Antonio Altarriba - On ne peut pas défendre la dignité et la liberté uniquement pour soi

«Nous avons accepté que l’art ne puisse pas se passer de l’industrie et de ses stratégies marketing. Nous nous sommes résignés à ce que le marché tranche pour nous.» Antonio Altarriba

Bonjour Antonio, bienvenu sur BDleaks. Tu es né à Saragosse et tu vis à Vitoria-Gasteiz où tu as enseigné quarante ans la littérature française à l’université. Tu es l’auteur de L’art de Voler (Denoël Graphic) qui évoque avec beaucoup de sensibilité la décision de ton père, âgé de 90 ans, de se défenestrer de sa maison de retraite, pour connaître, enfin, la liberté après avoir traverser l’Espagne de Franco, la guerre civile et l’exploitation des habitants des campagnes à cette époque. Tu as obtenu pour cet album le Prix National de la Bande Dessinée en 2010. Tu dis avoir vécu le nationalisme durant toute ta carrière d’enseignant, au cœur même de l’université de Vitoria. Peux-tu nous parler de ce contexte, toujours présent aujourd’hui ?

J’ai hérité de l’anarchisme de mon père, de l’esprit internationaliste, toutes revendications politiques confondues. Du moins, des revendications essentielles ; les droits que je veux pour moi, je les veux pour tout le monde. Le bien commun, objectif de tous les combats, ne peut pas être nationalisé. Les nationalistes basques se sont battus contre Franco dans notre guerre civile sous la condition de ne pas lutter en dehors de leurs frontières. N’est-ce pas mesquin ? Surtout dans une guerre où les enjeux concernaient l’espèce humaine toute entière. Nous combattions cette démesure autoritaire, cette annulation de l’individualité qui est le fascisme. Les brigades internationales sont venues du monde entier pour appuyer les républicains espagnols. Et les basques se retranchaient derrière leurs frontières… On ne peut pas mener les combats qui concernent la dignité et la liberté uniquement pour soi. Le fait différentiel sur lequel se construit tout nationalisme finit par construire un nous opposé à l’autre, qui est la graine du racisme et des nombreux conflits. « Le nationalisme est cette idéologie qui justifie pourquoi tu es meilleur que le reste du monde, par le simple fait d’être né à un endroit précis ». Je crois que c’est une phrase de Bernard Shaw. J’y adhère entièrement.

Comment un artiste, un homme de lettre peut-il s’intégrer dans ce contexte, et y exprimer sa pensée ? Cette intégration est-elle impossible ?

Quand cet esprit nationaliste est dominant dans la société, l’intégration est impossible. Il te faut être toujours contre un discours, jusqu’à ta façon de te tenir, qui imprègne la vie quotidienne. Il est vrai que le nationalisme que nous vivons actuellement au Pays Basque s’est adouci après la dissolution de l’ETA. Ça reste à un niveau essentiellement folklorique, mais le désir d’indépendance, la volonté identitaire, avec moins de partisans maintenant, est toujours là. Et la bête peut se réveiller en fonction des circonstances. Pour le moment, le nationalisme fonctionne très bien pour le PNV (Parti Nationaliste Basque), au pouvoir depuis la Transition (quarante ans déjà). Dans leur discours politique, ils s’attribuent les succès et externalisent les échecs. Le mal est toujours l’affaire des autres. Notamment des « espagnols ».

Le choix de raconter ton père dans l’Art de Voler, puis ta mère, dans l’Aile Brisée, est-il motivé par un hommage à tes parents, le témoignage d’une histoire collective vécue depuis l’intérieur, la volonté de manifester ton opposition aux idées conservatrices toujours à l’œuvre aujourd’hui à Vitoria ? Tout cela à fois ?

