveau… tout en racontant une belle histoire qui les amène à opérer une bascule (plus ou moins grande) dans leur vie. Je vois bien que c’est ambitieux, mais aujourd’hui c’est ce à quoi j’aspire, c’est ce dont nous avons besoin collectivement et individuellement, il me semble.

Il faut ouvrir un maximum le champs des possibles...

Le système actuel de la surproduction de livres favorise un trajet de plus en plus direct entre l’imprimerie et le pilon. Les auteurs ont-ils une marge de manœuvre, à ton avis, dans ce système, pour travailler en faveur d’une édition raisonnable ?

C’est clair qu’il y a des rendez-vous manqués… Et cela ne remet pas forcément en cause la qualité de l’ouvrage, je pense.

Il y a des sorties à foison et les libraires ont des offices, donc certains livres passent à la trappe alors qu’ils sont passionnants ! De manière générale, peu de choses réellement créatives sont vraiment mises en avant dans les librairies et autres centres commerciaux de la culture, à savoir ce qui sort dans les petites maisons d’édition ; le nombre dingue de sorties annuelles en France ne rime pas forcément avec la bibliodiversité !

Des Blockbusters écrasent littéralement de manière physique les choses plus intéressantes dans les rayons, et dont le sujet est moins éculé.

Passer par un éditeur plus raisonnable (dans le rythme des sorties, s’entend), plus petit, qui fera bien attention à chaque projet (notamment pour ne pas se mettre en péril financièrement) est une solution pour sortir de cette impasse, terrible pour tout le monde, auteurs.trices et éditeurs.trices. Certains libraires assurent aussi un travail de fond, et continuent de défendre des livres qui ont plus d’un an ou deux. C’est le cas pour notre BD Des Graines sous la Neige, par exemple, qui est considérée comme un ouvrage de fond.

Je crois que l’auto-édition est aussi une solution, je pense à Bruno Loth par exemple, mais c’est laborieux (la création d’une Bd l’est déjà beaucoup, donc ça force le respect.)

En tout cas il ne faut pas « faire un livre pour faire un livre », pour citer l’éditeur avec qui je travaille en ce moment… J’en ai fait les frais sur un album par le passé !

Être édité ne devrait pas être une fin en soi, parce que parfois ça peut finir au pilon en moins de deux. C’est assez fou et violent quelque part… mais le marché de la bd est insensé et déraisonnable, un cas d’école du capitalisme !

En tant qu’ingénieur, as-tu imaginé des solutions possibles ?

Faut faire des livres blindés qui résistent au pilon !

Sérieusement, je suis le travail des éditions l’Œuf à rennes depuis dix ans je crois, j’ai participé à plusieurs publications… et l’équipe participe à des salons où de nombreux livres sont exposés, certains ayant cinq ans ou plus… C’est une petite structure, comme je disais précédemment on défend les livres longtemps, parce qu’on les aime aussi, ils ne sont pas traités à la légère.

Souvent les petits éditeurs répondent ça, d’ailleurs, quand ils justifient le refus d’un projet : ils parlent d’un coup de coeur, donc après ils ne lâchent pas le bébé comme ça ! C’est une autre implication qu’un éditeur qui ne regardera que le chiffre des ventes !

Voilà les solutions : faire confiance à des petits éditeurs qui mettent du cœur et du savoir-faire (je rajouterais bien savoir-vivre) à l’ouvrage ! Se faire un réseau de libraires qui aiment votre travail en tant qu’éditeurs.trices ou auteurs.trices…

Si ta fille t’annonce qu’elle veut être auteur BD, tu lui achètes des feutres ou tu changes de conversation ?

Notre fille a déjà un carnet de dessin, et elle fait du dessin d’observation avec moi (elle m’imite) j’en suis ravie, vraiment !

Je m’accorde le luxe de la pauvreté et de l'irrégularité, en quelque sorte (après il faut s’accorder sur la définition de ce qu’est la pauvreté), mais je fais ce qui me fait vibrer, c’est la chose la plus importante dans une vie ! Il paraît qu’on en a qu’une, alors dans le doute je vais l’user à ma manière. Je ferai pas autre chose dans cette vie-là, en tout cas.

Dans une autre vie, tu signes à nouveau ?

Dans une autre vie, je serais herboriste, institutrice dans la forêt, artisane semencière… ou conductrice de formule un !

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L'œuvre de Laëtitia Rouxel

 © Editions Lucus Solus © Editions Lucus Solus

Dossier de Presse (pdf, 1.4 MB) 

 © Brigande - Extrait - édit° Lucus Solus © Brigande - Extrait - édit° Lucus Solus

 © Laëtitia Rouxel © Laëtitia Rouxel

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Références 

Laëtitia ROUXEL est autrice de bandes dessinées, elle anime régulièrement des ateliers de bandes dessinées tout public et réalise du dessin en direct pour des spectacles de lecture musicale et contes. Plusieurs expos disponibles : Brigande !, Des graines sous la neige, L'homme semence

Bibliographie 

Mon Île (Éd.Jarjille, 2012)

L'Homme semence (coéd. Parole -L'Œuf, 2013)

Un Quart Né (Éd.Jarjille, 2014, soutien CNL)

Striptyque, Terres émergées (Éd.L'Œuf)

Des Graines sous la neige (Éd. Locus Solus, 2017, prix de la BD embarquée à Brest)

Esther Volauvent (Éd.L'Œuf, 2017, d’après un conte d’ Élisabeth Troestler)

Douze balles montées en breloque  (Éd. Goater, 2018, d’après une nouvelle de L.Guilloux)

Brigande ! (Éd. Locus Solus, 2019)

Carrefour des mondes, nos lettres persanes (Éd. Locus Solus, 2019)

Résidences

Octobre et Novembre 2015 au Grand Pressigny

Avril 2016 à Brest

Janvier à Juin 2018 à Montfort-sur-Meu en partenariat avec les archives de Rennes, le département, et Montfort communauté

Expositions

Depuis 2015 « L’homme semence » à la médiathèque de Fougères, de La Garde, Chartres de Bretagne, Baud, Plélan ...

Depuis 2017 « Des graines sous la neige » B.U de Brest, Quimper, salon Rue des livres à Rennes, médiathèque de Fougères, Guingamp...

2018 La Grande guerre : un tournant dans l’Histoire des femmes : salon Quai des bulles à St Malo, archives de Rennes, salon « Pré en Bulles » à Bédée...

2019 Brigande ! maison du livre de Bécherel

Dessins en directe 2018

L’homme semence à la médiathèque de Chartres de Bretagne, Baud, Dinan, Arras, Merlieux...

Esther Volauvent à Sainte-Hélène, Melgven, Morlaix...

Ateliers de BD, et rencontre tout public (Médiathèques, salons, écoles, centres de loisirs...)

Contact : laetitiarouxel.com

Financement du projet de Mandragore ici

 

Merci Laëtita !

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