Christelle Pécout - Angoulême 2020, le SNAC BD appelle les auteurs à débrayer

«Nous voulions que cette année de la BD soit symbolique et exemplaire, nous n’avons pas réussi à obtenir des éditeurs du SNE (Syndicat Nationale des Editeurs) qu’ils rémunèrent les auteurs en dédicaces. Sur leurs stands, la seule chose qui les différencie d’une librairie géante, c’est la présence de l’auteur qui va faire une dédicace. Tout le monde est payé, sauf les auteurs.» Christelle Pécout

Bonjour Christelle, bienvenue sur BDleaks. Tu es auteur de bande dessinée et engagée depuis plusieurs années auprès du SNAC BD. Cette année, pour la 47ème édition du festival BD d'Angoulême, le SNAC appelle les auteurs à débrayerPeux-tu nous rappeler les actions que mène aujourd’hui le SNAC ( Syndicat National des Auteurs et Compositeurs) en faveur des auteurs BD ?

Nous menons plusieurs combats de front. D’abord, nous avons un service juridique qui aide les auteurs et autrices (je tiens à ce mot) de bande dessinée, pour relecture de contrats, problèmes juridiques etc... C’est ce à quoi ouvre, entre autre, la cotisation. Le SNAC offre aussi la possibilité de protéger son oeuvre, en la déposant ici.

Concernant l’actualité, nous sommes depuis longtemps préoccupés par la situation économique des auteurs et autrices de bande dessinée. Nous tentons de défendre leurs intérêts auprès de divers interlocuteurs ; l’état, mais aussi les éditeurs du SNE (Syndicat Nationale des Editeurs).
Le niveau de vie des auteurs et autrices ne fait que plonger.

Le gouvernement parle de « l’Année de la BD » pour 2020, en quoi cela consiste-t-il exactement ?

Il s’agit d’une préconisation issue du rapport Lungheretti qui préconise de faire une année de la bande dessinée. Cette année culturelle est censée mettre en avant l’apport de la bande dessinée en France, par exemple en lien avec l’éducation nationale. Permettre à des enseignants d’utiliser la bande dessinée comme outil pédagogique ou restaurer certaines habitudes de lecture auprès du jeune public... Il y a aussi des expositions de BD toute l’année dans des lieux culturels et des opérations de communication qui rappelleront au public la place de la bande dessinée dans notre société. Mettre la bande dessinée au coeur de la vie culturelle est louable. Mais pas question de le faire aux dépends des auteurs qui s’appauvrissent de plus en plus.

A l’approche du 47 ème festival d’Angoulême qui se tiendra du 30 janvier au 2 février 2020, les auteurs se mobilisent sur les réseaux sociaux en vue de trouver des actions chocs pour attirer l’attention du public et du gouvernement sur leurs conditions de travail. Où en sont ces réflexions ?

A l’heure actuelle, je ne peux en dire plus sans dévoiler nos plans. Une grève des dédicaces serait souhaitable. Mais nous n’ignorons pas à quel point il est difficile pour un auteur de faire cela. Quand on travaille, parfois seul, sur un livre pendant un an et que la séance de dédicace dans un gros festival BD est le moment-clé de la sortie de ce livre, il est difficile de se mettre dans une situation de conflit avec l’éditeur, qui détient toutes les clés de l’opération commerciale et qui paie les avances sur droits d’auteur.

Les auteurs et autrices sont des gens individualistes dans leur comportement, mais qui ont de plus en plus conscience d’appartenir à un corps de métier. Il n’est pas dit que durant cette année 2020 ils ne se mobilisent pas plus, pour arriver à un vrai boycott. Leur colère est grande, certains n’ont plus rien à perdre.

La hausse de la CSG contribue à la précarisation du métier d’auteur, en même temps il faut rappeler que l’auteur est l’acteur du livre le moins payé, à raison de 8 à 10% du prix H.T d’un album, ce qui fait en moyenne moins de 2 euros par exemplaire. Quelle est la position des éditeurs sur cette question ?

Ceux du SNE n’ont pas du tout répondu à notre exigence posée lors des Etats Généraux du Livre en juin dernier, réclamant 10% minimum de droits d’auteur. C’est donc une fin de non-recevoir de leur part sur ce point. C’est pour cette raison que beaucoup d’auteurs et autrices partent vers l’auto-édition, ils désirent supprimer tous ces intermédiaires de distribution, diffusion etc.

La plupart le font en plus avec succès quand ils ont déjà un lectorat qui les suit. Mais il est néanmoins prouvé qu’il n’est pas encore possible de le faire à long terme. Et pour la plupart d’entre eux/elles cela reste une expérience assez courte.

Un éditeur avancera toujours l’argument qu’il met des billes dans un livre, indéniablement, au risque que ce dernier ne se vende pas. Cette mécanique du rendement est implacable. En revanche des éditeurs indépendants acceptent de prendre des risques pour éditer des auteurs dont ils savent que l’album ne sera pas rentabilisé ; pourtant ils vont jusqu’au bout par goût de l’art, de l’expérimentation, pour offrir une diversité de lecture à leur catalogue et peut-être découvrir de nouveaux talents... Quelle est la solution pour l’auteur dans ce cas-là ? Son sort n’est-il pas lié à celui de son éditeur ? 