Cela n’a rien à voir avec Vitoria (je crois). Je pars d’un besoin de revendiquer deux figures que l’Histoire, avec sa grande hache, a laissé sans histoire. D’un côté, mon père, vaincu par Franco, frustré dans ses désirs de construire un monde plus libre et égalitaire, et condamné à l’oubli par un pays qui n’en finit pas de prendre ses distances avec son passé dictatorial et guerreciviliste. De l’autre côté, une femme née au début du XXème siècle dans un pays profondément machiste, qui a vécu soumise à la volonté des hommes, privée de tous les droits, avec la religion comme consolation en même temps que source d’aliénation. Pour des raisons différentes, mon père autant que ma mère ont été effacés de toute mémoire. Ils méritaient quelques vignettes pour raconter leurs misères et aussi leurs morceaux de bravoure. Mais au-delà de ce geste d’amour filial, il y a aussi une motivation plus égoïste, inconsciente au début, mais qui s’impose peu à peu. Au fond des deux récits se trouve un réajustement des relations avec mes parents, une remise en syntonie de mes sentiments après leur mort. L’Art de voler m’a permis de me pardonner une sensation de culpabilité motivée par la mort de mon père, dans des circonstances tragiques. L’Aile brisée m’a fait comprendre certains comportements de ma mère, la redécouvrir dans sa tendresse et sa force, et l’aimer davantage.

Plus récemment, tu as écrit Moi, Assassin - qui a reçu le Grand Prix de la Critique à Angoulême en 2015 - premier tome d’une trilogie mise en image par Keko, dans laquelle tu campes une histoire de meurtre entre les murs d’une université, sur fond de fascination pour le martyre dans les toiles de Rubens... La folie de l’Assassin est clairement une allégorie à la folie créatrice, qui élève le meurtre au niveau de l’œuvre, voire du chef-d’œuvre. Tu m’as dit toi-même que si tu n’avais pas été scénariste, tu aurais été tueur en série. Parle-nous de cette association entre la création et la nécessité de tuer.

L’assassinat est l’acte par l’excellence. Enlever la vie de l’autre te situe dans une position démiurgique. J’interfère, je coupe le destin d’un être humain. J’annule ses désirs, ses projets et toutes ses possibilités de développement. Il passe de l’énergie et du potentiel, au néant. J’efface aussi son histoire et le condamne à l’oubli. Il devient passé, il est fini. Et je le fais d’un seul, d’un simple geste meurtrier. Sa présence devient absence. Il n’est plus personne.

La création artistique est, également, un acte suprême, un excès, un dépassement. Ce n’est plus une élimination, mais une sublimation, quoique les deux actes se touchent par leurs extrémités respectives. Un fluide essentiel filtre entre le meurtre et la naissance, même si ce n’est que pour libérer de l’espace, faire de la place à une nouvelle incarnation. « Rien de plus radicale que de créer en donnant la mort », dit le protagoniste de Moi, assassin. Je dépouille l’assassinat de toute haine et de tout bénéfice pour le transformer en performance ; si possible belle dans sa sanglante intensité. Et je m’oblige à l’anonymat. Je ne crée pas pour la gloire ou la renommée, simplement pour faire beau ou pour faire horrible.

En tout cas, je veux en ce point rassurer mes voisins et mes amis : Ils ne courent aucun danger avec moi, même si un jour j’arrête de faire des scénarios. Je ne tue que graphiquement.

Plus tard est paru le deuxième tome de cette trilogie, Moi, Fou. J’étais avec toi quand tu as appris par téléphone que le tirage de cet album avait été loupé, plus de 5000 exemplaires mal façonnés. Pour situer le lecteur, le principe graphique de ces albums était d’intégrer une unique couleur - celle du meurtre ou de la folie en l’occurrence - dans un dessin en noir et blanc ; cette couleur a été foirée à l’impression, ce qui ruinait la cohérence-même de ce parti pris graphique. J’ai vu ton abattement. A ce moment-là, nous nous sommes réjouis (pour l’éditeur) que tu sois scénariste et non tueur en série. Comment interprètes-tu cette négligence de la part de l’éditeur ?

Le tirage était de 8000 exemplaires, trop de papier pour décider de détruire le tirage et refaire l’édition. C’est la conséquence d’un débat, essentiel dans toute la modernité, et qu’on a oublié aujourd’hui : Il y a une incompatibilité de base entre art et industrie. La beauté ou la vérité vs le bénéfice ; la quantité vs la qualité, l’exigence personnelle vs la popularité, la satisfaction intime vs le succès… Nous avons accepté que l’art ne puisse pas se passer de l’industrie et de ses stratégies marketing. Nous nous sommes résignés à ce que le marché tranche pour nous. Et c’est cette dérive qui nous entraîne aujourd’hui. L’artiste maudit, celui qui résiste, d’un ton sulfureux, à suivre le courant, n’a plus de place dans une conversation artistique dominée par les ventes et les possibilités d’adaptation à différents médias et l’exploitation par d’autres formes commerciales (merchandising, films, séries … ). Et il se peut qu’il y ait en ce moment, dans l’anonymat le plus absolu, des auteurs qui créent des chefs-d’œuvre que nous ne connaîtrons jamais.

