Eric Wantiez - Il faut continuer à défricher les chemins de traverse

Les jeunes doivent tout faire pour réaliser leurs rêves, maintenant, parce que le jour où ça les rattrapera, les dégâts seront terribles et irrémédiables.

Vidéo réalisée par Philippe Guerrieri - septembre 2019 © MagelisTV

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Eric Wantiez pour BDleaks, le 1er mai 2020...

Bonjour Eric, bienvenu sur BDleaks. Ton écriture est aussi variée que la conception de jeux, le scénario de bande dessinée, le dialogue pour le jeu vidéo ou encore la littérature jeunesse. On te doit l’écriture d'un long-métrage d’animation, "11", composé de 11 films courts adaptant les écrits d'auteurs combattants de 14-18, généralement pacifistes et engagés. Alphonse Daudet, Boris Vian ou encore Jack London ont inspiré ton style, le choix de tes thèmes et ta façon de construire tes histoires...

Comment complèterais-tu cette petite présentation ?

Je dirai que ce que j'aime, c'est écrire. Quel que soit le médium, j'aime raconter. Et que ce soit pour le jeu, le film, le livre, le travail de création est le même, seule la technique change.

Quand tu as démarré, avais-tu une idée de la vie d’artiste ?

J'ai commencé très tard. Si j'écris depuis toujours, mon engagement « professionnel » dans l'écriture, je ne l'ai fait qu'à 43 ans. J'avais donc une vision plus claire que si j'avais commencé jeune avec plein de rêves de succès. A quarante ans, mon seul but était de pouvoir ne vivre que de mes écrits, rien de plus. Je savais que ce serait difficile et que j'aurais bien du mal à atteindre ne serait-ce que le SMIC. Je savais ce qui m'attendait !

Ce qui t’a servi de moteur hier est-il toujours d’actualité ?

Oui. Mon moteur d'hier, c'était faire enfin ce que j'avais envie de faire. D'arrêter de faire n'importe quel boulot de merde pour un salaire minable. Aujourd'hui, c'est la même chose. Je veux continuer à ne faire que ce que j'ai envie de faire. Je fais des boulots de commande, bien sûr, mais il faut que j'y trouve de l'intérêt, que je m'amuse, que j'apprenne des choses.

Toujours le même moteur, avancer, m'amuser et apprendre, sans compromission.

Tu es également éditeur. Y a-t-il des pistes aujourd’hui pour contourner la logique de la surproduction de l’édition industrielle, du livre- marchandise plutôt que support d’expérimentation ?

Il y a des pistes, évidemment et nous sommes nombreux à explorer et défricher de nouveaux chemins. Mais il ne faut pas rêver, nous ne pourrons pas changer le système de fonctionnement qu'ont imposé les quelques géants de l'édition que sont Hachette, Madrigall, Médiaparticipation et quelques autres.

Nous ne pouvons qu'œuvrer à la marge tant que ces trusts maîtriseront toutes les étapes de la chaîne du livre et qu'ils trouveront leur compte dans l'actuelle politique de surproduction, de distribution et de vente.

Certains disent que le système est si pourri qu'il va finir par s'effondrer. Je n'y crois pas : on connaît nombre de systèmes qui durent alors qu'ils ne marchent pas et qu'ils sont complètement pourris.

Cela n'empêche qu'il faut continuer à défricher les chemins de traverse. Parce que ça nous rend heureux, nous, quelques auteurs, quelques libraires, quelques lecteurs, mais aussi parce que, après tout, petit caillou après petit caillou, peut être parviendra-t-on à faire une montagne...

Pour le lecteur qui te découvre, lequel de tes albums lui conseillerais-tu de lire en premier pour entrer dans ton univers ?

Pas simple... Je fais des choses très différentes et destinées à des publics très différents. Ce qui relie tous mes livres, c'est, je crois, au delà des thèmes, ma façon de construire mes décors, mes personnages et mes histoires par l'émotion. Du rire aux larmes, ce sont les émotions qui guident mon travail.

Si on est dans le rire, je pense que « Pout et Pout », dessiné par Julie Gore est le bon livre.

Si on est dans les larmes, sans hésiter « Le printemps d'Oan », dessiné par Marie Deschamps.

Nous tentons aujourd’hui sur BDleaks d’aborder avec les artistes la crise que nous traversons, le confinement, le jour d’après, etc… Comment vis-tu ton confinement à Angoulême sur le plan personnel et professionnel ?

J'ai tendance a être confiné en temps normal. Mais c'est alors un confinement libre. En ce moment, pas grand chose ne semble avoir changé par rapport à d'habitude, à première vue. Pourtant, monter en ville pour boire un café au bistrot, aller voir les potes à l'atelier pour refaire le monde et révolutionner la BD, me faire une petite terrasse le soir avec des copains, ça me manque énormément.

