Antoine Ozanam - La BD est en train de perdre sa forme première

Tout auteur devrait se syndicaliser [...], ne pas signer n’importe quoi car outre le fait qu’il ne va pas réussir à vivre, il banalise les contrats de merde.

 

Vidéo réalisée par Philippe Guerrieri - juillet 2019 © Guerrieri Philippe

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Antoine Ozanam pour BDleaks, le 7 octobre 2020...

Bonjour Antoine, tu es scénariste de bande dessinée, on te doit plusieurs dizaines d’albums dont l’adaptation du journal d’Anne Franck dessinée par Nadji, édit° Soleil, ou encore une biographie de Lénine dessinée par Denis Rodier et écrite en collaboration avec l’historienne Marie-Pierre Rey, édit° Glénat.

Peux-tu nous parler des difficultés de restituer l’Histoire à travers un scénario ?

D’abord, il ne me semble pas forcément difficile d’utiliser l’Histoire dans un récit. C’est plutôt l’inverse. Utiliser l’Histoire nous donne une bonne structure ainsi qu’une bonne aide pour faire croire à ce que l’on veut raconter. La difficulté est plutôt de ne pas être professoral. Savoir se limiter à ce qui est utile au récit et ne pas donner tout son savoir. Il faut donc diluer les infos en sous-couches. Il me semble important de garder l’idée d’être romanesque plus que d’être exact. L’autre difficulté est de ne pas se noyer dans la recherche documentaire ! (on peut aussi parler du danger de recouper ses infos, surtout si on fait ses recherches uniquement sur le web).

Comment s’opère le choix du dessinateur ?

À 90 %, c’est toujours moi qui cherche le dessinateur. Les seules fois où j’ai laissé l’éditeur le faire, ça n’a pas été très concluant pour moi. De plus en plus, je préfère travailler avec des copains et des gens avec qui j’ai déjà travaillé. J’ai de plus en plus besoin d’avoir confiance… C’est sans doute que j’ai appris deux trois choses… (rire).

Après, cette recherche est faite avec une seule idée en tête : « tout pour l’histoire ». En fait, je ne réfléchis à rien d’autre. Il faut que cela serve le récit. C’est une phase qui peut durer assez longtemps…

Nous tentons aujourd’hui sur BDleaks d’aborder avec les artistes les crises que nous traversons, sociales, écologiques, culturelles liées, entre autre, à la logique de la surproduction. Quel chemin pourrait emprunter la bande dessinée, ou plutôt les auteurs, pour échapper aux rouages de la grande distribution ?

C’est très compliqué comme question.

Car oui, il ne faut pas surproduire. Tout le monde est d’accord. En revanche, je n’ai jamais entendu un auteur dire qu’il voulait bien ne plus produire pour mettre fin à la surproduction. Celle-ci vient toujours des autres. Et la qualité étant subjective, on ne va même pas pouvoir dire qu’il ne faut pas produire des merdes…

En plus, je crois vraiment que certains bouquins qui sont très commerciaux et pas forcément d’une force intellectuelle de fou, sont nécessaires. C’est comme les gros films populaires, s’ils rapportent de l’argent aux producteurs, peut-être ces mêmes producteurs mettront de l’argent dans des films à plus faible audience mais à un plus fort potentiel artistique.

Après, la BD est un art de production de masse. Un art populaire. Enfin, elle l’était. Et moi, c’est plutôt ça qui me fait peur. La BD est en train de perdre sa forme première, en partie à cause du prix moyen du livre, 20€ c’est difficile pour beaucoup de monde. Il y a des livres que j’aimerais acheté et même en tant qu’auteur je n’en ai plus les moyens. Avec ce genre de prix, on se coupe aussi des possibilités d’attirer les jeunes.

Du coup, je crois que bientôt, sans que l’on fasse rien, on réduira forcément la production puisqu’il n’y aura pas de renouvellement du lectorat. C’est chouette, la solution de la surproduction est la mort de cet art à long terme !