Un jour tu m’as dit : « La tortue, avec son air con, est toujours en vie après 210 millions d’années, tandis que nous, les Hommes, il nous aura fallu 200 000 ans pour nous autodétruire. » Crois-tu à une issue possible pour l’humanité ? Si oui, de quel ordre ?

Non. Je ne pense pas que nous soyons capables d’affronter le changement profond qu’exige la crise climatique dans laquelle nous sommes plongés. Et ce n’est pas seulement la crise climatique, c’est aussi une crise économique et des valeurs, pour rendre possible la cohabitation (oublions la solidarité). Nous sommes trop pris dans les engrainages d’intérêts financiers pour nous en sortir. Chaque sommet climatique, chaque proposition de modèle alternatif semblent condamnés à l’échec. Le piège commence à se refermer sur nous.

L’exemple de la tortue sert de remise en question des critères que nous utilisons pour mesurer l’intelligence. En termes biologiques, l’espèce la plus intelligente est celle qui réussit à se perpétuer sur la planète. C’est la capacité d’adaptation et non celle de la domination qui garantit la survie. Pourquoi l’invention du feu, la roue ou le portable serait le fruit d’une intelligence supérieure, au regard de la survie pendant des millions de siècles de la tortue ? Nous sommes peut-être plus habiles à l’heure de trouver des combines pour exploiter notre entourage ; mais je n’appelle pas cela intelligence. La tortue, sans le formuler scientifiquement, a compris mieux que nous la dynamique qui règle l’Univers.

Toi qui es un grand amateur d’art, penses-tu que l’art ait un devoir politique ? Ou bien doit-il rester une expression libre des secousses de l’Histoire ?

Plus le temps passe, plus nous devenons complaisants avec nous-mêmes, plus l’engagement me semble nécessaire. Face à la cruauté de la complaisance politique, face à l’indifférence acritique, face aux signes qui annoncent l’apocalypse, il ne nous reste que le cri, épouvanté, désespéré, même s’il semble cynique.

Par rapport à la tortue dans laquelle il n’y a rien à jeter, que garderais-tu de l’être humain ?

Pas même le souvenir de cette fierté, cette ambition, ce sentiment de supériorité qui nous conduit à la destruction.

Merci Antonio.

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L'œuvre d'Antonio Altarriba dessinée par Keko

Denoël Graphic © Dessins de Keko Denoël Graphic © Dessins de Keko

Denoël Graphic © Dessins de Keko Denoël Graphic © Dessins de Keko

Moi, Assassin - Denoël Graphic © Dessins de Keko Moi, Assassin - Denoël Graphic © Dessins de Keko

Moi, Fou - Denoël Graphic © Dessins de Keko Moi, Fou - Denoël Graphic © Dessins de Keko

Moi, Fou - Denoël Graphic © Dessins de Keko Moi, Fou - Denoël Graphic © Dessins de Keko

Moi, Fou - Denoël Graphic © Dessins de Keko Moi, Fou - Denoël Graphic © Dessins de Keko

Ex-Libris pour Moi, Fou - Denoël Graphic © Dessins de Keko Ex-Libris pour Moi, Fou - Denoël Graphic © Dessins de Keko

Photo d'Antonio Altarriba à côté de son protagoniste, Enrique © Dessin de Keko Photo d'Antonio Altarriba à côté de son protagoniste, Enrique © Dessin de Keko

L'œuvre photographique d'Antonio Altarriba, réalisée par Pilar Albajar

Photo scénarisée par Antonio Altarriba © Pilar Albajar Photo scénarisée par Antonio Altarriba © Pilar Albajar

Photo scénarisée par Antonio Altarriba © Pilar Albajar Photo scénarisée par Antonio Altarriba © Pilar Albajar

Photo scénarisée par Antonio Altarriba © Pilar Albajar Photo scénarisée par Antonio Altarriba © Pilar Albajar

Altarriba en Lémus © Collection personnelle de l'artiste Altarriba en Lémus © Collection personnelle de l'artiste

  

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