Côté boulot, c'est terrible ! J'ai un mal fou à écrire. En deux mois de confinement je n'aurai réussi qu'à écrire « Pout et Pout, le retour », une BD de 48 planches. L'écriture a été très difficile, avec beaucoup de déchets, beaucoup de mal à dénicher les bonnes idées qui, d'habitude, viennent toutes seules...

Crois-tu que les artistes peuvent jouer un rôle dans la nécessaire transition politique qui nous attend, pour répondre à l’urgence écologique mais également social ?

Sans parler de nécessaire transition politique qui nous attend (car si je crois qu'elle est nécessaire, je ne crois pas qu'elle nous attende ! ), je pense que les artistes jouent un rôle important au niveau politique et social. Particulièrement les auteurs pour la jeunesse car ils parlent aux jeunes générations. Je pense que ce rôle « d'éducation » est primordial.

Pour ma part, il l'est non seulement quand je parle du travail des enfants (dans « L'enfant sur la digue ») ou de migration (dans « L'enfant bleu » qui n'est pas encore paru), ou d'écologie (dans « Rougefeuille » et dans « Conte de la nuit noire »), mais aussi quand je fais rire, quand je fais pleurer, quand je fais réfléchir.

Parler aux enfants (ce que font TOUS mes livres) de leur droit à la liberté, à la décision du voyage, à la prise en main de leur propre destin, à leur capacité à construire demain, c'est un rôle que je prends au sérieux. Ça peut paraître exagéré ou prétentieux mais les livres que j'ai lu étant enfant et qui sont restés plantés là dans ma mémoire me disent que j'ai raison, bien sûr.

Comme écrit Saint-Exupéry à la fin du Petit Prince : « Et aucune grande personne ne comprendra jamais que ça a tellement d’importance ! »

Imagines-tu un avant et un après Covid ?

Non. La capacité d'oubli de l'être humain est phénoménale. On oubliera ces deux mois, ces 25000 morts, ce virus. Comme à chaque fois. 

Les journalistes ont du fouiller dans les archives pour exhumer des crises équivalentes complètement oubliées et qui, pourtant, ne sont pas si anciennes !

Penses-tu Le Jour d’Après comme une notion abstraite ou une réalité ?

Je dirais plutôt les jours d'après. Je crois qu'il y aura un jour d'après très réel et un jour d'après très abstrait.

Je pense d'abord à la crise causée par les faillites, le chômage qui risque d'être terrible, la prise de conscience de ce qu'il s'est réellement passé et puis bien sûr de ce qui va arriver quand on va nous faire rembourser le pognon de dingue qui a été dépensé pour nous.

Et puis j'espère, mais sans trop d'espoir, les jours d'après où on va avancer un peu plus vite vers la fraternité et la justice sociale parce que la crise du covid-19 nous aura ouvert un tout petit peu les yeux..

Qu’as-tu envie de dire aux jeunes artistes/auteurs ?

D'abord je leur dirai d'arrêter tout de suite de rêver. Parce que, comme ils seront meilleurs que nous, avec plus d'énergie, plus de conscience du monde qui est maintenant le leur et déjà plus le nôtre, ils vont nous piquer nos places et nos boulots.

Ensuite je leur dirai que je disais ça pour déconner. Qu'ils doivent y aller, sans état d'âme, sans peur, sans hésitation. Qu'ils doivent tout faire pour réaliser leurs rêves, maintenant, parce que sinon, le jour où ça les rattrapera, les dégâts seront terribles et irrémédiables.

Je leur dirai d'être lucides, d'être très forts, que c'est difficile, qu'il y a peu d'élus, qu'il faut travailler encore et encore, qu'il faut essayer encore et encore. Et j'espère bien qu'alors ils ne m'écouteront déjà plus, qu'ils seront déjà devant leurs ordinateurs à inventer des mondes, des personnages et des histoires de fous...

Parce que les vieux, ils ne faut jamais les écouter trop longtemps !

Quelle est la première chose que tu feras le jour du déconfinement ?

J'irais boire un café en terrasse. Et bien sûr, il se mettra à pleuvoir.

Un grand merci, Eric ! On continue de suivre ton travail sur BDleaks et on te souhaite le meilleur pour la suite. 

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L'œuvre d'Eric Wantiez

Pout et Pout, mai 2019 - Lapin éditions Pout et Pout, mai 2019 - Lapin éditions

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Le Printemps d'Oan

Le Printemps d'Oan - octobre 2015 - Comme une Orange éditions Le Printemps d'Oan - octobre 2015 - Comme une Orange éditions

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Biographie, bibliographie

Le blog d'Eric Wantiez 

 

 

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