Le SEA (Syndicat des Editeurs Alternatifs) propose plusieurs solutions pour rémunérer la présence en festival. Je pense qu’on pourra en parler publiquement dans peu de temps. Mais les éditeurs indépendants sont de bonne volonté, même si tous n’ont pas les mêmes moyens, on le sait.

Il faut aussi réfléchir à des pistes plus globales qui concernent tous les artistes auteurs. Pour ceux du livre, une de celles que nous proposions avec les Etats Généraux du Livre était 10% minimum de droits d'auteur. Et il faut que les éditeurs s’engagent à nos côtés. Dans un pays à forte tradition papier et si attaché au livre, notre existence est liée à la leur. Ils ont pris des risques avec la surproduction, c’est nous les auteurs qui en payons le prix maintenant. Il y a aussi la contribution Victor Hugo. En gros, on récupérerait l’argent issu des ventes des livres du domaine public, pour le réinvestir en soutien à la création vivante. C’est une solution à laquelle tout éditeur peut participer. 

Les auteurs se mobilisent de plus en plus, en adhérent au SNAC par exemple ou à la Charte des Auteurs, mais on sent que cette mobilisation est compliquée car la réalité d’un auteur A n’est pas celle d’un auteur B ; nous n’avons pas les mêmes éditeurs, certains d’entre nous ont les moyens de négocier leurs droits car ils savent que leurs livres se vendent, en revanche d’autres on très peu de marge de manœuvre en raison de leurs ventes confidentielles... Quel argument pourrait fédérer l’ensemble des auteurs ?

Tous ceux que j’ai déjà évoqués, car il y a une exaspération générale. Et d’ailleurs, les auteurs et autrices ne sont pas des gens enfermés dans leur atelier, sourds à ce qui se passe en France. Bien au contraire, ils participent au mouvement de contestation actuel. Ils veulent profiter de cette année 2020 pour faire entendre leur colère. Récemment, Marion Montaigne, autrice reconnue et présidente du jury des Fauves cette année au festival d’Angoulême, a également pris la parole pour lire une lettre ouverte à l’antenne de France Inter, Catherine Meurisse ou Jul, marraine et parrain de cette année 2020 de la bande dessinée, sont également des auteurs concernés. Toutes ces voix sont importantes car elles montrent bien que même chez les auteurs dits A, on est conscient des problèmes de toute la profession. Elles s’ajoutent à celles plus discrètes des auteurs et autrices moins connu.e.s.

Les auteurs a succès ont-ils une responsabilité vis à vis du reste de la profession ?

Bien entendu. Car en bande dessinée, on sait trop, malheureusement, que le succès peut vite tourner, les auteurs et autrices à l’honneur aujourd’hui l’apprennent souvent à leurs dépens. Ils sont conscients de cela. Evidemment, il y a toujours des auteurs qui n’ont pas beaucoup le sens du collectif. Mais ils sont de moins en moins nombreux. La crise touche tout le monde. 

Quelle est la position du SNAC vis à vis d’un évènement comme le festival d’Angoulême, qui vit clairement sur le travail gratuit des auteurs, à savoir des nombreuses heures de présences pour assurer les dédicaces ?

Nous sommes partie prenante du FIBD (Festival International de la Bande Dessinée) depuis la reforme de sa gouvernance après l’édition désastreuse de 2016. Nous siégeons à l’association créée dans ce but, l’ADBDA (Association pour le Développement de la Bande Dessinée d’Angoulême). Nous avons insisté pour faire revenir le Magic Mirror, un espace dédié aux auteurs et autrices, qui est maintenant au coeur de l’hôtel de ville. Les auteurs et autrices participent aussi aux jurys de sélection des prix, avec une alternance, soit un auteur soit une autrice. Et depuis 2016, nous soutenons un projet de rémunération à la présence en festival.

Pour cette année de la BD, que nous voulions symbolique et exemplaire, nous n’avons pas réussi à obtenir des éditeurs du SNE qu’ils rémunèrent les auteurs en dédicaces. Sur leurs stands, la seule chose qui les différencie d’une librairie géante, c’est la présence de l’auteur qui va faire une dédicace. Tout le monde est payé, sauf les auteurs.

Par exemple, j’ai appris récemment qu’un libraire qui travaillera dans ces tentes pendant une semaine (avec défraiements du voyage, hébergement et restauration) sera payé 175 euros par jour. Les éditeurs du SNE se plaignent d’être déficitaires sur ces évènements, mais ils récupèrent leur intérêt dans l’image, le rayonnement que cela leur offre etc. Donc les seules personnes réellement déficitaires sont les auteurs. Qu’ils touchent des avances sur droits d’auteur n’a rien à voir avec ça.