En tant qu’auteur, comment définirais-tu l’impact de la crise sanitaire actuelle sur ton métier ?

Alors, en ce qui concerne le confinement, à part le fait que les enfants étaient à la maison, ça ressemblait pas mal à mon quotidien. Enfermé chez soi, bosser à la maison, ne sortir que pour faire les courses ou pour marcher une heure maxi… Ce n’était pas surprenant.

Cette boutade exposée, il y a surtout eu un problème pour ceux qui avaient besoin de faire des ateliers avec des scolaires pour boucler le mois.

Mais c’est maintenant que l’on peut se rendre compte du mal de la crise. À titre personnel, j’ai reçu mes relevés de ventes pour le premier semestre… J’ai fait 1/3 de moins que l’année dernière. Et je sais que je m’en sors bien. D’autres ont plus souffert. Et puis, sans festival, sans dédicace… En plus des libraires qui n’ont plus le budget pour prendre les nouveautés en masse… C’est beaucoup de ventes en moins qui se profilent…

Enfin, tous les éditeurs ont repoussé les sorties de ces 3 ou 4 mois de confinement/déconfinement… du coup, ils ont pas mal de livres sous le coude. Ça ne va pas être facile de placer des projets dans les prochains mois.

Actuellement il y a ce projet d'un grand parc d’attraction, Imagiland, à Angoulême qui ouvrirait en 2023 et qui nécessite la destruction de plusieurs centaines d’hectares de forêts et de cours d’eau. Tu vis à Angoulême je crois, que peux-tu nous dire des mobilisations à l’œuvre en ce moment ?

Je suis auteur pour média-participation, groupe dont le catalogue va être utilisé pour ce parc… Donc c’est gentil de me demander (rire).

En gros, avant même ce projet de parc à Angoulême, je doute fort de l’utilité de créer un nouvel endroit comme celui-ci. On en a assez, il me semble.

Et puis, ça va encore noyer la réalité de la vie des auteurs. Les politiques vont pouvoir nous expliquer qu’ils ont mis plein d’argent dans la BD… Donc qu’ils nous ont aidé. Sauf, qu’ils filent de la thune à un parc. Les auteurs de BD n’auront rien de plus dans leurs poches. Voire, puisque ça coûte un bras, ils auront moins.

Pour le coté catastrophe écologique, je n’ai rien à dire si ce n’est que l’être humain est tout de même un sacré cancer pour la planète !

Qu’as-tu envie de dire aux jeunes artistes/auteurs ?

« fuyez ! » (rire)

Non, en fait, si un jeune auteur venait me voir, je testerais ses motivations. Si ce n’est ni la gloire ni l’argent qui le pousse à vouloir faire ce boulot, alors il ne faut pas fuir. Pareil pour le talent, ça ne suffit pas. C’est mieux, bien sûr, mais ce sont les plus acharnés qui vont publier ; pas les plus talentueux.

Et tant qu’on y est, je lui dirais de s’intéresser à l’Histoire de la BD. Regarder ce qui a été fait mais aussi s’intéresser à l’Histoire des luttes et des revendications des auteurs. Comprendre que ce métier si solitaire a besoin d’unité et de solidarité. Tout auteur devrait se syndicaliser (plus le métier est solitaire, plus on a besoin de se regrouper), ne pas signer n’importe quoi car outre le fait qu’il ne va pas réussir à vivre, il banalise les contrats de merde.

Bon, sinon, faut pas s’inquiéter, c’est quand même le plus chouette métier du monde !

Un grand merci Antoine pour ta contribution, on continue de suivre ton travail sur BDleaks et on te souhaite le meilleur pour la suite.

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Extraits de Yaga - Dessin Pedro Rodriguez

 © Editions Spaceman Project © Editions Spaceman Project

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Antoine Ozanam © Jonas Demsky Antoine Ozanam © Jonas Demsky

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