Ce qui est d’autant plus incompréhensible, c’est que le FIBD, l’état et les collectivités locales sont plutôt d’accord avec nous. Et que plein d’autres festivals de bande dessinée plus modestes font aujourd’hui un effort certain, car ils ont compris dans quelle situation est l’auteur de bande dessinée aujourd’hui. Du coup, sur cette histoire de rémunération à la présence, c’est bien le SNE qui refuse de nous payer.

Si tu devais faire table rase et mettre en place les conditions idéales de travail pour les auteurs, que ferais-tu ?

D’abord un meilleur niveau de vie. Un statut, évidemment. De meilleures avances sur droits d’auteur qui ne cessent de plonger. Un interlocuteur administratif unique. Des retraites préservées aussi (nous sommes concerné.e.s par la réforme). La rémunération de la présence en festival. Déplafonnements des revenus dits accessoires. La mise en place de la contribution Hugo. Une meilleure prise en compte des problèmes de maladie, grossesse, etc. Et il y a aussi des choses qui concernent les autrices : qu’elles soient autant rémunérées que les auteurs (oui, on en est encore là), considérées comme leurs égales et dans ce milieu encore très masculin, respectées et écoutées. Il y a encore eu récemment le prix FNAC/France Inter où sur tous les albums sélectionnés, il n'y qu'une seule autrice. Un scandale en 2020.

Tu m’as confié dans nos échanges que tu préférais parler sur BDleaks des combats que mène le SNAC plutôt que de ton parcours personnel en tant qu’auteure. La vocation de Christelle est-elle aujourd’hui militante plutôt qu’auteur BD ?

Le temps me manque. Mais question timing, avec l’année 2020 de la Bande dessinée qui commence, oui il me semble plus juste de retirer ma casquette d’autrice pour mettre celle de militante autrice. Il est indispensable de défendre son métier pour continuer à pouvoir l’exercer dans de bonnes conditions.

Je suis engagée dans d’autres aventures collectives, également asio-militante, et secrétaire adjointe de l’association Racines Coréennes (je suis une française d’origine coréenne et adoptée). C’est une part importante dans ma vie.

Merci Christelle pour ton engagement, je te vois sur tout les fronts, tu es là à tous les festivals d’Angoulême pour nous distribuer des prospectus, nous convaincre de nous engager et de continuer. Tu es indispensable et on t’embrasse fort sur BDleaks !

Merci beaucoup, mais je ne suis pas la seule, on est quelques auteurs et autrices entre le SNAC BD, la Ligue, la Charte des auteurs jeunesse, les Etats Généraux du Livre, le Comité Artistes Auteurs (CAA), le Collectif contre le sexisme, à s’engager sur tous les fronts et à divers échelons. Si nous ne sommes pas toujours d’accord entre nous, nous nous efforçons de penser surtout à ce qui est le mieux pour les auteurs et les autrices.
Si vous voulez nous soutenir, il faut : 1) cotiser à tous ces organismes, 2) nous donner un peu de votre temps.

Merci beaucoup d’avance :-) !

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L'œuvre de Christelle Pécout

Document de l'autrice Document de l'autrice

Document de l'autrice Document de l'autrice

 

Bibliographie

David Bowie, Collectif, éditions Petit à Petit, en cours de réalisation

Lune d’Ombre, série en 4 tomes, scénario Sylviane Corgiat, Humanoïdes Associés

Hypathie, collection Sorcières, scénario Virginie Greiner, DUPUIS

Les Découvreuses - 20 destins de femmes pour la science, scénario Marie Moinard, juin 2019

Björk, une femme islandaise, dessin Christelle Pécout, scénario Guillaume Lebeau, édit°Marabulles Hachette

K-Shock, scénario Christelle Pécout, dessins Christelle Pecout, édit° Glénat

Féministes, collectif, histoire de 8 pages, scénario / dessin : Christelle Pécout, chef de projet Marie Gloris Bardiaux Vaïente, éditions Vide Cocagne, 2018

Biographie

Christelle Pécout, née à Séoul (Corée du sud) en 1976, Christelle Pécout est adoptée à Marseille. Elle vient à la BD en découvrant Yoko Tsuno, les comics, Moebius et Akira. Diplômée de l’école de la chambre syndicale de la couture parisienne, elle entre ensuite à l’ESI (Angoulême). Depuis 2000, elle est autrice de bande dessinée. Elle fait partie du Collectif des créatrices de BD contre le sexisme et du syndicat des auteurs·trices de BD. Elle vit aujourd’hui au coeur du XIIIe arrondissement de Paris. Ses thèmes de prédilection sont les héroïnes fictives ou réelles, que ce soit à travers la fiction ou la réalité, mais aussi l’Asie et plus particulièrement la Corée du Sud. Elle a réalisé en 2016 un roman graphique « K-SHOCK », la première BD française sur la K-pop. Elle publie en juin 2019 « Les Découvreuses », sur les femmes scientifiques. Féministe engagée, asio-militante, et également dans l’association Racines Coréennes, elle est engagée sur de multiples terrains.

Avec l'aimable autorisation de ©Céline Levain, tous droits réservés © Céline Levain, Avec l'aimable autorisation de ©Céline Levain, tous droits réservés © Céline Levain,

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